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samedi 7 janvier 2023

Charlesbourg, berceau de mon enfance

Pierre-Paul Paradis (1841-1912)

(Sources : Portrait de P.-P. Paradis : Le Quotidien (Chicoutimi), 15 décembre 1979 ; Scène ancienne
de Charlesbourg: Reine Malouin, Charlesbourg, Québec, Éditions La Liberté, 1972)




   Salut, ô Charlesbourg, berceau de mon enfance !
   Je t'aime comme on aime une douce romance
   Qu'on entend en exil au déclin de l'été. 
   Je t'aimerai toujours, coin de terre enchanté !
   Tes vallons, tes coteaux, tes verdoyants bocages,
   Je les ai parcourus, rêvant sous leurs ombrages ;
   Mais déjà sur le soir, brisé par le destin, 
   Je viens ici pleurer l'ange de mon matin. 

   Lieux qui m'avez vu naître, ah ! montrez-moi sa trace ! 
   Il me semble la voir, cet ange, cette grâce !
   Mais non, rien, tout est mort, et ce triste séjour
   Qui pour moi fut si beau au temps de mon amour,
   Semble aujourd'hui pleurer comme moi son absence,
   Car la mort seule, hélas ! jouit de sa présence.
   Ah ! la mort seule ? Oh, non, ce serait le néant : 
   C'est le ciel qu'il faut dire, avec Dieu maintenant. 

   C'est dans ce doux village où repose mon père
   À l'ombre du vieux temple où toujours la prière
   S'entremêle au doux chant des cantiques pieux ; 
   Là, j'ai reçu la vie et la foi des aïeux 
   Et le premier baiser de ma pieuse mère : 
   Doux rayon de soleil en cette vie amère, 
   Ce maternel amour qui nous rend triomphant
   À l'aurore des jours et qu'on pleure au couchant.
   Là le premier amour pour les yeux d'une femme,
   Là l'âge de vingt ans passant comme une flamme,
   Comme un coursier de feu, comme un rêve riant. 
   Puis l'espérance part, retourne à l'Orient :
   Seul le souvenir reste et s'attache à notre âme
   Comme un rêve lointain, comme au cœur une larme ! 

   Salut, vieux Charlesbourg ! Des hauteurs où tu donnes,
   Couronné par ton temple où règne la Madone, 
   Tu peux voir d'un coup d'œil, du haut de ta grandeur, 
   Québec, Lévis, Beauport, la rade et sa splendeur.
   De ton site éminent, tu vois la plaine altière
   Où Wolfe et de Lévis enchaînaient la victoire ;
   Lorette est à tes pieds, pour te faire sa cour
   Tandis que Sainte-Foy admire ton contour
   Par derrière, adossé aux belles Laurentides.
   Crois-moi, vieux Charlesbourg, tes rides sont splendides ! 

   On peut voir en ton sein plus d'une antiquité :
   Le vieux château Bigot, illustre iniquité, 
   Mais, que tu parais beau quand la brune hirondelle
   Vient au temps des amours en la saison nouvelle,
   Pour bâtir ses doux nids, à l'abri des balcons :
   On dirait que l'amour chante sur tes gazons
   Les chants des rossignols comme un concert de flûte.
   Il semble que l'amour avec ce doux chant lutte
   Pour redire aux échos ton nom délicieux. 
   Adieu ! Beau Charlesbourg, endroit béni des cieux ! 

                                     Pierre-Paul Paradis
(1897)



Tiré de : Pierre-Paul Paradis, Les funérailles de l'amour, Chicoutimi, Imp. du Progrès du Saguenay, 1897, p. 25-27.


   Pierre-Paul Paradis est né à Charlesbourg le 11 octobre 1841, de Paul Paradis, cultivateur, et de Madeleine Lefebvre. Il ne fréquenta que durant quelques années l’école primaire de l’école de son village natal, puis travailla sur la terre de son père.
   Tôt après son mariage avec Marguerite Auclair, le 22 février 1865, il se mêla à la vie sociale et politique locale. Après avoir perdu une élection à laquelle il se présenta contre l’avis de sa famille, il quitta Charlesbourg vers 1880 avec sa famille de 14 enfants, pour s’établir dans la paroisse Saint-Alphonse de La Baie, au Saguenay. Il acheta peu après une terre à la Grande-Ligne (près d'Alma). Ayant perdu son épouse le 15 novembre 1891, il s’établit à Chicoutimi, où il se remaria le 27 septembre 1893 avec Obéline Blackburn, de laquelle il eut quatre autres enfants.
   À partir de 1895, il devint journalier, puis, en 1898, geôlier de la prison de Chicoutimi, poste qu’il occupa jusqu’en 1909. L’année précédente, il avait perdu sa seconde épouse, décédée en octobre 1908. L’année suivante, le 19 août 1909, il épousa en troisième noces Marie Fortin. C’est à cette époque qu’il s’en alla résider à Montréal, dans la paroisse Sacré-Cœur, où il fut à l’emploi d’un fabriquant de chaussures, J.-A. Fortin.
   Cet autodidacte peu instruit, qui reçut le surnom de « poète illettré », a tout de même publié trois courts recueils de poésies : Essais poétiques (1893) ; La fin du monde vue par un témoin oculaire (1895) ; Les funérailles de l’amour, suivi de Charlesbourg (1897), en plus d’avoir écrit de nombreux poèmes qui parurent dans divers journaux.
   Dans son étude publiée en 1960, l’abbé Raymond Desgagné écrit : « Pierre-Paul Paradis fut une personnalité originale et attachante. […] S’il est vrai que ce poète agriculteur n’avait pas eu l’avantage de poursuivre d’autres études que des études primaires élémentaires, qu’il n’était pas non plus très familier avec la grammaire et l’orthographe, [il était néanmoins] doué de véritables dons poétiques ; il avait appris, par la lecture des grands maîtres de la poésie, à faire des vers qui ne manquaient ni de souffle, ni de rythme. [Sa poésie] présente un cas unique chez nous. Si la forme en est boiteuse, le fond pour sa part vibre d’une grande ardeur poétique où on retrouve un écho authentique de l’âme paysanne ».
   Pierre-Paul Paradis est mort des suites d’une brève maladie le 3 janvier 1912. Il a été inhumé au cimetière Notre-Dame-des-Neiges de Montréal.
(Sources : Le Progrès du Saguenay, 17 novembre 1938, 1er avril 1948, 5 septembre 1953 ; l’abbé Raymond Desgagnés, Saguenayensia, juillet-août 1960, p. 101-103 ; Progrès-Dimanche, 30 juillet 1967 ;  Le Quotidien (Chicoutimi), 15 décembre 1979).


Le poème présenté ci-haut est tiré du recueil Les funérailles de l'amour
de Pierre-Paul Paradis. Pour consulter ou télécharger le recueil, cliquer 
sur cette reproduction de sa couverture :



Pour consulter l'article détaillé sur Pierre-Paul Paradis
publié en 1960 dans la revue d'histoire Saguenayensa
cliquer sur cette reproduction de la couverture :


Le Progrès du Saguenay, 5 septembre 1953. 

(Cliquer sur l'article pour l'élargir)


Adjutor Rivard, avocat, juge, écrivain et premier linguiste
canadien-français, a publié dans le numéro de décembre 1910
 de la revue Le Parler français une critique littéraire sur l'œuvre de
Pierre-Paul Paradis, qu'il a bien connu. Pour consulter l'article, 
cliquer sur cette image :



Pour consulter ou télécharger La fin du monde vue par 
un témoin oculaire, de Pierre-Paul Paradis, cliquer sur 
cette reproduction de la couverture de cette œuvre : 



Pour consulter un article sur Pierre-Paul Paradis paru dans
l'édition du 30 juillet 1967 dans le Progrès-Dimanche de
Chicoutimi, cliquer sur l'image suivante :



Les voix de nos poètes oubliés nous sont désormais rendues. 
Le concepteur de ce carnet-web a publié l'ouvrage en deux 
tomes intitulé Nos poésies oubliées, qui présente 200 de
de nos poètes oubliés, avec pour chacun un poème, une
notice biographique et une photo ou portrait. Chaque  
tome est l'objet d'une édition unique et au tirage limité. 
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samedi 30 juillet 2022

La muse noire

« Cette photo constitue un document émouvant puisque
quelques minutes après avoir apporté les dernières
retouches au maquillage du narrateur du pageant, 
M. Claude Touchette, M. Harpe s'écroulait frappé d'une
attaque d'angine. Relevé immédiatement, il trouva la
force de dire : "C'est beau, c'est beau, continuez" ». 
Charles-E. Harpe est mort à 43 ans dans les minutes
qui suivirent. Le Soleil, 2 août 1952.




   Homme, que viens-tu faire en ce monde barbare,
   Sans fusil sur l'épaule, avec le rêve au poing,
   Et ton cœur langoureux comme un son de guitare ?
   Ton langage est de ceux qu'ils ne comprendront point. 

   Tu chercherais en vain, dans cette foule amère, 
   L'appui d'une âme habile à soulager ton front
   Que l'on sent lourd du raisin bleu de la chimère :
   S'ils ne t'ignorent pas, ils te massacreront. 

   Ta chanson est pareille à la source d'eau vive,
   Se frayant un chemin dans le roc du vallon
   Pour n'abreuver que le jonc fauve de la rive
   Et que le sable étouffe au gré de l'aquilon

   Tu secoueras le rire à ta mine pâlotte. 
   Puis croyant voir surgir, sans plume et sans mousquet, 
   Le fantôme éperdu de l'ombrageux Quichotte,
   Ton nom sera sifflé comme un méchant roquet.

   À quoi bon dépenser ta peine et ton courage
   À souffler dans un cor par les siècles rouillé ?
   Roland ne hante plus l'écho du paysage
   Que des festins d'hyènes ont à jamais souillé.

   En vain chercherais-tu l'amour des pastorales
   Dans ces hameaux de leur chaume découronnés.
   Les rayons irisés des brumes vespérales
   Ne s'étendent qu'au bord des nids abandonnés. 

   L'orage a dévasté le sol fécond des plaines,
   Où la lune, en frôlant la houle des blés mûrs
   Et les étangs lustrés comme des porcelaines,
   Prolongeait sur nos soirs un mirage d'azur. 

   Fini le temps des madrigaux, des villanelles
   Des aveux chuchotés derrière un éventail ;
   Les amants de Watteau, pâmés sous les tonnelles,
   Sont comme les dieux morts d'un rutilant vitrail. 

   Mortes sont au jardin la rose et l'églantine
   Sur le tombeau d'Elvire, où pleure un rossignol
   Comme un suprême adieu du cœur de Lamartine.
   Qu'on a tué pour en faire un grand Guignol. 

   Ils ont mis de la poudre aux jonctions des âmes,
   En poussant sur la Tour des cris ensorcelés ;
   Ils ont réduit l'Art pur en un monceau de flamme
   En le crucifiant au fil des barbelés.

   Tu ne peux mesurer la force de leurs armes :
   Remonte la colline avec tes yeux d'enfant
   Et ton cœur débordant de sagesse et de larmes
   Pour engourdir ta peine aux sons de l'olifant !

                                Charles-E. Harpe (1949)



Tiré de : revue Littéra, vol. 1, no 2, Rimouski, novembre-décembre 1949, p. 8-9.


Pour écouter l'interprétation du poème ci-haut
par Félix Tanguay, cliquer sur cette image : 



De Charles-E. Harpe, Nos poésies oubliées a également présenté (cliquer sur les titres) : L'escale ; Clair de lune ; Voix de la solitude ; Le plus bel hymne à l'orgue des vivants ; Été du ciel de mon enfance ; Guirlande aux éprouvésPrintemps ; Chanson d'automneNoël pour une âme seule.


Pour en savoir plus sur Charles-E. Harpe,
cliquer sur cette illustration : 


Le poème La muse noire, ci-haut, de Charles-E. Harpe, est paru dans le
numéro de novembre-décembre 1949 de la revue Littéra, de Rimouski.

Article consacré à Charles-E. Harpe dans le numéro de novembre-décembre
1949 de la revue Littéra, dans lequel est également paru le poème ci-haut.

(Cliquer sur l'article pour l'élargir)

Monument funéraire de Charles-E. Harpe à l'entrée du cimetière
de Saint-Aubert-de-l'Islet, sur la Côte-du-Sud.

(Photo : Daniel Laprès, août 2018)


Parlant de nos poètes d'antan et oubliés, l'écrivaine Reine Malouin
(1898-1976), qui a longtemps animé la vie poétique au Québec, a 
affirmé que sans eux, « peut-être n'aurions-nous jamais très bien 
compris la valeur morale, l'angoisse, les aspirations patriotiques, 
la forte humanité de nos ancêtres, avec tout ce qu'ils ont vécu, 
souffert et pleuré ». 

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tomes intitulé Nos poésies oubliées, qui présente 200 de
de nos poètes oubliés, avec pour chacun un poème, une
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mardi 3 mai 2022

Les fleurs de Berthier

(Source : Madame Gin)




   Revenez, revenez, marguerites des champs,
                 Suaves roses du parterre,
   Et vous, tendres œillets qui ravissez les sens,
                 Apparaissez à la lumière ; 
   Car Flore vous invite à composer sa cour,
                 Écoutez son chant d'allégresse.
   Qui plus que vous a le droit de contempler le jour ?
                 N'en ferez-vous pas la richesse ?

                 Ici tout est calme et serein,
                 Et de la coupe d'ambroisie
                 Qu'un ange tient dedans sa main
                 S'échappe une fleur de vie.
                 Au ciel chaque plante sourit
                 Et puis se tresse une couronne ; 
                 Et dans sa joie elle bénit
                 La sagesse qui la lui donne.

                 En cet agréable séjour
   Fleurissez, fleurissez ; ne craignez pas l'orage
                 Lorsque l'hiver a eu son tour.
   Poète téméraire ! ah ! pourquoi ce langage...
                 Ne séduisez-vous pas toujours ?
   Qu'importe la saison ! ô fleurs ! vous êtes reines
                 Aux plates-bandes du jardin.
   Le vent a beau souffler, ses plus froides haleines
                 Ne glacent point votre matin.

                 Brillez à l'éclat de l'aurore,
                 Brillez à l'étoile du soir,
                 Et que l'écho répète encore : 
                 « Qu'on est heureux de les revoir ! »
                 Que d'amants sècheront leurs larmes
                 Au tendre aspect de vos couleurs.
                 Croyez-moi, vos parfums, vos charmes,
                 Hélas ! guériront bien des cœurs. 

   N'êtes-vous point ces fleurs, filles de mon village, 
                 Aux plus beaux jours de leur printemps,
   Que les Muses, l'Amour comblent de leur hommage,
                 En un pieux enchantement. 
   Plus pures que les lys, plus belles que les roses,
                 En vos attraits, en vos vertus,
   Laissez-moi vous ranger parmi les saintes choses
                 Et leurs plus nobles attributs. 

                                   Charles Lévesque (6 mai 1852)



Tiré de : Yolande Grisé et Jeanne d'Arc Lortie s.c.o., Les textes poétiques du Canada français, volume 5, Montréal, Fides, 1992, p. 165-166. Le poème est originellement paru dans l'édition du 6 mai 1852 du Moniteur canadien.

Pour en savoir plus sur Charles Lévesque, voyez la notice biographique et les documents sous son poème Le poète malheureux (cliquer sur le titre).

De Charles Lévesque, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : Bienfaits ; Pour le coucher d'un enfant ; Matinée poétique : le rossignol (cliquer sur les titres).


Charles Lévesque (1817-1859), auteur du poème présenté ci-haut, 
repose au cimetière de Sainte-Mélanie, dans la région de Lanaudière.

(Cliquer sur l'image pour l'élargir. Photo : Daniel Laprès, octobre 2021)

Le poème Les fleurs de Berthier, ci-haut, 
de Charles Lévesque, est tiré du volume 5
des Textes poétiques du Canada français.

(Cliquer sur l'image pour l'élargir)



Reine Malouin (1898-1976), qui a longtemps animé la vie 
poétique au Québec, a affirmé que sans nos poètes d'antan, 
« peut-être n'aurions-nous jamais très bien compris la valeur 
morale, l'angoisse, les aspirations patriotiques, la forte humanité 
de nos ancêtres, avec tout ce qu'ils ont vécu, souffert et pleuré ». 

Les voix de nos poètes oubliés nous sont désormais rendues. 
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dimanche 24 avril 2022

Sur la tombe du protecteur des orphelins d'Irlande

L'abbé Charles-Félix Cazeau (1807-1881) 
et un groupe d'orphelins d'Irlande à la Grosse-Ile.

(Sources : abbé Cazeau : Musée national des beaux-arts du Québec ;
orphelins Irlandais : Les arpents du temps)




      À ma sœur d'adoption Ophélia Flynn-Gingras, 
      en religion Soeur Marie-de-Jésus


   Au fond, qu'a-t-il été, ce prélat humble et grand ?
   Entre deux nations comme un ciment vivant.
   Il fut de ces choisis dont la portée échappe,
   Mais pour Ses desseins d'un vrai cachet Dieu frappe.

   Comme on ouvre aux amis son manoir de seigneur,
   Aux orphelins d'Irlande il ouvrit son grand cœur.
   Ta lettre me parlait de douleur filiale : 
   Sa tendresse, en effet, paternelle et royale,
   Fit de chacun de vous, sur ce sol canadien,
   Un enfant adoptif, mais profondément sien. 
   Orpheline toi-même, oh ! ta douleur est belle ; 
   D'un millier de tes sœurs c'est un écho fidèle.

   Loin de la verte Érin vous chassait l'ouragan.
   La mort, comme un requin caché sous l'océan, 
   Surgit du sein des flots : souvenir qui vous navre,
   Vous avez à la mer vu jeter leur cadavre ;
   Avant de mettre pied en pleurant sur ces bords,
   Vous avez à la mer laissé vos parents morts. 

   Deux tyrans sans pitié ― la mort et l'Angleterre ―, 
   Vous volaient, l'un vos toits, et l'autre votre mère ! 
   Mais sous notre beau ciel on vous tendit les bras :
   Irlandais, Canadiens, ― mon Dieu, n'étions-nous pas
   De vieux lutteurs meurtris par les mêmes souffrances ? 
   Étrangers par le sang, frères par les croyances ?

   Or, un prêtre surtout, ― celui sur qui, ma sœur, 
   Ton bon cœur aujourd'hui verse tant de douleur ―.
   Or un prêtre sur qui le clergé se reflète,
   Se fit de notre accueil le fervent interprète.
   Il vous chercha, non pas des foyers opulents, 
   Mais un meilleur trésor : de vrais et francs parents. 
   Comme avec allégresse on se fit son complice !
   Ce prêtre disparu, que ma voix le bénisse : 
   Merci ! trois fois merci ! Ma famille lui doit
   L'honneur d'avoir longtemps vu fleurir sous son toit
   L'une de ces enfants qui forment sa guirlande,
   L'un de ces nobles cœurs qui font aimer l'Irlande !

   Tout mon pays en deuil bénit l'humble Cazeau : 
   Car mon pays le sait si son rôle fut beau ! 
   Sous l'inspiration de son âme d'élite,
   Ce prêtre sympathique eut d'instinct le mérite
   De rapprocher un peu, pour les rendre plus forts,
   Deux peuples qui sont faits pour unir leurs efforts. 

   Et maintenant, venez, peuples d'un même culte : 
   Irlandais, Canadiens, allons ! que l'on s'insulte !
   Citoyens de Saint-Roch, citoyens du Cap-Blanc,
   Sous les yeux des Anglais battons-nous jusqu'au sang !
   
   Pour briser de remords nos bâtons fratricides,
   Entre nos pistolets et nos haines stupides,
   Nous avons plus qu'un mur, nous avons un tombeau : 
   Nous avons le cercueil du vénéré Cazeau ! 
   Irlandais mes amis, et Canadiens mes frères,
   Jetons dans ce cercueil nos haines meurtrières.

   Irlandais, honte à vous si l'hospitalité 
   Cesse d'être à vos yeux un titre respecté.
   Honte à nous, Canadiens, si notre cœur oublie
   Que l'Irlandais souvent vient ici l'âme aigrie.
   Car, en face, voyez notre ennemi commun ; 
   Soyons digne au moins : pour cela, soyons un !
   Ayons assez d'orgueil et d'honneur pour nous dire : 
   Si l'ennemi nous hait, du moins il ne peut rire ! 
   Et puis, qu'adviendrait-il de nos rivalités  
   Laides, contre nature ? Ah ! mes yeux attristés,
   Sur un fleuve de sang, sur un torrent qui passe
   Contemplent les débris de l'une et l'autre race !

   Donc, la main dans la main, Canadiens, Irlandais : 
   Anathème à celui qui troublerait la paix !

                                      Apollinaire Gingras (1881)



Tiré de : M. l'abbé Apollinaire Gingras, Au foyer de mon presbytère, Québec, Imprimerie A. Côté et Cie, 1881, p. 205-208. Le titre original est « Sur la tombe de Monsignor Cazeau, protecteur des orphelins d'Irlande ». 

Pour en savoir plus sur l'abbé Apollinaire Gingras, auteur du poème ci-haut présenté, voyez la notice biographique sous son poème Le marécage (cliquez sur le titre). 

D'Apollinaire Gingras, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : Du fond du lac  Du fond de l'âmeImpertinences à l'eau de roseLa cabane à sucre La terrasse Frontenac (cliquer sur les titres).


   Charles-Félix Cazeau, sujet du poème présenté ci-haut, est né à Québec le 24 décembre 1807, de Jean-Baptiste Cazeau, charron, et de Geneviève Chabot. Orphelin de père dès l'âge de deux ans, il fit son cours primaire à Québec, l'un de ses premiers instituteurs ayant été le Frère Louis, récollet. Tôt durant sa scolarité, ses talents furent remarqués par Mgr Joseph-Octave Plessis, archevêque de Québec, qui le prit sous sa protection. Il entreprit ses études classiques au collège de Saint-Roch de Québec et les poursuivit au Séminaire de Nicolet. 
   En 1825, il embrassa l'état ecclésiastique et fut d'abord, durant quelques mois, sous-secrétaire de Mgr Plessis, jusqu'à la mort de ce dernier en décembre de la même année. Après ses études philosophiques et théologiques au Grand séminaire de Québec, il fut ordonné prêtre le 3 janvier 1830 par Mgr Bernard-Claude Panet, archevêque de Québec. Dès lors, il reprit son service à l'archevêché de Québec, en plus d'occuper la fonction de chapelain de la Congrégation des hommes de Québec, poste qu'il conservera jusqu'en 1849, alors qu'il sera nommé vicaire général de l'archidiocèse de Québec, une fonction qu'il occupera jusqu'à sa retraite en 1879. Il fut le principal organisateur de l'adoption de plus de 700 orphelins irlandais par des familles canadiennes-françaises, lors de l'épidémie de typhus de 1847. 
   Il fut impliqué au sein de diverses institutions et associations religieuses et littéraires, dont l'Asile du Bon Pasteur qu'il dirigea durant près d'un quart de siècle, l'Institut canadien de Québec et l'Institut littéraire de Saint-Patrice de Québec. Il fut un protecteur et bienfaiteur du poète Octave Crémazie. D'importants historiens le considérèrent comme l'un de leurs collaborateurs, dont Jacques Viger, l'abbé Jean-Baptiste-Antoine Ferland et Francis Parkman
   En 1875, le pape Pie IX lui conféra le titre de prélat domestique de sa maison, le dotant ainsi du titre de monseigneur.  
  Monseigneur Charles-Félix Cazeau est mort le 26 février 1881 à Québec, à l'asile du Bon Pasteur où il s'était réfugié depuis sa retraite.
(Sources : Souvenir du jubilé sacerdotal de Mgr C. F. Cazeau, Québec, janvier 1881 ; Abbé J.-B.-A. Allaire, Dictionnaire du clergé canadien-français : les anciens, Montréal, Imprimerie de l'École catholique des sourds-muets, 1910, p. 105 ; biographi.ca). 
   
L'abbé Charles-Félix Cazeau a fait partie des nombreux 
prêtres, religieux et religieuses catholiques qui ont porté
secours aux Irlandais atteints par l'épidémie de typhus
en 1847. Pour en savoir plus sur cet épisode tragique et
les dévouements héroïques qu'il a suscités, cliquez
sur cette image : 


Extrait d'un article paru dans Le Courrier du Canada le 1er mars 1881,
à l'occasion de la mort de Monseigneur Charles-Félix Cazeau.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'article pour l'élargir)


Brochure publiée à l'occasion du cinquantième
anniversaire de prêtrise de Charles-Félix Cazeau.
Le document est signé de sa main.

(Collection Daniel Laprès ;
cliquer sur l'image pour l'élargir)

L'abbé Charles-Félix Cazeau en 1861.

(Source : Archives du Séminaire de Québec)

Monseigneur Charles-Félix Cazeau en 1875.

(Source : Archives du Séminaire de Québec)

Le poème ci-haut en hommage à Monseigneur Charles-Félix Cazeau a été
publié dans Au foyer de mon presbytère, recueil de l'abbé Apollinaire Gingras.

(Photo : Archives du Séminaire de Québec ; cliquer sur l'image pour l'élargir)


Parlant de nos poètes d'antan et oubliés, l'écrivaine Reine Malouin
(1898-1976), qui a longtemps animé la vie poétique au Québec, a 
affirmé que sans eux, « peut-être n'aurions-nous jamais très bien 
compris la valeur morale, l'angoisse, les aspirations patriotiques, 
la forte humanité de nos ancêtres, avec tout ce qu'ils ont vécu, 
souffert et pleuré ». 

Les voix de nos poètes oubliés nous sont désormais rendues. 
Le concepteur de ce carnet-web a publié l'ouvrage en deux 
tomes intitulé Nos poésies oubliées, qui présente 200 de
de nos poètes oubliés, avec pour chacun un poème, une
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