vendredi 30 novembre 2018

L'œil

Olivier-Victor Bourbeau-Rainville (1873-1916)

(Source : André Couture, Les doux fantômes
d'un grand regret
, Gatineau, Société
d'histoire de l'Outaouais, 2008)




   Au firmament de l'âme il en reçoit les teintes.
   Entre l'âme et l'espace, au bord des cils fournis,
   L'œil est comme une étoile entre deux infinis
   Et reçoit les rayons de ces deux sources saintes.

   L'amour le fait briller comme un pur diamant,
   L'hymen en fait jaillir des lueurs triomphales,
   Le berceau le remplit de clartés idéales.
   Il agit sur les cœurs souvent comme un aimant. 

   Son regard chez l'enfant a tout l'éclat des sources,
   Il a chez le vieillard l'insondable des mers,
   Il prend aux miséreux le ton des jours amers
   Et chez l'homme méchant il a mille ressources.

   C'est le flambeau du cœur, l'astre de la raison.
   Sensible comme l'onde aux mouvements de l'âme,
   Tour à tour il s'égaie, il s'attriste, il s'enflamme,
   Il s'emplit d'idéal, d'extase et d'oraison.

   Miroir de la nature, il est baigné par elle,
   Il porte, d'âge en âge, au fond des cœurs charmés,
   Les baisers de l'aurore et des regards aimés,
   L'éternelle splendeur de la voûte éternelle.

   Il lit au fond de nous comme un livre ouvert. 
   Au moment du danger c'est lui qui nous regarde,
   Témoin silencieux, de l'âme il a la garde,
   Et par le repentir repeuple un cœur désert. 

   Entre les cils mourants il laisse couler l'âme,
   Sa lumière vacille en flambeau consumé.
   Et quand tout est fini, quand il est refermé, 
   Il s'ouvre dans les cieux d'où lui venait sa flamme.

              Olivier-Victor Bourbeau-Rainville* (mars 1903)



Tiré de : revue Le Pays laurentien, mars 1917. 

*   Olivier-Victor Bourbeau-Rainville est né le 12 mai 1873 à Arthabaska, de Louis Rainville, avocat et protonotaire, et de Victoria Bourbeau. Après son cours élémentaire à l'école primaire de sa paroisse natale, il fit ses études classiques au Séminaire de Nicolet, où il reçut le titre de bachelier ès arts en 1895. 
   Ayant étudié le droit à l'Université Laval de Québec, il se mérita la médaille d'or du gouverneur général de même que la médaille d'argent du lieutenant-gouverneur. Il fut admis au Barreau en 1898. Il constitua à Hull un cabinet d'avocats avec T.-P. Foran. De 1908 à sa mort, il fut magistrat du district de Pontiac.
   Il s'occupa aussi de journalisme et participa à la fondation de deux journaux, La Voix de l'Outaouais et Le Pionnier canadien. Il publia dans ce dernier journal, sous la forme d'un feuilleton, un roman de mœurs, Camille Mirecourt. Il a également composé un drame en vers, Dollard des Ormeaux, qui fut interprété sur scène à Montréal pour la première fois 1911, et qui connut un certain succès. Il est également l'auteur de nombreux poèmes dispersés dans divers journaux et périodiques, dont la revue Le Pays laurentien, à laquelle il collabora dès son premier numéro.
   Atteint de tuberculose, Olivier-Victor Bourbeau-Rainville est mort à Sainte-Agathe-des-Monts le 23 septembre 1916. Il avait épousé Éliza, fille de Laurent-Olivier David, le 10 mai 1898.
(Sources : Le Pays laurentien, octobre 1916, p. 274 ; Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec, tome 1, Montréal, éditions Fides, 1980, p. 377)


Le poème L'œil, ci-haut, de Victor-Olivier
Bourbeau-Rainville, est tiré du numéro de
mars 1917 de la revue Le Pays Laurentien.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir) 

Olivier-Victor Bourbeau-Rainville a composé
diverses pièces de théâtre, dont le drame
Dollard des Ormeaux, produit sur scène à
Montréal en 1911 et qui connut un certain 
succès. Cliquer ICI pour consulter ou
télécharger gratuitement cette œuvre.

Maison natale d'Olivier-Victor Bourbeau-Rainville au 19, rue Laurier Ouest,
à Arthabaska. Henri d'Arles y est également né trois ans auparavant. Il y 
eut entretemps changement de propriétaires de la maison.
 
Article paru le 29 septembre 1916 dans L'Avenir du Nord (Saint-Jérôme). 

Article paru dans La Presse du 25 septembre 1916.

mardi 27 novembre 2018

Enfance

Maurice Désilets (1912-1967)
(Source : Archives des Clercs
de Saint-Viateur, à Joliette)




   Le Grand-Esprit chasse et sa proie,
   Une biche à plainte givrée,
   Passe. La plaine immense ondoie.
   Le Grand-Esprit chasse sa proie. 

   Meute avide, la neige aboie ;
   Le cor des vents sonne curée
   Et l'Esprit vole vers sa proie,
   Blonde biche à l'âme givrée.

                    * * * 

   Attendre, le coeur las,
   Une mère qu'on aime ; 
   Tendre l'oreille aux pas,
   Attendre, le coeur las. 

   Longtemps ne croire pas
   À son adieu suprême ;
   Attendre, le coeur las, 
   L'Ange envolé qu'on aime !

                    * * *

   La lampe rose éclaire
   Ce dieu dont les bras forts
   Avec douceur m'enserre ;
   Et la lampe l'éclaire. 

   Les blancs djinns en colère
   Font tapage dehors ;
   La lampe douce éclaire
   Son amour aux bras forts. 

                    * * *

   Au palais de glace sonore
   Dansent les Elfes blancs du nord
   Quand le soleil de minuit dore
   Les clochers de glace sonore.

   Et jusqu'à l'ondulante aurore,
   Les Sylphes en longs voiles d'or
   Déroulent leurs rondes sonores
   Aux bras des Elfes blancs du nord.

                    * * *

   Petit Noël accourt de l'horizon,
   Un immense sac à jouets derrière ; 
   Il rit, le front dans les étoiles, son
   Petit pied se lève sur l'horizon. 

   Il vient ! Ses pistes dans la neige sont
   Des cirques de montagne, des rivières.
   Petit Noël accourt de l'horizon,
   Un immense sac à bonheur derrière !

                    * * *

   Le feu dans l'âtre crépitait, 
   Tonnant en vives étincelles. 
   Le bois sec croulant éclatait,
   Le feu dans l'âtre crépitait. 

   Le Souvenir en moi chantait
   Toutes ses vieilles ritournelles ;
   Dans l'âtre un passé crépitait
   Parmi les rouges étincelles...

              Maurice Désilets* (1939)




Tiré de : Maurice Désilets, Fugues lyriques, Montréal, Librairie des Clercs de Saint-Viateur, 1947, p. 11-13. Le poème Enfance est d'abord paru en 1939 dans le premier recueil de poésies publié par Maurice Désilets, Mosaïque et Vol de flammes.

* Maurice Désilets est né à Worcester (Massachusetts) le 6 décembre 1912, de Théodore Désilets, vitrier, et d'Angéline Rondeau. Il fut baptisé à l'église Notre-Dame-des-Canadiens (qui a été détruite en 2018). Orphelin de mère dès l'âge d'un an, il passa quatre années dans un orphelinat, puis fit ses études primaires au couvent-école des Soeurs de Sainte-Anne à Worcester. Il passa ensuite quelque temps à Daveluyville (comté d'Arthabaska), comme en atteste sa confirmation reçue à l'âge de 10 ans de Mgr J.-S.-H. Brunault, évêque de Nicolet. Puis, en septembre 1927, il s'inscrivit au Collège Bourget, à Rigaud, où il resta pensionnaire jusqu'à la fin de son cours classique.
   Le 23 juillet 1934, il entra au noviciat des Clercs de Saint-Viateur, à Joliette, et fut ordonné prêtre le 3 juin 1939. D'abord enseignant au Collège Bourget en 1940, il fut brièvement, durant l'année 1941, aumônier à Embrun (Ontario) puis au Collège Saint-Joseph de Berthierville. Il revint dès la fin de 1941 enseigner à son Alma mater, le Collège Bourget, où il passa l'essentiel de sa vie active. Entretemps, en 1946-48, il étudia la pédagogie à l'Université de Montréal.
   En 1939, il publia un premier recueil de poésies, Mosaïque et Vol de flamme, puis, en 1947, Fugues lyriques. Il collabora à divers périodiques, en plus de publier des poèmes dans les Carnets viatoriens et L'Écho de Bourget.
   Atteint de leucémie dès 1964, Maurice Désilets est mort à Rigaud, à la Maison Charlebois des Clercs de Saint-Viateur, le 17 avril 1967. Il est inhumé au cimetière de sa congrégation, à Rigaud.
(Sources : Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec, tome 2, Montréal, éditions Fides, 1981, p. 734 ; Bulletin de la Société historique franco-américaine, volume XIII, 1967, p. 146-149).

Pour en savoir plus sur Maurice Désilets, voyez ICI un article publié dans le Bulletin de la Société historique franco-américaine par son confrère l'historien Antoine Bernard, qui lui-même décéda quelques mois après Maurice Désilets.


Fugues lyriques, recueil de poésies et contes de
Maurice Désilets, d'où est tiré le poème Enfance,
ci-haut. On peut trouver ICI quelques exemplaires
de cette oeuvre remarquable et fort originale.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Dédicace manuscrite de Maurice Désilets
dans son recueil Fugues lyriques.
(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

L'artiste-peintre et graveur Armand Gingras a réalisé
plusieurs  gravures accompagnant les poèmes et contes
de Fugues lyriques, dont celle-ci coiffant le poème
Enfance, ci-haut.

« Et l'Esprit vole vers sa proie,
Blonde biche à l'âme givrée ».

Article paru dans La Presse le 18 avril 1967,
au lendemain du décès de Maurice Désilets.
(Source : BANQ ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Notice nécrologique parue dans
La Presse du 19 avril 1967.
(Source : BANQ ;
 cliquer sur l'image pour l'agrandir)

samedi 24 novembre 2018

Les Laurentides

Antonin Proulx (1881-1950)
(Sources : Le Pays Laurentien)




   Ce ne sont pas ces monts sombres et désolés,
   Colosses de granit ou de neige éternelle,
   Toujours hautains et froids, jamais renouvelés,
   Et que la foudre en vain cherche à tuer sous elle...
   Aucun Mont-Blanc vainqueur n'y masque le soleil
   Ou, confondant nos yeux de sa splendeur farouche,
   Peut avoir quelque jour un terrible réveil,
   La mort au fond du coeur et l'enfer à la bouche.

   À l'horizon, voyez s'accuser leurs contours,
   Comme des seins gonflés et fermes de pucelle ;
   Sous leurs manteaux d'azur la Gonconde étincelle,
   Et l'on n'y voit jamais tournoyer les vautours...
   Sur leurs fronts l'arbre chante et la lumière abonde ;
   Leurs cimes ont des nids, des échos, des chansons,
   Et de leurs flancs féconds, qu'un feu puissant inonde, 
   Messidor fait monter gaieté, gloire et moissons !

   Ceux d'Europe sont nus, les nôtres ont des âmes
   Et pour les féconder le ciel est radieux ;
   Le Vésuve indompté ne donne que des flammes ;
   Les nôtres sont couverts de fruits délicieux.
   Quand la neige éclatante a couronné leur cime,
   On dirait qu'en jouant au bord de leurs grands plis,
   Des femmes ont penché leur beau corps qui s'anime
   Et découvre aux regards des roses et des lis...

   Sous un ciel éclatant nos fières Laurentides
   Ont la fécondité des plaines, des vallons, 
   Dans l'ombre et sous leurs pieds sont des sources limpides,
   Dont les bords sont peuplés de fleurs et de rayons ;
   Nos monts sont des géants aux couronnes de gloire,
   À la neige, à la bise opposant leurs efforts,
   Et de leur flot d'azur, éclairant notre histoire,
   Font pâlir la Jungfrau sous sa pourpre et ses ors !

                                 Antonin Proulx* (1916)



Tiré de : Le Pays Laurentien (revue mensuelle), octobre 1916, p. 253.

 Antonin Exarias Proulx est né à Hull le 22 février 1881, de Joseph-Israël Proulx et d'Aglaé-Marie Sayer. Il fit ses études primaires et secondaires à l'Académie de La Salle, à Ottawa. Il quitte toutefois l'école à l'âge de quinze ans.
   De 1903 à 1905, il fit du journalisme au journal Le Temps, d'Ottawa. Puis en 1906, il devint conservateur-adjoint à la bibliothèque Carnegie d'Ottawa et occupa ce poste jusqu'à sa retraite. Il collabora au Journal de Françoise (de Robertine Barry), au Nationaliste (d'Olivar Asselin et de Jules Fournier), au Passe-Temps, au Droit, à La Presse, à La Patrie, à La Justice et au Pays Laurentien. Il publia divers poèmes et de nombreuses chroniques dans ces différents journaux et périodiques.
  Particulièrement intéressé par le théâtre, il composa plusieurs pièces qui furent jouées par des troupes dramatiques, surtout dans la région de l'Outaouais.
   Le 9 janvier 1905, il épousa Rose Gibeault dit Sayer à la Basilique Notre-Dame d'Ottawa
   Antonin Proulx est mort à Montebello le 12 novembre 1950.
(Sources : Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec, tome 2, Montréal, éditions Fides, 1981, p. 363 ; revue Le Pays Laurentien, décembre 1916 ; Ancestry.ca)

Pour en savoir plus sur Antonin Proulx, voyez ICI un article paru dans le numéro de décembre 1916 dans la revue Le Pays Laurentien


Le poème Les Laurentides, ci-haut, est paru en
décembre1916 dans le Le Pays Laurentien.
Cette revue est parue de 1916 à 1918. On
peut en consulter ou télécharger gratuitement
la collection complète ICI.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Facsimilé de la signature d'Antonin Proulx sous son
poème Les Laurentides, dans Le Pays Laurentien.
 

mercredi 21 novembre 2018

La voix des âmes

Jean Dollens, nom de plume
d'
Estelle Bruneau (1910-1953)

(Source : Société d'histoire de Sherbrooke)




   Dans la nuit morte et langoureuse,
   L'âme mystique et douloureuse
   Contemple au fond de l'infini,

   De ses yeux pensifs et livides,
   L'abîme sombre des coeurs vides
   Dont l'idéal s'est endormi. 

   L'âme a chanté sur une lyre
   Les purs sanglots de son délire
   Sur le sépulcre du désir. 

   Car son regard n'a pas su lire
   Qu'un amour, un coeur, un sourire
   Sont des fleurs qu'on ne peut saisir.

   Roses de sang, d'azur, de rêve
   Dont le troublant parfum s'élève
   Sur le passé qui veut mourir...

   Âmes dont les fleurs des ténèbres
   Ouvrent leurs calices funèbres
   Aux longs baisers du souvenir...

   Et ces âmes dont l'esprit souffre
   Respirent le poison d'un gouffre
   Ouvert sous leur regard éteint, 

   Car les espoirs à l'agonie
   Ont rencontré l'âpre ironie
   Des mots frappés par le destin.

                                    * * * 

   En fuyant la haine implacable
   Des puissants, des inexorables, 
   Les âmes s'en vont dans la nuit,

   Écouter les voix fraternelles
   Triomphantes et solennelles
   Qui versent le calme et l'oubli. 

   Perdus au sein de l'ombre noire,
   Les esprits rêvent de victoire
   Sur leur morne captivité. 

   Car la voix des âmes révèle
   La nostalgie universelle
   Gémissant dans l'obscurité...

        Estelle Bruneau*, alias Jean Dollens (1938)



Tiré de : Jean Dollens, Nostalgies, Sherbrooke, La Tribune Ltée, 1938, p. 132-133. 

* Estelle Bruneau est née à Sherbrooke le 20 janvier 1910, d'Oscar Bruneau, agent d'assurances, et de Clotilde Champoux. Elle fit ses études à Sherbrooke, puis fut collaboratrice au journal La Tribune et au Messager de Saint-Michel, sous les pseudonymes de « Jean Dollens » et de « Guynemer ». Ses articles furent également publiés dans d'autres journaux et périodiques, comme Le Bien public (Trois-Rivières), L'Avenir du Nord (Saint-Jérôme), etc.
   Elle publia trois romans, La lumière retrouvée (1933) ; L'ombre du passé (1935) ; Sous la griffe de Moscou (....) et un recueil de poésies, Nostalgies (1938).
   Dans sa préface à Nostalgies, le poète Alfred Desrochers a écrit :
   « Jean Dollens, dont les journaux d'avant-garde publient fréquemment la prose vigoureuse et volontiers belliqueuse, entr'ouvre aujourd'hui le musée secret de ses NOSTALGIES aux amants de la poésie. Ce sera une révélation pour plusieurs, car on n'y retrouvera plus l'esprit curieux de théories sociales, de systèmes politiques et de spéculations philosophiques. Au lieu de cela, un coeur meurtri par la vie, un coeur selon le mot de Verlaine : "qui se répand, plutôt qu'il ne s'épanche". [...] La plupart de ces vers décrivent, en même temps que l'évolution d'une âme et d'un coeur, celle d'une pensée de jour en jour plus affinée, qui ne connaît de bornes que l'amour, la curiosité et l'orgueil ― ces trois frontières de l'art, dont l'autre est l'infini ». 
   Estelle Bruneau avait épousé Frank Atwood le 19 décembre 1929, avec qui elle a vécu quelques temps à Manchester (New Hampshire), pour revenir vivre avec ses parents à Sherbrooke, dans un édifice du centre-ville nommé le « Monument national ».
   Estelle Bruneau est morte à Sherbrooke le 9 septembre 1953.
(Sources : Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec, tome 2, Montréal, éditions Fides, 1981, p. 774 ; Dictionnaire Guérin des poètes d'ici de 1606 à nos jours, Montréal, 2005, p. 438 ; archives de La Tribune).


Nostalgies, recueil de Jean Dollens, nom de
plume d'Estelle Bruneau, d'où est tiré le poème
La voix des âmes, ci-haut. On peut en trouver
de rares exemplaires ICI et ICI.

Dédicace de Jean Dollens, nom de plume d'Estelle Bruneau,
dans son recueil de poésies Nostalgies. Son propos semble
indiquer qu'elle fut atteinte d'une maladie sérieuse dès les
 années 1930, ce qui a peut-être contribué à son décès
prématuré à l'àge de 43 ans, en 1953.
(Collection Daniel Laprès ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Recension du recueil Nostalgies dans Le Devoir du 2 avril 1938.
(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Dans l'article de La Tribune relatant les funérailles
d'Estelle Bruneau, alias Jean Dollens, on remarque
qu'aucune mention n'est faite de son époux, Frank
Atwood, avec qui la poétesse a vécu à Manchester,
au New Hampshire, dans la période suivant leur
mariage en 1929, comme en atteste l'entrefilet du
20 septembre 1930. Peut-être que Frank Atwood
était décédé au moment de la mort de son épouse,
ou que le couple était séparé. Il est possible aussi
que le mariage ait été annulé, ce que l'on pourrait
déduire du fait que l'article mentionne la poétesse
sous son nom d'Estelle Bruneau, ce qui à l'époque
était peu courant pour une femme mariée, même veuve.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

La poétesse Estelle Bruneau vivait dans les années 1930 dans
l'appartement # 3 de cet édifice nommé « Monument national »,
au 100 rue Marquette, à Sherbrooke, à côté de la cathédrale

Saint-Michel. (Photo : André Paul, 2018 ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

dimanche 18 novembre 2018

Paroles de reconnaissance à Madame Duval-Thibault

La poétesse Anna-Marie Duval-Thibault (1862-1958)
et l'abbé François-Xavier Burque (1851-1923)




           À l'occasion de l'envoi gracieux d'un exemplaire de
           son livre de poésies, intitulé Fleurs du printemps.
           Ce livre est un des joyaux de notre littérature canadienne-française.



   À mon tour j'ai goûté le bonheur de vous lire : 
   Et tout rempli d'émotion,
   Madame, j'ai pensé qu'il fallait vous écrire
   Pour accuser réception.

   D'abord, je me suis dit : « Il me manque l'adresse ;
   Écrire je ne pourrai pas ;
   Mais pourtant le devoir me commande et me presse,
   Et d'être indécis je suis las ». 

   Tout à coup mon esprit s'éclaira d'une idée : 
   Je m'écriai : « Que je suis sot ! »...
   Mon âme à vous écrire est enfin décidée,
   Et je prends la plume aussitôt.

   Car vous êtes partout acclamée et connue ;
   Votre nom n'a pas de rival :
   Toute missive à vous est toujours parvenue : 
   Ce mot suffit : Thibault-Duval !

   Un jour, il vint en France une lettre adressée
   « Au poète le plus fameux » ;
   Et la poste, sur ce, fut très embarrassée : 
   Il fallait choisir entre les deux !

   C'était Victor Hugo, ou c'était Lamartine
   Que la lettre voulait nommer : 
   Énigme assurément fort délicate et fine ;
   Impossible de proclamer ! 

   Mais avec vous, Madame, il n'est pas d'équivoque
   À craindre dans un cas pareil : 
   Votre nom seul suffit : l'adresse je m'en moque :
   C'est aussi clair que le soleil !

   Je vous enverrai donc ce très humble message
   De compliments si mérités : 
   Honneur, gloire, louange, à vous pour chaque page
   Que vous écrivez ou chantez !

   Votre livre, Madame, étincelle de charmes :
   Ô les belles Fleurs du printemps !
   Les voir, les savourer, met nos yeux tout en larmes,
   Et rend nos coeurs tout palpitants. 

   Les doux instants qu'on passe, et les charmantes heures
   Dans votre parterre enchanté !
   On s'envole avec vous vers des plages meilleures,
   On monte vers l'Éternité ! 

   Par ses pieux accents, votre muse chérie
   Nous fait oublier la douleur ; 
   L'illusion descend dans notre âme attendrie,
   Et l'on croit encore au bonheur ! 

   Agréez le tribut de ma reconnaissance : 
   Grand merci pour votre cadeau ; 
   Ces Fleurs, toutes de foi, d'amour et d'espérance,
   Est-il un hommage plus beau ?

                          François-Xavier Burque (1892)



Tiré de : François-Xavier Burque, Élévations poétiques, volume 2, Québec, Imprimerie La Libre Parole, 1907, p. 135-137.

Pour en savoir plus sur François-Xavier Burque, cliquer ICI, et sur Anna-Marie Duval-Thibault, cliquer ICI

D'Anna-Marie Duval-Thibault, les Poésies québécoises oubliées ont présenté : Les marches naturelles de la rivière Montmorency.


Les Paroles de reconnaissance à Madame
Duval-Thibault
, ci-haut, ont été publiées
dans le deuxième volume du recueil de
F.-X. Burque, Élévations poétiques. Un seul
exemplaire est présentement disponible sur
le marché, voir ICI. Une copie électronique
peut être gratuitement téléchargée ICI.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Cette gravure accompagne les Paroles de
reconnaissance à Madame Duval-Thibault

dans les Élévations poétiques de F.-X. Burque.

Le recueil Fleurs du printemps,
d'Anna-Marie Duval-Thibault, peut 

être téléchargé gratuitement ICI.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

jeudi 15 novembre 2018

Aurore

Charles Gill (1871-1918)

(Source : Réginald Hamel, Gaëtane de Montreuil,
Montréal, Les Éditions de l'Aurore, 1976, p. 149)




   Règne en paix sur le fleuve, ô solitude immense !
   Ô vent, ne gronde pas ! ô montagnes, dormez !
   À l'heure où tout se tait sous les cieux blasphémés,
   La voix de l'Infini parle à la conscience. 

   Entre ces deux géants dont le roc éternel,
   Surgi du gouffre noir, monte au gouffre du rêve,
   La pensée ennoblie et plus grande s'élève
   De l'abîme de l'âme à l'abîme du ciel. 

   Quel monde vois-je ici ! d'où vient la masse d'encre
   Qui baigne sur ces bords le granit et le fer ?
   Sur quelle nuit, sur quel néant, sur quel enfer
   Frémit cette onde où l'homme en vain jetterait l'ancre ?

   Du haut des sommets gris, l'ombre comme un linceul
   Tombe sur la tristesse et sur la solitude ;
   Mon cri trouble un instant la morne inquiétude : 
   Dans l'ombre qui descend l'écho me répond seul. 

   Rien de ce qui bourdonne et rien de ce qui chante
   Ou hurle, ne répond : ni le loup ni l'oiseau ;
   Rien de ce qui gémit, pas même le roseau,
   Ne répond en ces lieux que le mystère hante.

   Ô Baie Éternité, j'aime tes sombres flots !
   Ton insondable lit s'enfonce entre des rives
   Dont les rochers dressés en cimes convulsives,
   Gardent tragiquement l'empreinte du chaos. 

   Désormais, l'art m'attache au bord du fleuve-abîme ;
   Je le voudrais chanter dans mes vers, mais en vain
   Je tente d'exprimer ce qu'il a de divin
   Et d'infernalement effrayant et sublime. 

   Les accents que mon âme évoque avec effroi
   Expirent sur ma lèvre en proie à l'épouvante...
   Ton esprit n'est pas loin de ce spectacle, ô Dante !
   Ô Dante Alighieri !! mon maître, inspire-moi !

   Poète des mots brefs et des grandes pensées,
   Toi qui sais pénétrer les humaines douleurs
   Et dans le Paradis cueillir les saintes fleurs,
   Qu'au souffle de tes chants mes strophes soient bercées !

   Apprends-moi comme il faut monter, le front serein,
   Vers les sommets sacrés qui conduisent aux astres,
   Et, le coeur abîmé dans la nuit des désastres,
   Faire sur le granit sonner le vers d'airain

   Mais déjà l'aube terne aux teintes indécises
   Révélait des détails au flanc du grand rocher ;
   Je voyais peu à peu les formes s'ébaucher,
   Et les contours saillir en lignes plus précises.

   Bientôt le coloris de l'espace éthéré
   Passa du gris à l'ambre et de l'ambre au bleu pâle ;
   Les flots prirent les tons châtoyants de l'opale ;
   L'Orient s'allumait à son foyer sacré. 

   Le gris matutinal en bas régnait encore,
   Quand l'éblouissement glorieux de l'aurore
   Embrasa le sommet du cap Éternité
   Qui tendait au salut du jour sa majesté. 

   Pendant que l'Infini se fleurissait de roses,
   Les fulgurants rayons pour le sommet ont lui...
   Et j'ai pensé, scrutant le sens profond des choses :
   ― « Le ciel aime les fronts qui s'approche de lui ;
   Pour les mieux embellir sa splendeur les embrase,
   Chair ou granit, d'un feu triomphal et pareil :
   Il donne aux uns l'éclat d'un astre à son réveil,
   Aux autres la lumière auguste de l'extase ! »

                                    Charles Gill (1909) 



Tiré de : Charles Gill, Le Cap Éternité, Montréal, Éditions du Devoir, 1919, p. 45-47. 

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Le Cap Éternité, recueil de Charles Gill,
paru un an après sa mort et d'où est
tiré le poème Aurore, ci-haut. Cet
exemplaire appartenait au journaliste
nationaliste et homme de lettres
Olivar Asselin, dont on peut voir la
signature sur le coin gauche, en haut.


(Collection Daniel Laprès ;
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Charles Gill sur la cime du cap Éternité, au Saguenay.

(Source : son recueil Le Cap Éternité ;
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Vue du cap Éternité depuis le cours amont de la rivière Saguenay.

(Source : Laurent Bélanger, Wikipedia Commons)

En 1997, le critique littéraire Réginald Hamel
a publié les poésies complètes de Charles Gill.
Cette édition est encore disponible dans toute
bonne librairie. Informations ICI

Charles Gill est mort le 16 octobre 1918, victime de l'épidémie de
grippe espagnole qui sévissait alors. Le lendemain de son décès,
son ami le poète Albert Lozeau lui rendait hommage dans Le Devoir.


(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)