mercredi 29 novembre 2017

Rêverie

Rodolphe Chevrier (1868-1949)

(Source : son recueil 
Tendres choses, 1892)




   Aux mauvais jours de l'hiver, quand la tempête sombre
   Jette à l'écho des cris et des clameurs sans nombre ; 
   Quand le vent furieux semble tout soulever
   Et que l'on voit le ciel et son coeur s'emplir d'ombre
                              Qui n'aime à rêver ? 

   Dans le réchauffement de l'affreuse tourmente,
   Dans les noirs tourbillons dont la meute écumante
   Bouleverse l'espace à nos yeux effacé,
   Comme un phare joyeux, l'âme triste et songeante
                              Revoit le passé.

   Et, plongeant dans ses mains son front brûlé de fièvre,
   Regrettant les plaisirs fanés sous notre lèvre,
   On rappelle à nos yeux ces jours sans lendemain,
   Évoque ces bonheurs dont l'existence sèvre
                             Trop tôt les humains.

   Et tout-à-coup saisi d'un calme et sain délire,
   De nos doigts incertains on décroche sa lyre
   Et l'on jette au papier quelques rythmes rêveurs,
   Quelques vers effacés, même avant de les lire,
                             Sous un flot de pleurs. 

   Pauvres amours tués par la neige et le givre ; 
   Époque de splendeurs dont notre coeur s'enivre ; 
   Moments de douce ivresse, heureux jours filés d'or,
   L'on donnerait joyeux ce qu'il nous reste à vivre
                             Pour vous vivre encore !

   Ô ces premiers liens ! Cette première flamme ! 
   Ô vases parfumés d'un enivrant dictame
   Où l'on but même un peu de regret et de fiel, 
   En vous brisant le Temps a tendu dans notre âme
                             Un deuil éternel. 

   Le vent hurle au dehors, siffle, gémit et brise, 
   Mais voué tout entier à cette morte exquise, 
   Notre jeunesse aimée aux séduisants atours, 
   Et perdu dans l'extase où notre âme se grise,
                             L'on rêve toujours...

                               Rodolphe Chevrier (1888) 


Tiré de : Rodolphe Chevrier, Tendres choses, Montréal, J. P. Bédard Imprimeur-Éditeur, 1892, p. 93-95. 
      
Pour en savoir plus sur Rodolphe Chevrier, cliquer ICI

Pour consulter ou télécharger gratuitement le recueil Tendres choses, cliquer ICI

Tendres choses, recueil de Rodolphe Chevrier
d'où est tiré le poème Rêverie, ci-haut.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Dans sa fort bien faite Anthologie de la poésie
québécoise du XIXe siècle
, parue en 1979,
John Hare a fait une place à quelques poèmes
 de Rodolphe Chevrier.

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dimanche 26 novembre 2017

Adieu aux Laurentides

Édouard Lavoie (1883-1954)

(Source : Généalogie du Québec
et d'Amérique française
)




   Vos sommets arrondis, ô vieilles Laurentides !
   Là-bas, dans le lointain, découpés sur l'azur,
   Dentellent l'horizon. Avec des yeux humides
   J'admire vos contours ; car, d'y penser c'est dur,
   Il faut vous dire adieu. Vous reverrai-je, ô fleuve !
   À l'ombre des grands bois, pourrai-je encore, hélas ! 
   Avant de voir finir ce long jour d'épreuve, 
   Vivre en paix en ces lieux jusqu'au jour du trépas ?

   Comme il me serait doux avant que je m'éloigne
   Du tableau enchanteur, sublime de ces lieux,
   De crainte que plus tard mon regard ne s'éteigne,
   D'imprimer dans mon coeur par la force des yeux
   L'imposant spectacle d'un soleil qui se couche,
   Décorant vos sommets de ses mille flots d'or ; 
   Comme un roi qui voudrait y préparer sa couche
   En surpassant l'éclat du plus brillant décor. 

   Je me rappellerai de ces nuits idéales,
   Où des reflets d'argent lancés de l'horizon
   Venaient vous couronner d'aurores boréales,
   Quand je vous admirais du seuil de la maison ; 
   Car dans mon âme émue, ô montagnes que j'aime !
   Votre image y vivra alors, comme aujourd'hui,
   Et je l'évoquerai jusqu'à l'heure suprême
   Pour calmer en mon coeur la douleur et l'ennui. 

                                       Édouard Lavoie (1922)



Tiré de : Édouard Lavoie, Mélanges poétiques, Québec, Imp. L'Action sociale Ltée, 1922, p. 75-76. 

    Édouard Lavoie est né le 4 octobre 1883 à Baie-Saint-Paul, d’Édouard Lavoie, boucher, et de Marie Simard. Après son cours classique au Collège de Lévis, il étudia l’ingénierie à la Queen’s University de Kingston (Ontario).
   Dès l’obtention de son diplôme, il entreprit en 1907 sa carrière d’ingénieur. Il participa professionnellement à la plupart des entreprises ayant contribué à développer la région du Saguenay/Lac-Saint-Jean, particulièrement dans l’industrie de la pulpe.
   Il fut notamment président de La Filature du Saguenay Limitée, et membre de la firme Lavoie et Delisle, ingénieurs-conseils. Il présida la Chambre de commerce de Chicoutimi de 1929 à 1936.
   Ayant conservé tout au long de sa vie un intérêt actif pour la vie littéraire et culturelle, il est l’auteur d’un recueil, Mélanges poétiques (1922).
   Édouard Lavoie est mort à Chicoutimi le 18 mars 1954. Il avait épousé, en 1911, Yvonne Lepage, à Bagotville.
(Sources : Les biographies françaises d’Amérique, Montréal, 1942, p. 556 ; Généalogie du Québec et d’Amérique française - site web). 


Mélanges poétiques, d'Édouard Lavoie, d'où est
tiré le poème Adieu aux Laurentides, ci-haut.


Un aperçu de la chaîne montagneuse des Laurentides, 
derrière les terres agricoles du village des Éboulements, 
depuis le coté Nord de l'Ile-aux-Coudres

(Source : Nichole Ouellette ; cliquer sur l'image pour l'agrandir) 


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vendredi 24 novembre 2017

L'envie

Adolphe Poisson (1849-1922)
(Source : Société d'histoire de
Princeville-Arthabaska
)




                                             I

        Au détour du sentier, quand plane la nuit sombre, 
        À l'abri des halliers s'est blotti le bandit.
        Moins que son oeil ardent son poignard luit dans l'ombre,
        Sanguinaire instrument de son métier maudit. 

        Là, l'oreille tendue, il épie en silence
        Les derniers bruits du jour qui lentement s'éteint.
        Sur la branche voisine un oiseau se balance
        Et polit de son bec son aile de satin. 

        Tout est calme et serein. Seul dans ce coeur l'orage
        Des viles passions gronde confusément. 
        Cet homme à la nature est un sanglant outrage,
        Pourtant elle le berce et le venge en l'aimant.

        Pour le brigand farouche elle a même caresse
        Que pour le tendre oiseau qui chante ses amours ; 
        Aux bons comme aux méchants elle répand l'ivresse,
        Se fait clémente à tous, leur dispense les jours. 

        Sur le chemin désert enfin un pas résonne
        Dans le calme du soir. Un passant près de lui
        Chemine pesamment sans redouter personne ; 
        Nul bras ne s'est levé, le poignard n'a pas lui !

        Ignorant les périls de la route déserte,
        Tu peux passer sans crainte, ô toi, simple artisan,
        Car le vil détrousseur n'a pas juré ta perte,
        Et reconnaît de loin ton pas grave et pesant. 

        Ne crains rien pour le fruit de ton humble journée.
        Le bandit ne s'est point blotti là pour si peu : 
        Il préfère aux gros sous la luisante guinée
        Aussi tu peux rejoindre et ta femme et ton feu.

        Mais on entend le bruit d'un coursier qui, rapide,
        Ramène à sa villa le riche financier.
        Le bandit se redresse et son regard cupide
        A l'éclat de l'éclair et le froid de l'acier.

        Il s'élance, il bondit, il frappe sa victime,
        Le fouille et lui ravit son gousset rempli d'or,
        Puis sous terre cachant l'instrument de son crime,
        Il gagne son taudis et sans regret s'endort. 

                                              II 

        Ainsi sur le chemin pénible de la vie,
        Au détour du sentier qui mène au mont sacré,
        Alerte voyageur ! Là se cache l'envie
        Pour frapper le passant de son dard acéré.

        Pour le simple ouvrier ses tiges hérissées 
        Ne se dressent jamais. Malheur à l'oeil qui luit,
        Au poète marchant plein de douces pensées,
        Le front dans la lumière et les pas dans la nuit !

        Malheur au noble esprit qui vers le Beau s'élève,
        Au coeur qui vers le Bien se sent poussé ! Malheur
        À l'épi plein de suc, au rameau plein de sève !
        L'envie est là fauchant le talent dans sa fleur. 

                                   Adolphe Poisson (1917) 


Tiré de : Adolphe Poisson, Chants du soir, Arthabaska, 1917, p. 135-138. 

Pour en savoir plus sur Adolphe Poisson, cliquer ICI. 


Chants du soir est le dernier recueil de poésies
publié par Adolphe Poisson.

Plaque commémorative à la mémoire d'Adolphe Poisson
sur le site de sa résidence, à Arthabaska.
(Source : Répertoire du patrimoine culturel du Québec)

À Arthabaska, au 55 rue Laurier Ouest, maison où Adolphe Poisson
vécut de 1851 à 1922, donc pratiquement toute sa vie puisqu'il est
né en 1849. (Source : Google Maps ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

mardi 21 novembre 2017

Préexistence

Éva Circé-Côté (1871-1949)

(Source : Bleu, Blanc, Rouge, éd. Beauchemin, 1903)




   J'ai vague souvenir d'antiques existences,
   Où le reflet pâli des vieux siècles lointains
   S'efface jour par jour, éphémères fusains
   Dont le dessin se brouille au moment des naissances. 

   J'ai transmigré jadis sous d'impalpables formes : 
   Atome lumineux, nouveau-né des soleils, 
   Sur mon berceau d'azur tressé de fils vermeils
   Un long voile lacté couvrait mes traits informes. 

   Oui, j'ai vécu toujours en la vie infinie.
   Ainsi que dans la mer roule la goutte d'eau,
   Au ciel d'hier succède un rivage nouveau, 
   Je retourne à la mer, ma première patrie. 

   J'ai souvenance encore, quand le doute m'oppresse,
   Du chaos primitif d'où mon être est sorti : 
   La terre était si triste aux jours d'Adonaï
   Si blême le soleil, si lourde la détresse. 

   Lorsque la neige blanche enlinceule la terre,
   L'hiver gémit en moi, car jadis bête ou fleur,
   J'ai dû souffrir du froid et trembler de frayeur,
   Seule dans les grands bois au fond de ma tanière. 

   Mon âme comme un arbre a plongé dans le sol
   Sa racine vivace et quand le sombre automne 
   Éparpille dans l'air sa brillante couronne,
   De mes illusions, je pleure aussi le vol ! 

   Mais des rêves dorés, l'intime floraison
   Reverdit au printemps, à la brise nouvelle,
   Alors que sur les toits gémit la tourterelle,
   Quand les nids en amour soupirent leur chanson.

   J'ai dû vivre autrefois en d'étranges pays.
   Ah ! oui, je me souviens... j'étais une fleurette
   Au fin corselet vert, à blanche collerette
   À qui le doux zéphyr disait des mots gentils. 

   Une main criminelle effeuilla mon calice,
   Brisant la coupe d'or où buvait le rayon ; 
   Jalouse des baisers du brillant papillon,
   Jalouse de l'amour et de son pur délice !

   Mon coeur souffre à jamais de cette meurtrissure
   Et chaque trahison voile mes yeux de pleurs. 
   Le sang coule toujours de l'antique blessure. 
   Grâce pour nos tourments, ne brisez pas les fleurs ! 

                                         Éva Circé-Côté (1903) 
     


Tiré de : Colombine (Éva Circé-Côté), Bleu, Blanc, Rouge, Montréal, Déom Frères Éditeurs, 1903, p. 365-366. 

Pour en savoir plus sur Éva Circé-Côté, cliquer ICI.


Recueil de poésies et de textes divers publié 
en 1903 par Éva Circé-Côté sous le nom
de plume de « Colombine ».
 

Pour en savoir plus sur Éva Circé-Côté, on peut facilement
commander dans toute bonne librairie l'excellente biographie
que lui a consacrée Andrée Lévesque (infos ICI), de même
qu'un recueil de ses chroniques les plus marquantes (infos ICI).

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir).


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dimanche 19 novembre 2017

La première neige

Charles-Roger Daoust (1865-1924)

(Source : Recueil Au seuil du crépuscule)



   L'automne !.... Dans les bois, le vieux chêne ébranlé
   Lutte, majestueux comme un roi sur son trône,
   Et, cachant dans les cieux son front échevelé,
   Défend contre les vents son antique couronne. 

   Dans les jardins muets, dans les vallons en pleurs, 
   La feuille prend son vol, la fleur baise la terre ; 
   Puis, toutes s'inclinant, les feuilles et les fleurs
   Préparent pour l'Hiver leur couche mortuaire. 

   Pendant la froide nuit l'arbre, sinistrement, 
   Craque et geint de douleur sous la hache d'Éole ; 
   Et Diane, la blonde, en frissonnant reprend
   La même route, ayant l'azur pour auréole. 

   Quelquefois un nuage, en sa course égaré,
   Ajoute à sa toilette une boucle nouvelle,
   Puis le vent vient froisser son manteau bigarré
   Et soulève en riant le bord de sa dentelle. 

   La nature est mourante et le Bonhomme Hiver
   Franchit en tremblotant le seuil de sa demeure ; 
   Puis son pas raffermi, toujours frais, toujours vert,
   En dépit de son âge, il vient encore à l'heure. 

                            [...] C'est la première neige ! 

                               Charles-Roger Daoust (1887) 




Tiré de : Charles-Roger Daoust, Au seuil du crépuscule, Shawinigan, La Compagnie de Publication du St-Maurice, 1924, p. 25-26. 


Pour en savoir plus sur Charles-Roger Daoust, cliquer ICI ; il était le fils de Charles Daoust, dont les Poésies québécoises oubliées ont présenté le poème Douleur amère. 


Au seuil du crépuscule, recueil de
Charles-Roger Daoust, d'où est tiré son
poème La première neige, ci-haut.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Première neige, Jean-Bernard Ouellet


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jeudi 16 novembre 2017

Le vaisseau dort

Albert Gervais (1922-1989)

(Courtoisie de Chantal Gervais, sa fille)




À NELLIGAN


     Tu vécus parmi nous un poème divin
     Où danse entre les vers ta fulgurante face ; 
     Et jusque dans ta mort tu parus surhumain,
                       Dieu de notre Parnasse

     Car pour avoir voulu violenter ton destin,

     Tu décédas deux fois dans la même agonie ; 
     Un long soir éteignit ton flamboyant matin,
                       Martyr de ton génie. 

     Mais puisque la raison a vidé ton cerveau,

     La démence est peut-être une tare jolie :
     Elle ombre ton grand nom d'un clair-obscur nouveau,
                       Gloire de la folie. 

     Dans le cahier macabre où s'inscrivit ton mal, 

     J'ai relu les appels de ton effervescence,
     Les révoltes, les cris, le désir animal
                       De ton adolescence. 

     Comme les plis hâtifs de ton front tourmenté,

     Chaque strophe recèle un lambeau de ton âme,
     Et tu pleures sans cesse un sort immérité
                       Sur une brusque gamme. 

     Un bruissement d'espoir suivit tes premiers pas

     Au jardin québécois de Muse la déesse.
     Mais nos lyres devaient trop tôt jouer ton glas, 
                       Deuil de notre jeunesse. 

     Te souvient-il du soir où dans l'enivrement

     D'une gloire bruyante, oeil en feu, geste immense,
     Tu nous avais versé si triomphalement 
                       Le vin de ta romance ?

     Que j'aimerais revoir ton buste d'Apollon,

     Tes blancs traits ciselés, tes longs cheveux rebelles,
     Tes tempes que l'orgueil battait comme un pilon,
                       Et tes troubles prunelles ! 

     Ton souvenir persiste au fond de nos esprits

     Et ton oeuvre vaincra comme une force innée.
     Ta mémoire nous prêche et nous t'avons compris,
                       Poésie incarnée. 

     L'Idéal t'a porté dans ses fragiles flancs ; 

     Tu sillais, jeune et beau, vers l'irréelle grève.
     Maintenant ton vaisseau dort dans les océans,
                       Grand naufragé du rêve. 

     Toi qui mourut si tôt et qui vécus si vieux,

     Toi que la beauté pure élut comme victime,
     Puisses-tu recouvrer au cénacle des dieux
                       La Sagesse sublime !

                                     Albert Gervais (1941) 





Tiré de : Albert Gervais, Au soleil de minuit, Val-d'Or, Éditions des Sept, 1946, p. 129-131. 

Pour en savoir plus sur Albert Gervais, cliquer ICI


Le poème Le vaisseau dort, ci-haut, est tiré du
recueil Au soleil de minuit, d'Albert Gervais.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Émile Nelligan (1879-1941)

(Photo : Studio Laprès & Lavergne)

Albert Gervais

(Source : La Presse, 9 novembre 1946)

Article paru en 1949, dans lequel Albert
Gervais expose sa conception sur la liberté
dont doit pouvoir jouir l'écrivain.


(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)


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lundi 13 novembre 2017

Les quêteux

Lionel Léveillé alias
« Englebert Gallèze » (1875-1955)


(Source : P. de Grandpré, Histoire de la
littérature française du Québec
, tome 2)




   Dans mes souvenances lointaines
   Revivent parfois vaguement
   Les imposants croquemitaines
   Du temps que j'étais un enfant. 

   Et je demande à ma mémoire :
   « Où sont-ils tous ces noms fameux,

   Cayen-Sucré, le Quêteux-Noir,
   Le Quêteux-Rouge et le Loucheux. 

   Péti-Turcot, Tornon-Vinguienne,
   Gaillards dégourdis et malins,
   Venant tous de Sainte-Julienne,
   Du Grand-Cordon ou de Saint-Lin ? »

   Quand s'estompait leur haute taille
   Ondulant sur leurs lourds bâtons,
   Les chiens jappaient, et la marmaille
   Rentrait craintive à la maison. 

   Crânement, sans cérémonie,
   Et sur un ton de bon aloi :
   « Bonjour toute la compagnie ». 

   Puis ils étaient partout chez soi.

   À manger la soupe en famille
   Et sans manières, retenus, 
   Ils riaient de façon gentille
   Et disaient : « C'est pas de refus ». 

   Pendant qu'on lave la vaisselle,
   Fumant leur pipe dans un coin,
   Ils vous dépliaient des nouvelles
   De tous les villages voisins : 

   « La belle Luce au gros Bellone
   Se marie au petit Durand. 
   Quand j'ai passé par Terrebonne
   Colas à Pierre était mourant ». 

   Après un petit bavardage :
   « Marci ! Ben du succès ! Adieu ! »

   Puis ils reprenaient leur voyage
   Sous le grand soleil du bon Dieu. 

   On était personne de marque.
   On était fier de son métier. 
   Un quêteux, c'était un monarque
   Ayant pour carrosse ses pieds,

   Pour tout domaine la grand'route,
   Pour fortune, un corps vigoureux
   Et pour palais doré, la voûte
   Sombre ou transparente des cieux.

   Depuis, des réformes iniques
   Et l'évolution des mœurs,
   Ont au vagabond pacifique
   Signifié : « Travaille ou meurs ». 

   Pour conserver quelque importance,
   Pour être un peu considéré, 
   Fallut montrer des références,
   Un bon billet de son curé,

   Être rachitique et tout croche,
   Bossu, n'avoir rien de niveau,
   Avoir une jambe qui cloche,
   N'avoir, de bras, que des morceaux.

   Aussi ― répercussion juste 
   Le mendiant persécuté
   N'est plus le beau grand gaillard robuste
   Du bon temps de la liberté.

   Avec leur mine pitoyable
   Ce sont, tantôt, de faux boiteux,
   Qui jettent béquilles au diable
   Aussitôt que rentrés chez eux,

   Des sourds-muets, de vilains drôles
   Aux gestes lourds et rococo
   Et qui recouvrent la parole
   Dès qu'ils vous ont tourné le dos ; 

   Ou, si par quelque rue obscure
   Vous venez le soir à... ramer,
   C'est quelque quêteux d'aventure
   Qui parle de vous assommer. 

   Majestueuse silhouette,
   Roi hâlé des chemins poudreux,
   Moi, franchement, je te regrette, 
   Ô race des anciens quêteux. 


                     Lionel Léveillé alias 
                     Englebert Gallèze (1913)



Tiré de : Englebert Gallèze (Lionel Léveillé), La Claire Fontaine, Montréal, Librairie Beauchemin Limitée Éditeurs, 1913, p. 31-36. 

Pour en savoir plus sur Englebert Gallèze, voyez la notice biographique sous son poème Rêveur (cliquer sur le titre). 

D'Englebert Gallèze, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : Épluchettes ; Tristesse d'automne ; Bonne et heureuse


Pour consulter ou télécharger gratuitement le recueil
La claire fontaine, d'où est tiré le poème ci-haut, 
cliquer ICI.

Le Quêteux, par Rodolphe Duguay, 1942.

( Source : Livranaute
)


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vendredi 10 novembre 2017

Il vente

Blanche Lamontagne (1889-1958)
(Source : jaimelefrancais.org)




                                               Il vente...
              Le fleuve est une plaine où vont des moutons blancs. 
              Aux monts les arbres sont tremblants,
              Et le vol des oiseaux est chargé d'épouvante...

              Oh ! qui dira les tristesses du vent !
              Il entre dans les bergeries,
              Fouille le foin des tasseries, 
              Et, de son grand bras décevant, 

              Rend les collines accablées,
              Et de son doigt lourd et méchant,
              Penche les tiges sur le champ,
              Comme des ombres attablées...

              Le vieux chien nous regarde avec un grand oeil fou ; 
              La maison tressaille, bien lasse,
              Et l'on entend gémir dans l'ombre qui s'entasse,
              La brimbale du puits qui fait : hou ! hou ! hou ! hou !
              
              Et je songe soudain à ces femmes si fortes,
              Qui puisaient autrefois l'eau claire de ce puits,
              Et dont les yeux profonds se sont éteints depuis : 
              Je songe à ces anciennes filles qui sont mortes...

              L'aulne gémit au bord des prés herbeux.
              Il passe un sanglot dans les saules ; 
              Le vieux Jean vient, portant du bois sur ses épaules ;
             ― « Il fait un vent, dit-il, pour écorner les boeufs ! ...

                               « Et froid ! La créature 
              « est peureuse du feu ; je gèle quasiment. 
              « Bonsoir ! » ― Le vent reprend son lourd bourdonnement,
              Et la chaudière à lait danse sur la clôture...

                                  Blanche Lamontagne (1920) 

Tiré de : Blanche Lamontagne, La vieille maison, Montréal, Bibliothèque de l'Action française, 1920, p. 101-102. 

Pour en savoir plus sur Blanche Lamontagne, cliquer ICI. 



L'écrivain David Lonergan a consacré cette
biographie romancée à Blanche Lamontagne.
Voir ICI la recension d'Adrien Thério