mardi 31 mars 2020

Vespérale

Armand Leclaire (1888-1931)

(Source : Richard Foisy, L'Arche, un atelier
d'artistes dans le Vieux-Montréal
)




   Le jour agonisant sur l'immense horizon
   Promène lentement son regard qui vacille ;
   Par-delà les monts bleus, doucement il oscille
   Et les baigne en mourant de l'or de sa toison.

   Les grands pins font en chœur sa funèbre oraison,
   Cependant que la lune, indécise, sourcille.
   Le paysan lassé jette enfin sa faucille
   Et entre dans la paix de son humble maison.

   Tout s'endort dès qu'au sol l'ombre épaisse s'incruste ;
   Le calme de la nuit rend l'heure plus auguste ;
   Seul, au loin, le hibou triste hulule en vain.

   Et les yeux d'or du ciel, entrouvrant leur mystère,
   Prêtent de leurs splendeurs, suivant l'ordre divin,
   Aux grands soirs exilés qui descendent sur terre.

                                    Armand Leclaire(1912)




Tiré de : magazine Montréal musical, 20 mai 1912.

*  Armand Leclaire est né à Montréal le 9 septembre 1888, de Cyrille-Oscar Leclaire, commis-marchand, et d'Ida Martel. Après ses études classiques au Collège de Montréal, il s'inscrivit au Conservatoire Lassalle (1908-1909), où il obtint le premier prix d'élocution et le deuxième prix d'art dramatique. 
   Après avoir travaillé comme officier de douanes puis comme journaliste, il fit ses débuts au théâtre vers 1910, comme comédien amateur sur la scène du Théâtre Canadien-français. Dans les années suivantes, il travailla avec, entre autres, Julien Daoust, fondateur du Théâtre nationalFred Barry et Bella Ouellette, comédienne et dirigeante de troupe de théâtre, dont il épousa la sœur. Il joua sur diverses scènes, dont celles du théâtre Impérial, à Québec, et, à Montréal, des théâtres Saint-Denis, Family (plus tard nommé le Corona), Chanteclerc (plus tard nommé le Stella puis le Rideau-Vert). Ses pièces y furent aussi jouées. 
   En tant qu'auteur dramatique, il a écrit de nombreux monologues et pièces de théâtre, dont plusieurs parurent dans des périodiques. Le 19 février 1910, alors qu'il n'avait que 21 ans, sa pièce Iéna fut jouée au Monument-National par la Compagnie d'art dramatique. Il devint un dramaturge très connu au Québec et même chez les communautés francophones de Nouvelle-Angleterre. Entre 1919 et 1931, année de son décès, il a signé une trentaine de pièces, la plupart étant restées inédites. Selon le magazine Le Samedi du 17 septembre 1921, il est « sans contredit le meilleur dramaturge que nous ayons au Canada ». 
   L'auteur et historien Richard Foisy écrira en 2009, dans son volume L'Arche : un atelier d'artistes dans le Vieux-Montréal : « Polyvalent, Leclaire passait des gazette rimées (petits poèmes, le plus souvent satiriques, portant sur un sujet d'actualité) aux sonnets galants, des poésies sentimentales aux paroles de chansons et aux pièces de théâtre à caractère historique ou romantique ». Foisy rappelle également que la grande comédienne Juliette Béliveau se produisit dans quelques-unes de ses meilleures pièces.
   Armand Leclaire est mort à Montréal le 6 août 1931. Le 23 juillet 1912, il avait épousé Rose-Alma Ouellette, qui décéda en juillet 1918. En secondes noces, le 5 juillet 1928, il épousa la comédienne Aurore Alys
(Sources : Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec, tome 2, Montréal, éditions Fides, 1981, p. 441 ; La Presse, 6 août 1931 ;  Le Samedi, 17 septembre 1921 ; Georges Bellerive, Nos auteurs dramatiques, Montréal, 1933, p. 104-107 ; Richard Foisy, L'Arche : un atelier d'artistes, dans le Vieux-Montréal, Montréal, VLB éditeur, 2009, p. 76 ; La vie littéraire au Québec, tome VI, Québec, Presses de l'Université Laval, 2010, p. 99). 


Pour un aperçu de l'ampleur de l'œuvre théâtrale d'Armand Leclaire, cliquer ICI.


À l'occasion où la pièce Judas, ou Fleur d'Irlande fut jouée, 
Armand Leclerc fut présenté par le théâtre Chanteclerc, où
se trouve de nos jours le Rideau-Vert, rue Saint-Denis à 
Montréal. Pour lire ce texte, cliquer sur cette image : 


Plusieurs pièces d'Armand Leclaire furent jouées à la salle du Chanteclerc, qui devint plus tard
le Stella, rue Saint-Denis à Montréal. De nos jours, c'est le théâtre du Rideau-Vert qui occupe
ce même emplacement, avec sa façade moderne d'une glaçante laideur.

(Source : 20k)

Armand Leclaire, tel qu'il apparaît sur la
couverture de sa pièce Fleur d'Irlande.


Armand Leclaire a produit sa propre version de
Au clair de la lunedans le cadre d'une revue 
théâtrale de sa composition. Pour prendre 
connaissance de cette version parue dans le
journal Le Passe-Temps du 22 avril 1922, 
cliquer sur cette illustration : 


Dans son édition du 28 juillet 1918, le journal humoristique
Le Canard souligna le décès de l'épouse d'Armand Leclaire.

(Source : BANQ)

Par sa première épouse Rose-Alma, Armand Leclaire était le beau-frère de Bella Ouellette,
une importante figure du théâtre québécois des premières décennies du vingtième siècle,
et avec laquelle il collabora durant plusieurs années. Bella Ouellette épousa en 1944
le grand comédien Fred Barry.


(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Dans le magazine Montréal qui chante du 23 septembre 1911,
Armand Leclaire avait publié un poème sentimental, L'absence.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)


À l'occasion de l'odieux Règlement 17 qui, en Ontario,
 visait à anéantir les droits scolaires des francophones, 
Armand Leclaire a composé Le petit maître d'école, une 
pièce de théâtre patriotique qui obtint un grand succès. 
Mais à l'époque du Règlement 17, comme l'explique 
Leclaire dans sa préface à cette réédition datant de 
1929, la pièce était intitulée La petite maîtresse d'école
ce qui correspondait davantage à la réalité car c'était
des institutrices qui avaient mené le combat : 

Pour lire le texte de cette pièce, cliquer sur cette image : 


Le Samedi du 17 septembre 1921 annonce la première
de la pièce Judas, ou Fleur d'Irlande, d'Armand Leclaire,
jouée au théâtre Family, à Montréal. Pour lire le texte
de cette pièce, cliquer ICI.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Il arrivait à Armand Leclaire de donner dans la critique sociale, même mordante, 
comme en fait foi cette cinglante parodie de Ruy Blas, de Victor Hugo, parue
 dans le magazine Le Samedi du 26 mai 1923.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Armand Leclaire a fait la page couverture du numéro
de décembre 1929 du magazine Canada qui chante.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir
)


Armand Leclaire a publié une dure critique des 
comportements des gens de son métier dans le 
numéro de mars 1928 du magazine Canada qui 
chanteCertains traits qu'il déplorait dans ce milieu 
ne semblent guère avoir disparu. 

Cliquer sur cette image pour lire la critique de Leclaire : 


Article paru dans La Presse du 6 août 1931,
à l'occasion du décès d'Armand Leclaire.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

La Presse, 12 août 1931.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)


Le peintre et poète Émile Vézina a publié une étude sur 
l'œuvre poétique et théâtrale alors naissante d'Armand
Leclaire, dans Le Nationaliste des 16 et 23 avril 1911. 

Pour lire cette étude, cliquer sur cette photo de Vézina : 



Armand Leclaire était le beau-père du légendaire présentateur 
sportif René Lecavalier (1918-1999), mais les deux ne se sont 
pas connus, car Lecavalier a épousé Jeannine Leclaire en 1945,
soit 14 ans après la mort d'Armand Leclaire. 

Cliquer sur cette photo de René Lecavalier pour lire l'article
paru dans le magazine Le Samedi du 11 octobre 1952, où l'on
peut trouver des informations sur ce fait familial : 




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samedi 28 mars 2020

Stances aux étoiles

Charles Gill (1871-1918)

(Source : Centre de recherche en
civilisation canadienne-française
)




   Étoiles ! tourbillon de poussière sublime
   Qu'un vent mystique emporte au fond du ciel désert,
   À vouloir vous compter, notre calcul se perd
   Dans le vertigineux mystère de l'abîme.

   Étoiles, tourbillon de poussière sublime ! 

   Le puissant télescope ouvre son œil en vain.
   Vous n'avez pas livré le secret de votre être,
   Et nous vous admirons sans pouvoir vous connaître,
   Quand descend dans le soir votre rêve divin.

   Le puissant télescope ouvre son œil en vain !  

   Yeux d'or indifférents aux frêles destinées,
   Des peuples ont sombré dans le fatal remous,
   Avant que vos rayons égarés jusqu'à nous
   Aient franchi la distance en des milliers d'années.

   Yeux d'or indifférents aux frêles destinées ! 

   Vous planez sur la Mort, vous planez sur l'oubli.
   Le Temps emporte tout, le siècle comme l'heure ;
   Tout se perd, tout s'écroule... et votre aspect demeure
   Tel qu'il le fut jadis pour maint enseveli. 

   Vous planez sur la Mort, vous planez sur l'oubli !

   Vous hantez le silence altier des solitudes.
   Ô points d'or qui veillez en des gouffres muets
   Où les clameurs d'en bas ne bourdonnent jamais,
   Vous ignorez le cri des viles multitudes.

   Vous hantez le silence altier des solitudes ! 

   Vous brillez dans mon cœur autant que dans la nuit.
   ― Ô merveille des cieux, tu tiens là tout entière ! 
   J'y garde vos reflets comme en un sanctuaire,
   Et plus d'un noir chagrin devant eux s'est enfui.

   Vous brillez dans mon cœur autant que dans la nuit ! 
   
   Phares de l'Infini, vous éclairez mon âme ! 
   Votre immense problème atteint l'Éternité ;
   Vous me révélez Dieu par votre majesté : 
   Je vois luire Son nom dans vos disques de flamme. 

   Phares de l'Infini, vous éclairez mon âme ! 

   Oh ! guidez-vous les morts dans leur envol vers Dieu ?
   Mon esprit, délivré du fardeau périssable,
   S'engloutira peut-être en l'ombre irrévocable,
   Ignorant de sa route après l'ultime adieu. 

   Oh ! guidez-vous les morts dans leur envol vers Dieu ?

   Je t'adore, ô splendeur des étoiles sans nombre ! 
   Élevant ma pensée à ton niveau géant,
   J'ai vu l'âme immortelle et nié le néant,
   Car, à te contempler, j'ai grandi dans mon ombre !...

   Je t'adore, ô splendeur des étoiles sans nombre ! 

                                            Charles Gill (1900)



Tiré de : Charles Gill, Le Cap Éternité, poème suivi des Étoiles filantes, Montréal, éditions du Devoir, 1919, p. 89-90. Les Stances aux étoiles sont parues pour la première fois dans Les soirées du château de Ramezay, Montréal, Eusèbe Sénécal et Cie, 1900.

Pour en savoir plus sur Charles Gill, cliquer ICI

De Charles Gill, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : Aurore.
    
Le Cap Éternité, recueil de Charles Gill,
paru un an après sa mort et d'où sont
tirées les Stances aux étoiles, ci-haut. 

Cet exemplaire appartenait au journaliste
nationaliste et écrivain Olivar 
Asselin,

dont on peut voir la signature 
sur le coin gauche, en haut.

(Collection Daniel Laprès ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Maison natale de Charles Gill, au 73 rue Prince à Sorel, face au Carré Royal.
Il y a également grandi.

(Photo : Daniel Laprès, 2019 ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

La Promenade littéraire de Sorel-Tracy présente ce panneau commémoratif
consacré à Charles Gill, dans le Carré Royal, face à sa maison natale.

(Photo : Daniel Laprès, 2019 ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Portrait de Charles Gill par le peintre et poète Émile Vézina,
dans le journal Le Nationaliste du 23 avril 1911.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Charles Gill est mort le 16 octobre 1918, victime de l'épidémie de
grippe espagnole qui sévissait alors. Le lendemain de son décès,
son ami le poète Albert Lozeau lui rendait hommage dans Le Devoir.


(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)


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mardi 24 mars 2020

Cimes

Jean Dollens, nom de plume
d'
Estelle Bruneau (1910-1953)


(Source : Société d'histoire de Sherbrooke)




LIMINAIRE :    Je me sens attiré vers la hauteur des cimes
                             Dont les glaciers d'azur, reflets d'éternité,
                             Absorbent dans la nuit de leur silence intime
                             Le long cri des humains, tragique et révolté.


   Lorsqu'à travers l'azur des glacials éthers
   La forêt du néant frémit comme un cyprès,
   Mon âme s'associe aux oiseaux de la mer
                  Qui survolent si près
                  De l'abîme aux flots verts.

   Dans l'abandon de tout je vois l'inaccessible ;
   C'est l'heure grave des secrets que l'on arrache
   Au mystère éternel des mondes invisibles,
                  Et mon âme sans tache
                  Prend l'infini pour cible.

   Lorsque nous croyons vivre un peu d'éternité,
   Nous entendons parfois nos cœurs compter le Temps
   Qui vibre, inexorable en son immensité,
                  Aux rythmes persistants 
                  De la fatalité.

   Mon esprit, sans entrave en sa marche aux étoiles,
   Continue à sonder le gouffre des sciences ;
   Mais quand le dernier soir abaissera ses voiles,
   J'écouterai des dieux l'ultime confidence, 
                   Dans l'éternel silence. 

                     Estelle Bruneau*alias Jean Dollens (1937)



Tiré de : Jean Dollens (nom de plume d'Estelle Bruneau), Nostalgies, Sherbrooke, La Tribune Ltée, 1938, p. 104-105. 

* Estelle Bruneau est née à Sherbrooke le 20 janvier 1910, d'Oscar Bruneau, agent d'assurances, et de Clotilde Champoux. Elle fit ses études à Sherbrooke, puis fut collaboratrice au journal La Tribune et au Messager de Saint-Michel, sous les pseudonymes de « Jean Dollens » et de « Guynemer ». Ses articles et poèmes furent également publiés dans d'autres journaux et périodiques, comme Le Soleil (Québec), Le Bien public (Trois-Rivières), Le Nouvelliste (Trois-Rivières), L'Écho du Saint-Maurice (Shawinigan), (L'Avenir du Nord (Saint-Jérôme), Le Franc-Parleur (Québec), L'Unité (Montréal), L'Ordre (Montréal), Le Samedi, etc.
   Membre de la Société des écrivains, elle publia trois romans, La lumière retrouvée (1933) ; L'ombre du passé (1935) ; Sous la griffe de Moscou (....) et un recueil de poésies, Nostalgies (1938).
   Dans sa préface à Nostalgies, le poète Alfred Desrochers a écrit :
   « Jean Dollens, dont les journaux d'avant-garde publient fréquemment la prose vigoureuse et volontiers belliqueuse, entr'ouvre aujourd'hui le musée secret de ses NOSTALGIES aux amants de la poésie. Ce sera une révélation pour plusieurs, car on n'y retrouvera plus l'esprit curieux de théories sociales, de systèmes politiques et de spéculations philosophiques. Au lieu de cela, un coeur meurtri par la vie, un coeur selon le mot de Verlaine : "qui se répand, plutôt qu'il ne s'épanche". [...] La plupart de ces vers décrivent, en même temps que l'évolution d'une âme et d'un coeur, celle d'une pensée de jour en jour plus affinée, qui ne connaît de bornes que l'amour, la curiosité et l'orgueil ― ces trois frontières de l'art, dont l'autre est l'infini ». 
  Estelle Bruneau avait épousé Frank Atwood le 19 décembre 1929, avec qui elle a vécu quelques temps à Manchester (New Hampshire), pour revenir vivre avec ses parents à Sherbrooke, dans un édifice du centre-ville nommé le « Monument national ».
   Estelle Bruneau est morte à Sherbrooke le 9 septembre 1953.
(Sources : Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec, tome 2, Montréal, éditions Fides, 1981, p. 774; Dictionnaire Guérin des poètes d'ici de 1606 à nos jours, Montréal, 2005, p. 438 ; archives de La Tribune).

De Jean Dollens (Estelle Bruneau), les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : La voix des âmes.



Nostalgies, recueil de Jean Dollens, nom de
plume d'Estelle Bruneau, d'où est tiré le poème
La voix des âmes, ci-haut. On peut en trouver
de rares exemplaires ICI et ICI.

Dédicace de Jean Dollens, nom de plume d'Estelle 
Bruneau, dans son recueil de poésies Nostalgies
Son propos semble indiquer qu'elle fut atteinte d'une 
maladie sérieuse dès les années 1930, ce qui a peut-
être contribué à son décès prématuré à l'âge de 
43 ans, en 1953. D'après une signature sur la
couverture du livre, cette dédicace a été faite au
Dr Richard Gaudet, chirurgien de Sherbrooke.

(Collection Daniel Laprès ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Estelle Bruneau, alias Jean Dollens,
semblait beaucoup apprécier L'Ordre,
fondé par Olivar Asselin, comme le
montre cette lettre publiée dans cet
hebdomadaire le 9 avril 1935.

(Source : BANQ ; cliquer
sur l'image pour l'agrandir)

Recension du recueil Nostalgies dans Le Devoir du 2 avril 1938.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Dans l'article de La Tribune relatant les funérailles
d'Estelle Bruneau, alias Jean Dollens, on remarque
qu'aucune mention n'est faite de son époux, Frank
Atwood, avec qui la poétesse a vécu à Manchester,
au New Hampshire, dans la période suivant leur
mariage en 1929, comme en atteste l'entrefilet du
20 septembre 1930. Peut-être que Frank Atwood
était décédé au moment de la mort de son épouse,
ou que le couple était séparé. Il est possible aussi
que le mariage ait été annulé, ce que l'on pourrait
déduire du fait que l'article mentionne la poétesse
sous son nom d'Estelle Bruneau, « Mlle » par surcroît,

ce qui à l'époque était fort peu courant pour une 
femme mariée, même concernant une veuve. 

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

La poétesse Estelle Bruneau vivait dans les années 1930 dans l'appartement # 3 de
cet édifice nommé « Monument national », au 100 rue Marquette, à Sherbrooke, à
côté de la cathédrale Saint-Michel. 

(Photo : André Paul, 2018 ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

samedi 21 mars 2020

Campagnes laurentiennes : Printemps

Le dégel, un soir de mars, Arthabaska, 1913, de Marc-Aurèle Suzor-Coté.




   Quand le soleil d'avril, retrouvant son ardeur,
   Glisse ses rayons d'or sur l'immense blancheur
   Du disque bien-aimé que la voûte céleste
   Décrit sur les confins de notre sol agreste ;
   Quand la blonde lumière, entre le bleu du ciel
   Et le manteau tout blanc du vieux sol paternel,
   Épanche avec chaleur son âme généreuse
   Et verse ses rayons sur la terre frileuse,
   Aussitôt l'air perçant et rempli de froideur
   S'échauffe par degrés et reprend sa douceur.

   Sur la neige sans tache au front de ses grands voiles,
   Le soleil fait briller de petites étoiles.
   Des reflets cristallins, des jets de diamants,
   Palpitent de bonheur au baiser de l'amant. 
   Les atomes de neige, aux touches de la flamme,
   Nous paraissent revivre et s'animer d'une âme.
   Bientôt les grumeaux blancs, sous l'action du feu,
   Perdent de leur rigueur, s'amollissent un peu.
   Cette couche si froide, entassée, très solide,
   Se dissout lentement, puis devient tout humide
   En recueillant les pleurs qu'on voit d'abord perler
   Sous le rayon brillant qui les force à couler.
   Mais après quelques jours, tous les flots de ces larmes,
   Par le travail constant de leurs mouvements calmes,
   Forment, dans la blancheur, de gracieux ronds bleus
   Qui paraissent de loin semblables à des yeux. 

   Les arbres, réveillés, secouent leur blanche hermine
   Aux souffles du printemps qui s'avance et chemine.
   La couche de verglas, qui forme des glaçons,
   Découvre les vieux toits de nos bonnes maisons.
   Là-bas, dans la forêt, la sève de l'érable
   Compose goutte à goutte un sucre délectable, 
   Pendant que les ronds bleus deviennent des étangs
   Qui retiennent captifs les nombreux habitants.
   Bientôt, c'est une mer où la neige fondue
   N'offre plus la beauté de sa blancheur perdue.
   Mais en retour, le flot gracieux et rythmé 
   Honore de son chant le printemps bien-aimé,
   Tandis que le regard va sur les eaux limpides
   Qui transforment nos prés en des plaines liquides.

   Soudain, le vent du nord apporte son concours
   À qui ne peut tout boire et réclame secours.
   En peu de temps tous deux, d'une action commune,
   Nous découvrent la terre où gît notre fortune.
   Pour le cultivateur, c'est un moment vital,
   Après cinq mois d'hiver, de voir le sol natal.
   Il sourit de bonheur quand la terre s'éveille,
   Car depuis si longtemps elle dort et sommeille.
   Pendant ce long repos, un regain de vigueur
   A pénétré son corps et rajeuni son cœur. 
   De ce sein généreux que la sève féconde,
   S'épanche un flot vernal qui réjouit le monde.

   Puis, c'est un vrai concert nourri des plus beaux sons
   Que l'on offre à la terre en recevant ses dons,
   Pendant qu'elle fait naître une nouvelle vie
   Aux souffles créateurs de la saison bénie. 
   En revêtant ainsi des êtres demi-nus,
   On dirait que son âme et son cœur sont émus
   Par le fait d'être utile au monde qui désire,
   De lui rendre la joie où germe le sourire ;
   De le bénir encore au moyen des amours
   Que le printemps réveille aux feux de ses beaux jours.

   Mais au cœur des foyers, c'est un cri d'allégresse,
   Des échos de bonheur, un regain de jeunesse,
   Depuis que du printemps notre oiseau précurseur,
   Dans un ciel souriant, a montré sa couleur.
   La noire prophétesse, en bonne messagère,
   Va chercher tout au fond de sa gorge légère
   Un cri particulier que nous connaissons bien,
   Pour annoncer à tous que le printemps revient.

   Je ne puis l'expliquer, mais c'est une corneille
   Qui précède chez nous cette saison vermeille.
   Quand on va vu passer le volatile noir,
   C'est un signe certain qui fait naître l'espoir.
   La neige nous arrive, il s'envole et nous quitte ;
   Si la neige nous quitte, il nous revient bien vite.
   Peut-être que ce corps habillé de noirceur
   A le don singulier de chasser la blancheur.
   Cependant nous l'aimons, malgré qu'il soit sans grâce,
   Car le printemps nous reste et le sombre oiseau passe.
   Un mois plus tard, partout les foyers sont ouverts
   Pour entendre du ciel les gracieux concerts.
   Les oiseaux de retour babillent sur les branches
   Qu'ils avaient dû quitter avant les neiges blanches.

   La très douce lumière a toujours un baiser
   Que sur les jeunes plants elle va déposer ;
   Puis ses flots amoureux dans l'espace rayonnent,
   Variant leurs couleurs sur les fronts qu'ils couronnent.
   Sur le voile jauni dont le sol est couvert,
   D'un regard satisfait on voit poindre le vert ;
   D'abord très clairsemés de distance en distance,
   Ils reviennent nombreux et se groupent plus denses ;
   Ce sont les premiers fils du tissu moelleux
   Dont se pare la terre après les jours neigeux.

   Bientôt, par tout le sol, la nouvelle parure
   Déroule avec douceur sa splendide verdure,
   Formant dans notre plaine un immense tapis
   D'un gracieux velours, plat, égal et sans plis,
   Depuis le Saint-Laurent jusqu'aux pieds des montagnes
   Qui bornent l'horizon de nos grandes campagnes,
   Mais devient ondulante en gravissant les monts,
   Puis se courbe en guirlande au sommet de leur front.

   Les forêts ont repris leurs habits d'émeraude
   Qu'elles gardent toujours pendant la saison chaude.
   Sur d'autres petits plants, des bourgeons verts laiteux
   S'ouvrent tous par degrés à la chaleur des cieux.
   Ils feront dans dix jours un gracieux feuillage
   Qui couvrira le plant d'un vêtement volage.
   Sur les tendres gazons bondissent les troupeaux,
   Mêlant leurs cris de joie aux doux chants des oiseaux.
   Le courant du ruisseau, qui glisse sur la pente,
   Poursuit en babillant la route qui serpente.

   Oui, tout chante et s'anime aux souffles des zéphyrs,
   Et la terre et le ciel s'emplissent de plaisirs.
   C'est la saison bénie, inspirante et féconde
   Où, dans le sol vivant, germe le pain du monde.
   Les fermiers sont actifs à tracer les sillons
   Pour y semer les grains qui donnent les moissons.
   Plus d'un mois, chaque jour, ils suivent la charrue,
   Calculant chaque soir la route parcourue. 
   Le père, les enfants, tous mettent dans le sein
   De la terre un froment qui rend le monde sain.
   Semer, c'est avouer la force créatrice 
   Du Dieu qui fait germer sous sa main protectrice.
   Retirez-vous, semeurs, votre Père des cieux
   Veillera sur vos champs pour qu'ils soient généreux.

   Pour toi, joli printemps, miroir de ma jeunesse,
   J'ai composé ce chant que mon âme t'adresse.
   Car après chaque hiver, lorsque tu nous reviens,
   J'évoque avec amour des souvenirs anciens
   Au milieu des labeurs qui me font tant vieillir.
   Lorsque je te revois, je me sens rajeunir.
   Et si le poids des ans vers la tombe me penche,
   Tu viendras, j'en suis sûr, fêter ma tête blanche !

                                 Modeste Champoux (1917) 




Tiré de : revue Le pays laurentien, octobre 1917. 

Le poème Printemps, ci-haut, fait partie d'une série de quatre poèmes de Modeste Champoux, intitulée Campagnes laurentiennes, sur le thème des saisons. De cette série, les Poésies québécoises oubliées ont également publié : ÉtéAutomne et Hiver.

Pour en savoir plus sur Modeste Champoux, voyez la notice biographique et les documents sous son poème Petite barcarolle.


Modeste Champoux (1881-1918)

(Source : Les Eudistes)

Dédicace manuscrite de Modeste Champoux dans son
recueil La vieille maison - Petite barcarolle (1916)

(Collection Daniel Laprès ; 

cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Le poème Campagnes laurentiennes : Printemps,
ci-haut, a été publié dans le journal L'Étoile
du Nord
, de Joliette, puis dans le numéro 

d'octobre 1917 de la revue Le Pays laurentien
que l'on peut consulter 
ou télécharger gratuitement ICI.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Modeste Champoux est mort à l'âge de 37 ans de la pandémie de grippe
espagnole qui a frappé le monde il y a un siècle. Il est l'un des nombreux
gens de lettres du Québec qui ont été fauchés par ce fléau. La Presse a
fait état de son décès dans son édition du 12 décembre 1918. Il repose au
 cimetière de Chandler, en Gaspésie, où il était vicaire et où il est décédé.

(Sources : article BANQ ; photo Les Eudistes ;
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