lundi 23 avril 2018

Vieilles choses

Jean Bruchési (1901-1979)
(Source : Réal Bertrand, Lionel Groulx,
Montréal, éditions Lidec, 1997, p. 31)




   J'aime les vieilles choses :
   Il s'y cache souvent,
   Tout comme chez les roses,
   Un parfum enivrant, 

   Un doux parfum qui monte
   Des recoins du passé,
   Joint au charme d'un conte
   Autrefois commencé.

   Aïeules qu'on exile,
   Elles voudraient mourir
   Sans connaître l'asile
   Au fond du souvenir.

   Une pensée y flotte
   Avec un rêve d'or ;
   Une très vieille note
   Semble y vibrer encor.

   C'est pourquoi je les aime : 
   Vieux livres, vieux tableaux,
   Et vieilles maisons même : 
   Des riens, des bibelots...

   C'est une ancienne chaise
   Au bienveillant accueil : 
   Je m'y sens plus à l'aise
   Qu'en un riche fauteuil. 

   Et puis c'est une table
   D'où ne s'élève plus
   Le rire délectable
   Des convives perdus. 

   C'est une toile, un livre,
   Une médaille enfin,
   Ou bien un sou de cuivre
   Dans un vieux parchemin. 

   Ils sont tous laids peut-être ;
   Pour eux le temps est dur !
   Mais le ciel y fait naître
   Toujours un peu d'azur...

   J'aime les vieilles choses,
   Les choses d'autrefois : 
   C'est un bouquet de roses
   Pour la table des rois. 

          Jean Bruchési (1922)


Tiré de : Jean Bruchési, Coups d'ailes, Montréal, L'Action française, 1922, p. 19-21. 

Pour en savoir plus sur Jean Bruchési, cliquer ICI et ICI

Coups d'ailes, recueil de poésies de
Jean Bruchési paru en 1922.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Le recueil Coups d'ailes, de Jean Bruchési, est divisé en trois parties intitulées Envolée, En plein ciel et Retour, dont
chacune est illustrée par Jean-Baptiste Lagacé, illustrateur et fondateur de l'histoire de l'art au Québec.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Dédicace manuscrite de Jean Bruchési au philosophe Hermas Bastien, dont
les Poésies Québécoises Oubliées ont déjà présenté Les voix de la terre.

(Collection Daniel Laprès)

En 1934, Jean Bruchési était
caricaturé par Robert La Palme.
(Source : Archives de la Ville de Montréal ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Jean Bruchési, à gauche, en 1932 avec 
le poète et scénariste Robert Choquette,
dont les Poésies Québécoises Oubliées
ont présenté Ode à la liberté.
(Source : Jean Bruchési, Souvenirs à vaincre

Montréal, éditions Hurtubise-HMH, 1974 ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

vendredi 20 avril 2018

Nocturne fantaisiste

Willie Proulx (1907-1958)
(Source : Les cours de justice et
la magistrature du Québec, 1999)




   Au gîte ! au gîte hirondelle va vite ! 
   Vole au chevet de tes chers hirondeaux ;
   L'hirondeau dort, au nid le soir t'invite,
   Plane sur l'onde, effleure les roseaux. 

   Voici venir la pâleur coutumière
   Où, chaque soir, la Nuit baise le Jour,
   Sur les monts tombe et saigne la lumière ;
   Hymen sanglant : la mort naît de l'amour. 

   Tombez du ciel, ombres crépusculaires,
   Tombez sur nous, sur la ville qui dort,
   Glissez là-bas vos voiles funéraires
   Sur ce tombeau de sang, de pourpre et d'or. 

   Divine nuit ! tu viens, j'entends ton aile,
   Ton aile bat comme un cœur palpitant,
   Ton vol est doux, n'es-tu pas éternelle ?
   Reste du moins, reste, reste un instant. 

   Nuage blond, effleure ma fenêtre,
   Je veux voler sur ton flanc coloré,
   Sois mon coursier ; il faut que je pénètre
   Jusqu'au delà du fluide éthéré.

   Allons là-haut glisser sur cette neige
   Qui flotte et tremble au contact de nos pas ;
   Montons, rions, faisons joyeux cortège :
   Neige et bonheur, ici, ne durent pas. 

   Mais l'air est froid ; taillons-nous une mante
   Dans ce drap bleu parsemé de fleurons ;
   Montons, montons, l'infini me tourmente,
   Étoiles d'or, servez-moi d'éperons. 

   Plus vite encore, abandonnons la terre,
   À nous l'azur, soyons audacieux ;
   Le croissant de lune est un cimeterre
   Pour conquérir l'immensité des cieux. 

   À nous le val que forment ces nuages,
   À nous ces pics, ces forêts et ces monts,
   À nous l'argent qui borde ces rivages,
   À nous ces champs recouverts d'épis blonds !

   À nous enfin ce marbre, ce porphyre,
   À nous l'enclos de ce palais doré.
   Adieu ! coursier, ce lit bleu va suffire
   Au conquérant d'un pays adoré.

   Je vais dormir au chant du vent qui passe
   Et vient parfois jouer dans mes cheveux,
   Ici viendront les brises de l'espace
   Pour nous griser de parfums capiteux.

   Divine nuit ! reste, j'aime ton aile,
   Ton aile bat comme un cœur palpitant,
   Ton vol est doux, n'es-tu pas éternelle ?
   Reste du moins, reste, reste un instant ! 

                      Willie Proulx* (1927)


Tiré de : Willie Proulx, Mélodies poétiques, Montréal, Éditions Édouard Garand, 1927, p. 14-16. 

* Né le 18 avril 1907 à Springfield, au Massachusetts, William (Willie) Proulx était le fils de Ulric Proulx et de Cécile Saint-Jean. Il étudia au Séminaire de Sainte-Thérèse, au Collège Sainte-Marie de Montréal et à l’Université de Montréal. En 1927, il remporta le premier prix du concours de philosophie des collèges classiques du Québec. À sa sortie du collège, la même année et à l'âge de vingt ans, il publia un recueil de vers­ : Mélodies poétique­s.
Admis au Barreau en 1930, il débuta sa carrière juridique au cabinet de Lucien Gendron (qui devint juge de la Cour des sessions de la paix), de Philippe Monette et J. R. Gauthier. Il eut aussi son cabinet avec Louis-Philippe Larivière et son beau-frère, Paul Robitaille (qui devint juge à la Cour provinciale). Membre à vie de l’Association de bienfaisance des avocats de Montréal, il a été nommé juge de la Cour des sessions de la paix à Montréal, le 1er février 1950, devenant le plus jeune juriste à être assermenté à cette fonction. 
Willie Proulx avait épousé, le 21 novembre 1931, Marguerite Lapointe, de Cornwall (Ontario). Il est décédé le 19 mai 1958 à Montréal, d'une thrombose cérébrale à l’âge de 51 ans.
(Les Poésies Québécoises Oubliées tiennent à remercier la personne anonyme responsable de la réception des courriels à la Cour du Québec et qui, de manière aussi courtoise qu'empressée, nous a gracieusement fourni d'utiles informations biographiques sur Willie Proulx, de même que sa photo ci-haut, qui ont été tirées de : Ministère de la justice, Direction des communications, Les cours de justice et la magistrature du Québec, Gouvernement du Québec, 1999, 297 p.).

Dans son introduction à Mélodies poétiques, Willie Proulx a notamment écrit ce qui suit (et rappelons-nous que l'auteur n'avait que vingt ans alors qu'il publiait ces lignes qui, après plus de 90 ans, n'ont rien perdu de leur actualité) : 

« Dans notre siècle de vie trépidante on ne lit plus les poètes, et leurs bouquins s'en vont rêver dans la poussière des tablettes et de l'oubli. Heureux sont ceux qui parviennent à se faire lire en se glissant dans les pages de magazines ou de revues, et encore sont-ils pourchassés dans ce dernier cantonnement par l'annonce moderne qui trône sur la saine littérature terrassée.
   Sans doute, plusieurs causes expliquent qu'on ne lise plus ou qu'on lise moins ; sans doute la jeunesse de certains auteurs fait sourire les sceptiques comme si l'on déniait aux jeunes le droit et la capacité de sentir et d'extérioriser leurs sentiments ; sans doute, la valeur des poètes modernes est discutable, puisque les grands maîtres sont passés moissonnant les gerbes les plus fécondes, épuisant les plus beaux sujets d'inspiration, et gravissant des hauteurs presqu'inaccessibles à qui n'a leur génie ; sans doute, il ne reste qu'un champ restreint pour les pauvres glaneurs, et c'est peut-être bien ce qui fait que le lecteur, raffiné par le commerce des grands maîtres, se laisse difficilement émouvoir par les tulles légères et les gazes diaphanes de la poésie moderne. 
  Nous n'avons aucunement l'intention d'entreprendre un plaidoyer, et qu'on nous pardonne d'exprimer des vérités, mais le fait n'est-il pas avéré et constaté que la paresse intellectuelle grandit de jour en jour, qu'on se matérialise de plus en plus au point même de tout valoriser en argent jusqu'aux choses les plus sacrées ?
   D'aucuns diront qu'il faut être de son temps, et qu'il ne sert à rien de poser en coq gaulois, j'en conviens, mais combien de jeunes talents sont submergés par le flot montant de cette indifférence, et combien de nos compatriotes, qui auraient pu honorer notre langue, notre âme nationale, nos institutions, se sont voués à l'inaction, démoralisés devant cette apathie déprimante ? [...] ». (Willie Proulx, introduction à Mélodies poétiques, p. 9-10).

Mélodies poétiques, recueil de Willie Proulx
d'où est tiré le poème Nocturme fantaisiste.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

La même année qu'il publiait
son recueil Mélodies poétiques,
Willie Proulx remportait le premier
prix de philosophie du concours
des collèges classiques du Québec.
Ce fait fut souligné dans La Presse du 1er octobre 1927.

Mention du décès de Willie Proulx dans
Le Devoir, 20 mai 1958



Hommage à Willie Proulx publié
à l'occasion de son décès dans
La Presse, 21 mai 1958. On peut
lire 
dans La Presse du 22 mai 1958 

(p. 26) un compte-rendu des funérailles, 
Paul Sauvé, qui deviendra premier 
ministre du Québec un an et demi 
plus tard, servit de porteur d'honneur.

mardi 17 avril 2018

Les chevaux de la sablière

Sylvain Garneau (1930-1953)
(Source : P. de Grandpré, Histoire de la littérature française
du Québec
, tome 3, Montréal, éd. Beauchemin, 1969)




   J'aimais les voir dormir, au soleil, à midi
   Je les regardais boire au bord de la rivière
   Quand à la fin du jour nous allions, étourdis,
   Voir briller dans les champs leurs ardentes crinières.

   Parfois quand le matin faisait étinceler
   En chaque sillon ses serpents de lumière
   Nous allions épier les chevaux attelés. 
   Mais ils étaient plus beaux au fond de nos clairières

   Lorsque, luisants de sel, ils grattaient leur cou blond
   Contre les peupliers, lorsque près des cascades
   Ils suivaient d'un œil doux les lapins dans leurs bonds
   Et remplissaient d'air pur leur poitrine malade. 

   Et nous allions, le soir, dans nos lits, deux à deux, 
   Raconter en silence à nos amis lunaires
   Combien nous les aimions ces centaures peureux
   Qui courent, enflammés, sur les dunes légères.

                            Sylvain Garneau* (1951) 


Tiré de : Sylvain Garneau, Objets trouvés, Montréal, Les Éditions de Malte, 1951, p. 72.

* Sylvain Garneau est né dans la paroisse Saint-Germain d'Outremont le 29 juin 1930, d'Antonio Garneau, avocat et juge, et de Germaine d'Amours. Il passa la majeure partie de son enfance à Sainte-Dorothée, sur les bords de la rivière des Prairies. Il fit ses études classiques au Collège Stanislas, où il obtint son baccalauréat en 1948. Il entra alors dans la marine et, à titre d'officier-cadet à bord d'un cargo marchand, il visita une bonne partie de l'Europe. De retour au pays, il travailla comme journalier dans la construction, puis comme journaliste à La Presse, et rédacteur pour des journaux économiques, puis il devint annonceur au poste de radio CKVM (à Ville-Marie, au Témiscamingue), puis à Radio-Canada. 
Plusieurs de ses poèmes sont parus dans Le Jour, L'Autorité, Notre Temps et la Revue de l'Amérique française. Il est mort à l'hôpital Notre-Dame de Montréal, le 7 octobre 1953, des suites d'une blessure à la tête qu'il s'est infligée une semaine plus tôt avec son fusil de chasse. Le 15 janvier 1953, il avait épousé Huguette Laurendeau, comédienne connue sous le nom d'Amulette Garneau et sœur du journaliste et animateur Marc Laurendeau. Il était le frère du poète et dramaturge Michel Garneau. 
(Sources : Editions Les Herbes Rouges ; Mémoire de maîtrise d'Alberte Vigneault (1972) ; Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec, vol. III, p. 689). 

Il y a une histoire vécue derrière le poème ci-haut :

« À la campagne, l'été, quand il était enfant, Michel Garneau montait de vieux chevaux de trait à pattes poilues. "Il y avait un grand bout de terre où j'allais, avec une ancienne sablière et un étang. Tu grimpais dans un pommier, tu attirais le cheval avec une pomme, tu sautais sur son dos et tu t'agrippais comme il faut, parce que le cheval, il ne voulait pas être monté, il s'en allait galoper dans la forêt. Si tu passais à travers les premières minutes sans tomber, tu étais bon pour une heure ou deux à te promener sur le cheval.
  Un jour, j'ai raconté ça à mon frère Sylvain et j'ai vu qu'il avait l'œil vif et brillant. Il en a fait un poème, Les chevaux de la sablière. C'est mon histoire, mais totalement transformée, mythifiée. Je l'ai vu prendre mon histoire et me la redonner revue, corrigée, améliorée. Je l'ai vu opérer la magie" ». (Source : La Tribune, 22 mai 2014) 


Pour en savoir plus sur Sylvain Garneau, cliquer ICI. 

Objets trouvés, recueil d'où est tiré le poème
Les chevaux de la sablière, ci-dessus.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir) 

Dédicace manuscrite de Sylvain Garneau dans
un exemplaire de son recueil Objets trouvés.
(Collection Daniel Laprès ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Sylvain Garneau à bord d'un bateau. Date inconnue.
(Source : Les Herbes Rouges ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Sylvain Garneau. Date inconnue.
(Source : Dictionnaire des oeuvres
littéraires du Québec
, vol. III, p. 699)

On peut encore se procurer cette édition des
oeuvres poétiques de Sylvain Garneau dans
toute bonne librairie. Informations ICI.

Moins d'un an avant sa mort tragique,
 Sylvain Garneau épousait la comédienne
Amulette Garneau (de son vrai nom Huguette
Laurendeau). Le "Carnet mondain" du Devoir
en fit mention deux jours avant le mariage.
(Source : BANQ)

Hommage paru dans Le Devoir, 10 octobre 1953.
(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Hommage à Sylvain Garneau par son collègue
l'écrivain André Langevin, dans l'hebdomadaire
du réseau français de Radio-Canada.
(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

samedi 14 avril 2018

Saint-Hétrette qu'on est épais !...

Illustration d'Albert Chartier accompagnant le poème
Saint-Hétrette qu'on est épais ! dans le numéro de
juillet-août 1938 du magazine Can-Can.  
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)




   On est canayen 
   Ou ben on l'est pas !
   C'est l' 24 juin
   Qu'on s'aperçoit d' ça !

             * * *

   On s'promène dans la rue
   Et tout ému,
   On admire les "guidounes",
   Les marchands d'ballounes,
   De sifflets, d'pétards,
   De drapeaux et d'étendards ! 
   C't'une atmosphère de fête,
   Pis d'mal de tête.
   Nos élégants poteaux
   Sont pleins d'drapeaux.
   Tout l'monde est dehors,
   Les conducteurs de chars,
   Les ronds-d'cuir, les facteurs,
   Les épiciers, les "groceurs", 
   Les scieux d'bois,
   Les marchands d'p'tits pois,
   Les charrieux d'eau,
   Pis un tas d'bozos !
   Y-z-ont à leurs trousses,
   Comme des pois en gousse,
   Toute une marmaille
   Qui s'chamaille,
   Et s'barbouille le front
   À coup d'suçons !

             * * *

   Pis c'est la procession
   Du p'tit mouton !
   R'gâre don' Josée
   C'est la police montée...
   Oh ! l'beau capitaine!...
   Les grosses bedaines
   De nos "as de pique"...
   V'là not' éch'vin...
   Y-a-t-y l'air fin!...
   Les chars allégoriques ; 
   Les p'tits soldats
   Qui sont pas d'bois ; 
   Les beaux cadets
   Dret comme des piquets ; 
   Ceux qui portent les haillons 
   Du régiment d'Carillon...
   Pomme-pomme-paspomme!...
   Tiens, v'là la fanfare
   De Saint-Édouard...
   R'gâre le gros bonhomme!...
   Tiens, v'là mon oncle Jos!
   Mon Dou, si y'a chaud !...
   [...]
   Pis c'est l'ptit Batisse suant,
   Avec son mouton bêlant!...
   Et le rêve est terminé.
   Tout s'efface...
   La garde d'une race
   A passé.
   Dans un nuage de gloire,
   Une race de poires,
   Le visage épanoui,
   Se ré-aplaventrit.
   Pi on r'tourne se gaver d'sodas,
   D'pinottes, pi d'chocolats !

             * * *

   Et puis c'est l'soir
   Du grand jour de gloire !
   Tout l'monde s'amène
   Au Parc Lafontaine.
   Des orateurs bedonnants,
   Au milieu d'un grand silence
   Jettent les mots vibrants : 
   "...survivance...
   "Race qui n'veut pas mourir...!"
   Y faut en rire
   Si on veut pas pleurer ;
   On a ben plus l'air, madoué,
   D'une race de morts-nés
   Qu'on a négligé d'enterrer !
   Dans l'air enthousiasmé,
   C'est les pétards, les fusées,
   Les pluies d'lumières,
   Les feux, les éclairs...
   Tout' un peuple sus son derrière,
   R'garde, le nez en l'air !
   [...]

          Louis B. Champagne* (1938)


Tiré de : Magazine Can-Can**, Montréal, juillet-août 1938, p. 6.

On ne connaît que peu de choses sur Louis Beaugrand-Champagne, sauf qu'il est né en 1915 et est mort le 30 avril 1991 (voir notice nécrologique ci-dessous), et qu'il a longtemps été impliqué dans diverses activités de type littéraire et culturel, d'abord comme participant au journal étudiant du Collège Jean-de-Brébeuf durant les années 1930, de même qu'à titre de membre du conseil d'administration de la troupe de théâtre Les Compagnons de Saint-Laurent et de divers autres organismes et institutions. Enfin, il était le gendre de J. J. Joubert, fondateur de la laiterie du même nom qui était bien connue à l'époque. 

Le numéro de juillet-août 1938 du
magazine Can-Can, d'où est tiré le
poème satirique de Louis B. Champagne,
Saint-Hétrette qu'on est épais !

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir) 

** Le magazine Can-Can a été fondé en décembre 1937 par le dessinateur Albert Chartier (qui créa notamment Onésime) et son ami Marcel Tessier (sur lequel il nous a été impossible de trouver des informations ―il ne s'agit pas de l'historien du même nom―, sauf qu'il était président des Publications Lafayette sous l'égide desquelles paraissait Can-Can). Ayant existé de novembre 1937 à février 1939, ce mensuel fit paraître quatorze numéros et a pu compter sur plusieurs collaborateurs de prestige, dont Gratien Gélinas, Louis Francoeur, Jovette Bernier, Ernest Pallascio-Morin et Robert Choquette. On a notamment dit (voir ICI) que Can-Can s'inspirait du magazine New Yorker


Note manuscrite de Marcel Tessier, co-fondateur, dans le
premier numéro du magazine Can-Can, et qui se lit ainsi :

« Première copie originale - sortie des presses de "Printing
Service Ltd", le mercredi 3 décembre 1937 à 6:15 p.m.
Marcel Tessier, prés.
Les Publications Lafayette Ltée
».
(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'agrandir) 

Notice nécrologique,
 Le Devoir, 1er mai 1991.

mercredi 11 avril 2018

Ce que renferme la fleur qui tombe

J.-Émile-Pierre Prendergast (1858-1945)
(Source : Anthologie de la poésie 
franco-manitobaine, p. 221)


   [...]
   Qu'importe si le vent souffle quand ta main sème,
           Et disperse le grain dans l'air ?
   Qu'importe si l'angoisse a fait sur ton front blême
           Passer sa lourde main de fer ?

   Qu'importe si parfois tu pleures sur la vie,
   Si ton coeur manque d'air dans sa froide prison ?
   Si ton nom est en butte à la haine et l'envie,
           Si l'arbre a passé floraison ?

           Les larmes sont la divine rosée
   Qui rend jeune et fécond l'immobile désert.
   Le parfum se répand d'une plante brisée.
   Sous le flot en fureur la perle est déposée :
   Pour venir en repos il faut avoir souffert. 

   Il faut avoir tendu, pâle, ses mains tremblantes
   En appelant tout bas le rêve tant aimé,
   Il faut avoir baigné dans des larmes brûlantes
   Son cœur qui rajeunit plus tendre et parfumé ; 

   Il faut avoir subi des angoisses sans nombre,

   S'être senti broyer sous la main du malheur ;
   Comme il faut au couchant la nue épaisse et sombre
   Que le soleil colore et revêt de splendeur.

   Tiens-toi toujours tourné du côté de l'aurore : 

   C'est de là que nous vient l'espérance et l'amour.
   Vois-tu comme déjà l'horizon se colore ?
   Il n'est de longue nuit que ne suive le jour.

   Il n'est si dure peine ici-bas qu'on ne puisse

   S'en dépouiller un jour ainsi que d'un manteau.
   Pour l'homme la douleur est un sillon propice ; 
   La mort continuera l'oeuvre germinatrice,
   Et tu verras plus tard fleurir le sacrifice
           De l'autre côté du tombeau.

   Et riche de tes pleurs, plus fort de ta souffrance,

   Pour le dernier sommeil tu pourras t'endormir ; 
   Tu fermeras les yeux pour mieux voir l'espérance,
                    Et cesser de mourir. 

                                    ***


                     Tout chose a son terme ; 
            Tout meurt, mais non pas sans retour.
            Et la fleur qui tombe renferme
            La graine qui se brise et germe
                     Pour refleurir un jour. 

                     Tout se courbe et se penche,

                     Mais pour se relever.
            Un souffle redresse la branche ; 
            Un jour ton âme libre et blanche
            Elle aussi pourra s'envoler.

                      J.-Émile-Pierre Prendergast* (1881)



Extrait de : J.-Émile-Pierre Prendergast, Soir d'automne, Québec, P.-G. Delisle Imprimeur, 1881, p. 23-24. « Ce que renferme la fleur qui tombe » est le titre que nous avons donné à cet extrait. 

* Fils de James Prendergast et d'Émilie Gauvreau, James-Émile-Pierre Prendergast naquit à Québec le 22 mars 1858. Après ses études au Séminaire de Québec et à l'université Laval, il fut admis au Barreau en 1881. L'année suivante, il s'établit au Manitoba, où il exerça sa profession d'avocat. En 1885, il participa à la défense de Louis Riel et, la même année, il présida une assemblée de protestation contre la condamnation de Riel. Il épousa à Saint-Boniface, en juillet 1886, Olivina Mondor. Ils eurent 17 enfants.
Tôt, il prit une part active à la vie politique manitobaine et siégea à l'Assemblée législative de 1885 à 1897. En 1893 et 1896, il a été aussi maire de Saint-Boniface. Membre du cabinet dans le gouvernement de Thomas Greenway, il occupa le poste de secrétaire provincial en 1888-89. Il rompit avec le parti libéral à cause de sa trahison sur la question des écoles françaises du Manitoba. En 1897, il débuta une carrière de juge.
Engagé en faveur des droits des Franco-Manitobains et Métis, J.-Émile-Pierre Prendergast a aussi été président de l'Association Saint-Jean-Baptiste du Manitoba. Poète à ses heures, il a publié Soir d'automne, en 1881. Il a été rédacteur associé du journal Le Manitoba, et fondateur-rédacteur du journal français Le Trappeur, qui ne parut que peu de temps. 
Il est mort le 18 avril 1945 à Winnipeg. 

Dans son analyse critique de Soir d'automne, le critique littéraire et éditeur Guy Champagne écrit notamment : 

« Délaissant les thèmes préconçus, un jeune étudiant en droit, James Prendergast, fait paraître, en 1881, un long poème consacré à l'exil terrestre du poète : Soir d'automne. C'est le drame de Baudelaire pour qui « les choses de la terre n'existent que bien peu » et que harcèle la double « postulation simultanée » du bien et du mal ; ce sera aussi celui de Saint-Denys Garneau qui, conscient de son enlisement dans le bourbier terrestre, cherchera à retrouver la pureté originelle. [...] [Avec Prendergast,] il est possible d'affirmer que pour la première fois, un poète québécois aborde la question de l'exil terrestre et de la quête icarienne de l'idéal » (Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec, volume 1, p. 682-683). 

Soir d'automne, de J. E. P. Prendergast, peut être
consulté en ligne et téléchargé gratuitement ICI.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir) 

Nos frères et soeurs franco-manitobains 
ont toujours su produire de nombreuses
oeuvres poétiques. Une bonne manière de
soutenir et d'encourager leur littérature est
de se procurer, sur commande dans toute
bonne librairie, cette remarquable anthologie
qui contient notamment de longs extraits de
Soir d'automne, de J.-Émile-Pierre Prendergast.
Pour informations, cliquer ICI

J.-Émile-Pierre Prendergast
(Source : Assemblée législative du Manitoba)