lundi 6 avril 2020

Voici les sucres !

Alphonse Désilets (1888-1956)

(Source : Le Pays laurentien,
Novembre-Décembre 1917)




   La grise érablière est assise au penchant
   De la montagne. Droits et branchus, les érables
   Se dressent à côté des ormes vénérables
   Dont la tête se dore aux teintes du couchant.

   J'ai perforé l'écorce et mis les goutterelles
   La sève lentement est apparue aux trous
   Et sur le fond des seaux suspendus au-dessous,
   Les gouttes d'eau dansaient comme des sauterelles.

   Notre cabane à sucre émerge peu à peu
   De la couche moelleuse où l'hiver l'a plongée :
   Et la bouilloire sur les chenets allongée
   Appelle les menus enlacements du feu. 

   Or, en m'en revenant au cours de la soirée
   À travers le bois clair, j'ai senti l'avant-goût
   Du sucre du pays me prendre tout à coup
   Au bruit réjouissant des gouttes d'eau sucrée !

                             Alphonse Désilets* (1913)



Tiré de : Alphonse Désilets, Mon pays, mes amours, L'auteur éditeur, 1913, p. 50.

* Alphonse Désilets est né le 5 avril 1888 à Victoriaville, de Théode Désilets, ouvrier, et de Virginie Hamelin. Il fit ses études primaires et commerciales à l'Académie du Sacré-Coeur de Victoriaville et son cours classique au Séminaire de Nicolet. Il poursuivit des études d'agronomie à l'Institut agricole d'Oka et au Collège agricole de Guelph, Ontario. Il obtint son diplôme d'ingénieur agronome de l'Université Laval de Montréal le 19 décembre 1913. 
   Il fut nommé, en 1915, agronome du district de Québec-Montmorency et directeur des Cercles des Fermières, dont il est reconnu comme étant le fondateur. Il fut également chef du bureau du placement agricole pour le gouvernement provincial.
 Directeur de la rédaction au Bulletin de la ferme, il collabora à plusieurs journaux et périodiques. Pendant sa carrière de fonctionnaire, il se fit un ardent défenseur du régionalisme et de l'agriculture.
   Alphonse Désilets est mort à Québec le 5 octobre 1956. Il avait épousé Rolande Savard le le 8 juin 1916. 
(Source : Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec, volume 1, Montréal, éditions Fides, 1980, p. 556). 

D'Alphonse Désilets, les Poésies québécoises oubliées ont également publié : Pauvre vieille demeure ! 

N. B. : Peut-être inspirée par le mépris aussi hautain que pédant à l'égard de notre littérature du terroir et qui est si caractéristique de l'insipide caste qui, depuis la prétendue "révolution tranquille", s'est accaparée à peu près tout le magistère littéraire au Québec, la sèche notice biographique qui précède rend assez mal justice au poète qu'était Alphonse Désilets et à son rôle d'animateur, voire de cheville ouvrière au sein des cercles poétiques québécois de l'époque. On n'y apprend même pas qu'il était poète et qu'il a produit des recueils de poésies, entre autres publications. Ainsi donc, il semble que Lord Durham ait trouvé de zélés continuateurs pour perpétuer sa prétention selon laquelle nous ne serions qu'un peuple sans histoire ni littérature.
   Pour mesurer avec davantage de justesse la contribution de Désilets à la littérature de chez nous, on peut lire ce que disait de lui l
e grand poète Alfred DesRochers (1901-1978), lors d'une conférence qu'il a donnée à Montréal en 1954 :

« J'ai connu, plus ou moins intimement, neuf sur dix, j'oserais dire, de tous les poètes canadiens-français vivants entre 1926 et 1954. Je dois ce plaisir d'abord à M. Alphonse Désilets, secrétaire, puis président, de la Société des Poètes, qui invitait chez lui quiconque avait commis quelques vers passables, jeunes ou vieux, traditionnalistes ou innovateurs. Cet excellent poète, dont les meilleures réussites restent, hélas ! inédites, fut, à Québec, la contre-partie de Clémence Isaure à Toulouse. Sans en utiliser le nom, il a créé de véritables Jeux Floraux. C'est avec plaisir et un profond sentiment de reconnaissance que je lui ai dédié À l'Ombre de l'Orford et je n'ai jamais posé de geste dont je sois le plus fier. Aujourd'hui même, approchant, si je ne me trompe, les 70 ans, il est encore tout feu, tout flamme pour la poésie, les arts et toutes les autres manifestations qui font la grandeur réelle d'un peuple ». 
(Source : Quarante ans de poésie, conférence d'Alfred DesRochers donnée le 20 avril 1954 à l'hôtel Ritz-Carlton, sous les auspices du Club musical et littéraire de Montréal. Le texte intégral de la conférence a été publié dans Huit conférences. Saison artistique 1953-1954, volume B-4, Montréal, Cercle musical et littéraire de Montréal, 1954, p. 111-133).  



Le poème Pauvre vieille demeure !  a été
publié en 1913 dans le recueil  Mon Pays, 
mes Amoursd'Alphonse Désilets.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Dédicace manuscrite d'Alphonse Désilets
dans son recueil Mon Pays, mes Amours.


(Collection Daniel Laprès ; 
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Alphonse Désilets avec sa fille Yolande,
dans la revue Le Terroir, juillet 1924.


Cliquer sur cette image pour lire l'article 
consacré à Alphonse Désilets disponible
sur le site des Généalogistes Associés


Les sucres, par Edmond-J. Massicotte.

(Source : BANQ)

vendredi 3 avril 2020

Avril

Rivière Nicolet, Arthabaska, au printemps, de Marc-Aurèle Suzor-Coté.

(Source : Suzor-Coté, lumière et matière)




   La neige fond partout ; plus de sombre avalanche ! 
   Le soleil se prodigue en traits plus éclatants ;
   La sève perce l'arbre en bourgeons palpitants
   Qui feront sous les fruits, plus tard, plier la branche.

   Un vent tiède succède aux farouches autans ;
   L'hirondelle est encore au loin ; mais, en revanche,
   Des milliers d'oiseaux blancs couvrent la plaine blanche
   Et de leurs cris aigus rappellent le printemps. 

   Sous sa féconde effluve, il faut que tout renaisse !
   Avril, c'est le réveil, avril c'est la jeunesse ! 
   Mais quand la poésie ajoute : mois des fleurs,

   Il faut bien avouer, ― nous que trempe l'averse,
   Qu'entraîne la débâcle, ou qu'un glaçon renverse,
   Que les poètes sont de charmants persifleurs ! 

                                     Louis Fréchette (1879) 



Tiré de : Louis-H. Fréchette, Les oiseaux de neige, Québec, C. Darveau imprimeur, 1879, p. 13-14. 

Avril, ci-haut, est le deuxième d'une série de douze sonnets de Louis Fréchette et intitulée L'année canadienne.  

Pour en savoir plus sur Louis-H. Fréchette, voyez ICI et ICI.


De Louis-H. Fréchette, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté: Janvier ; Février Mars ; Le matin ; Un soir au bord du lac Saint-Pierre ; Une correspondance poétique.



Les oiseaux de neige, recueil de Louis Fréchette,
d'où est tiré le sonnet Février, ci-haut.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Louis Fréchette (1839-1908)

(Source : Québec éternelle, p. 116)

Dédicace manuscrite de Louis Fréchette dans son troisième
recueil de poésies, Pêle-mêle, paru en 1877.

(Collection Daniel Laprès ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

En 1880, Louis Fréchette devient le premier écrivain issu du Québec à remporter
le prix Montyon de l'Académie française pour son recueil Les Fleurs boréales.
Ce volume, d'abord paru à Québec, en 1879, chez l'éditeur Darveau, fut à cette
occasion publié à Paris dans une édition incluant Les oiseaux de neige.

L'illustration de droite, où l'on voit Fréchette ainsi que la coupole de
 l'Académie française où le poète fut solennellement reçu, se trouve
à l'intérieur de l'édition parisienne des Fleurs boréales.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Louis Fréchette, dessin de Henri Julien.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir ;
source : Album Henri Julien, Montréal,
Librairie Beauchemin, 1916, p. 84)

mardi 31 mars 2020

Vespérale

Armand Leclaire (1888-1931)

(Source : Richard Foisy, L'Arche, un atelier
d'artistes dans le Vieux-Montréal
)




   Le jour agonisant sur l'immense horizon
   Promène lentement son regard qui vacille ;
   Par-delà les monts bleus, doucement il oscille
   Et les baigne en mourant de l'or de sa toison.

   Les grands pins font en chœur sa funèbre oraison,
   Cependant que la lune, indécise, sourcille.
   Le paysan lassé jette enfin sa faucille
   Et entre dans la paix de son humble maison.

   Tout s'endort dès qu'au sol l'ombre épaisse s'incruste ;
   Le calme de la nuit rend l'heure plus auguste ;
   Seul, au loin, le hibou triste hulule en vain.

   Et les yeux d'or du ciel, entrouvrant leur mystère,
   Prêtent de leurs splendeurs, suivant l'ordre divin,
   Aux grands soirs exilés qui descendent sur terre.

                                    Armand Leclaire* (1912)



Tiré de : magazine Montréal musical, 20 mai 1912.

*  Armand Leclaire est né à Montréal le 9 septembre 1888, de Cyrille-Oscar Leclaire, commis-marchand, et d'Ida Martel. Après ses études classiques au Collège de Montréal, il s'inscrivit au Conservatoire Lassalle (1908-1909), où il obtint le premier prix d'élocution et le deuxième prix d'art dramatique. 
   Après avoir travaillé comme officier de douanes puis comme journaliste, il fit ses débuts au théâtre vers 1910, comme comédien amateur sur la scène du Théâtre Canadien-français. Dans les années suivantes, il travailla avec, entre autres, Julien Daoust, fondateur du Théâtre nationalFred Barry et Bella Ouellette, comédienne et dirigeante de troupe de théâtre, dont il épousa la sœur. Il joua sur diverses scènes, dont celles du théâtre Impérial, à Québec, et, à Montréal, des théâtres Saint-Denis, Family (plus tard nommé le Corona), Chanteclerc (plus tard nommé le Stella puis le Rideau-Vert). Ses pièces y furent aussi jouées. 
   En tant qu'auteur dramatique, il a écrit de nombreux monologues et pièces de théâtre, dont plusieurs parurent dans des périodiques. Le 19 février 1910, alors qu'il n'avait que 21 ans, sa pièce Iéna fut jouée au Monument-National par la Compagnie d'art dramatique. Il devint un dramaturge très connu au Québec et même chez les communautés francophones de Nouvelle-Angleterre. Entre 1919 et 1931, année de son décès, il a signé une trentaine de pièces, la plupart étant restées inédites. Selon le magazine Le Samedi du 17 septembre 1921, il est « sans contredit le meilleur dramaturge que nous ayons au Canada ». 
   L'auteur et historien Richard Foisy écrira en 2009, dans son volume L'Arche : un atelier d'artistes dans le Vieux-Montréal : « Polyvalent, Leclaire passait des gazette rimées (petits poèmes, le plus souvent satiriques, portant sur un sujet d'actualité) aux sonnets galants, des poésies sentimentales aux paroles de chansons et aux pièces de théâtre à caractère historique ou romantique ». Foisy rappelle également que la grande comédienne Juliette Béliveau se produisit dans quelques-unes de ses meilleures pièces.
   Armand Leclaire est mort à Montréal le 6 août 1931. Le 23 juillet 1912, il avait épousé Rose-Alma Ouellette, qui décéda en juillet 1918. En secondes noces, le 5 juillet 1928, il épousa la comédienne Aurore Alys
(Sources : Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec, tome 2, Montréal, éditions Fides, 1981, p. 441 ; La Presse, 6 août 1931 ;  Le Samedi, 17 septembre 1921 ; Georges Bellerive, Nos auteurs dramatiques, Montréal, 1933, p. 104-107 ; Richard Foisy, L'Arche : un atelier d'artistes, dans le Vieux-Montréal, Montréal, VLB éditeur, 2009, p. 76 ; La vie littéraire au Québec, tome VI, Québec, Presses de l'Université Laval, 2010, p. 99). 

Pour un aperçu de l'ampleur de l'oeuvre théâtrale d'Armand Leclaire, cliquer ICI.


À l'occasion où la pièce Judas, ou Fleur d'Irlande fut jouée, 
Armand Leclerc fut présenté par le théâtre Chanteclerc, où
se trouve de nos jours le Rideau-Vert, rue Saint-Denis à 
Montréal. Pour lire ce texte, cliquer sur cette image : 


Plusieurs pièces d'Armand Leclaire furent jouées à la salle du Chanteclerc, qui devint plus tard
le Stella, rue Saint-Denis à Montréal. De nos jours, c'est le théâtre du Rideau-Vert qui occupe
ce même emplacement, avec sa façade moderne d'une glaçante laideur.

(Source : 20k)

Armand Leclaire, tel qu'il apparaît sur la
couverture de sa pièce Fleur d'Irlande.


Armand Leclaire a produit sa propre version de
Au clair de la lunedans le cadre d'une revue 
théâtrale de sa composition. Pour prendre 
connaissance de cette version parue dans le
journal Le Passe-Temps du 22 avril 1922, 
cliquer sur cette illustration : 


Dans son édition du 28 juillet 1918, le journal humoristique
Le Canard souligna le décès de l'épouse d'Armand Leclaire.

(Source : BANQ)

Par sa première épouse Rose-Alma, Armand Leclaire était le beau-frère de Bella Ouellette,
une importante figure du théâtre québécois des premières décennies du vingtième siècle,
et avec laquelle il collabora durant plusieurs années. Bella Ouellette épousa en 1944
le grand comédien Fred Barry.


(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Dans le magazine Montréal qui chante du 23 septembre 1911,
Armand Leclaire avait publié un poème sentimental, L'absence.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)


À l'occasion de l'odieux Règlement 17 qui, en Ontario,
 visait à anéantir les droits scolaires des francophones, 
Armand Leclaire a composé Le petit maître d'école, une 
pièce de théâtre patriotique qui obtint un grand succès. 
Mais à l'époque du Règlement 17, comme l'explique 
Leclaire dans sa préface à cette réédition datant de 
1929, la pièce était intitulée La petite maîtresse d'école
ce qui correspondait davantage à la réalité car c'était
des institutrices qui avaient mené le combat : 

Pour lire le texte de cette pièce, cliquer sur cette image : 


Le Samedi du 17 septembre 1921 annonce la première
de la pièce Judas, ou Fleur d'Irlande, d'Armand Leclaire,
jouée au théâtre Family, à Montréal. Pour lire le texte
de cette pièce, cliquer ICI.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Il arrivait à Armand Leclaire de donner dans la critique sociale, même mordante, 
comme en fait foi cette cinglante parodie de Ruy Blas, de Victor Hugo, parue
 dans le magazine Le Samedi du 26 mai 1923.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Armand Leclaire a fait la page couverture du numéro
de décembre 1929 du magazine Canada qui chante.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir
)


Armand Leclaire a publié une dure critique des 
comportements des gens de son métier dans le 
numéro de mars 1928 du magazine Canada qui 
chanteCertains traits qu'il déplorait dans ce milieu 
ne semblent guère avoir disparu. 

Cliquer sur cette image pour lire la critique de Leclaire : 


Article paru dans La Presse du 6 août 1931,
à l'occasion du décès d'Armand Leclaire.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

La Presse, 12 août 1931.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)


Le peintre et poète Émile Vézina a publié une étude sur 
l'oeuvre poétique et théâtrale alors naissante d'Armand
Leclaire, dans Le Nationaliste des 16 et 23 avril 1911. 

Pour lire cette étude, cliquer sur cette photo de Vézina : 



Armand Leclaire était le beau-père du légendaire présentateur 
sportif René Lecavalier (1918-1999), mais les deux ne se sont 
pas connus, car Lecavalier a épousé Jeannine Leclaire en 1945,
soit 14 ans après la mort d'Armand Leclaire. 

Cliquer sur cette photo de René Lecavalier pour lire l'article
paru dans le magazine Le Samedi du 11 octobre 1952, où l'on
peut découvrir ce fait familial : 


samedi 28 mars 2020

Stances aux étoiles

Charles Gill (1871-1918)

(Source : Centre de recherche en
civilisation canadienne-française
)




   Étoiles ! tourbillon de poussière sublime
   Qu'un vent mystique emporte au fond du ciel désert,
   À vouloir vous compter, notre calcul se perd
   Dans le vertigineux mystère de l'abîme.

   Étoiles, tourbillon de poussière sublime ! 

   Le puissant télescope ouvre son œil en vain.
   Vous n'avez pas livré le secret de votre être,
   Et nous vous admirons sans pouvoir vous connaître,
   Quand descend dans le soir votre rêve divin.

   Le puissant télescope ouvre son œil en vain !  

   Yeux d'or indifférents aux frêles destinées,
   Des peuples ont sombré dans le fatal remous,
   Avant que vos rayons égarés jusqu'à nous
   Aient franchi la distance en des milliers d'années.

   Yeux d'or indifférents aux frêles destinées ! 

   Vous planez sur la Mort, vous planez sur l'oubli.
   Le Temps emporte tout, le siècle comme l'heure ;
   Tout se perd, tout s'écroule... et votre aspect demeure
   Tel qu'il le fut jadis pour maint enseveli. 

   Vous planez sur la Mort, vous planez sur l'oubli !

   Vous hantez le silence altier des solitudes.
   Ô points d'or qui veillez en des gouffres muets
   Où les clameurs d'en bas ne bourdonnent jamais,
   Vous ignorez le cri des viles multitudes.

   Vous hantez le silence altier des solitudes ! 

   Vous brillez dans mon cœur autant que dans la nuit.
   ― Ô merveille des cieux, tu tiens là tout entière ! 
   J'y garde vos reflets comme en un sanctuaire,
   Et plus d'un noir chagrin devant eux s'est enfui.

   Vous brillez dans mon cœur autant que dans la nuit ! 
   
   Phares de l'Infini, vous éclairez mon âme ! 
   Votre immense problème atteint l'Éternité ;
   Vous me révélez Dieu par votre majesté : 
   Je vois luire Son nom dans vos disques de flamme. 

   Phares de l'Infini, vous éclairez mon âme ! 

   Oh ! guidez-vous les morts dans leur envol vers Dieu ?
   Mon esprit, délivré du fardeau périssable,
   S'engloutira peut-être en l'ombre irrévocable,
   Ignorant de sa route après l'ultime adieu. 

   Oh ! guidez-vous les morts dans leur envol vers Dieu ?

   Je t'adore, ô splendeur des étoiles sans nombre ! 
   Élevant ma pensée à ton niveau géant,
   J'ai vu l'âme immortelle et nié le néant,
   Car, à te contempler, j'ai grandi dans mon ombre !...

   Je t'adore, ô splendeur des étoiles sans nombre ! 

                                            Charles Gill (1900)



Tiré de : Charles Gill, Le Cap Éternité, poème suivi des Étoiles filantes, Montréal, éditions du Devoir, 1919, p. 89-90. Les Stances aux étoiles sont parues pour la première fois dans Les soirées du château de Ramezay, Montréal, Eusèbe Sénécal et Cie, 1900.

Pour en savoir plus sur Charles Gill, cliquer ICI

De Charles Gill, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : Aurore.
    
Le Cap Éternité, recueil de Charles Gill,
paru un an après sa mort et d'où sont
tirées les Stances aux étoiles, ci-haut. 

Cet exemplaire appartenait au journaliste
nationaliste et écrivain Olivar 
Asselin,

dont on peut voir la signature 
sur le coin gauche, en haut.

(Collection Daniel Laprès ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Maison natale de Charles Gill, au 73 rue Prince à Sorel, face au Carré Royal. Il y a également grandi.

(Photo : Daniel Laprès, 2019 ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

La Promenade littéraire de Sorel-Tracy présente ce panneau commémoratif
consacré à Charles Gill, dans le Carré Royal, face à sa maison natale.

(Photo : Daniel Laprès, 2019 ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Portrait de Charles Gill par le peintre et poète Émile Vézina,
dans le journal Le Nationaliste du 23 avril 1911.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Charles Gill est mort le 16 octobre 1918, victime de l'épidémie de
grippe espagnole qui sévissait alors. Le lendemain de son décès,
son ami le poète Albert Lozeau lui rendait hommage dans Le Devoir.


(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

mardi 24 mars 2020

Cimes

Jean Dollens, nom de plume
d'
Estelle Bruneau (1910-1953)


(Source : Société d'histoire de Sherbrooke)




LIMINAIRE :    Je me sens attiré vers la hauteur des cimes
                             Dont les glaciers d'azur, reflets d'éternité,
                             Absorbent dans la nuit de leur silence intime
                             Le long cri des humains, tragique et révolté.


   Lorsqu'à travers l'azur des glacials éthers
   La forêt du néant frémit comme un cyprès,
   Mon âme s'associe aux oiseaux de la mer
                  Qui survolent si près
                  De l'abîme aux flots verts.

   Dans l'abandon de tout je vois l'inaccessible ;
   C'est l'heure grave des secrets que l'on arrache
   Au mystère éternel des mondes invisibles,
                  Et mon âme sans tache
                  Prend l'infini pour cible.

   Lorsque nous croyons vivre un peu d'éternité,
   Nous entendons parfois nos cœurs compter le Temps
   Qui vibre, inexorable en son immensité,
                  Aux rythmes persistants 
                  De la fatalité.

   Mon esprit, sans entrave en sa marche aux étoiles,
   Continue à sonder le gouffre des sciences ;
   Mais quand le dernier soir abaissera ses voiles,
   J'écouterai des dieux l'ultime confidence, 
                   Dans l'éternel silence. 

                     Estelle Bruneau*alias Jean Dollens (1937)



Tiré de : Jean Dollens, Nostalgies, Sherbrooke, La Tribune Ltée, 1938, p. 104-105. 

* Estelle Bruneau est née à Sherbrooke le 20 janvier 1910, d'Oscar Bruneau, agent d'assurances, et de Clotilde Champoux. Elle fit ses études à Sherbrooke, puis fut collaboratrice au journal La Tribune et au Messager de Saint-Michel, sous les pseudonymes de « Jean Dollens » et de « Guynemer ». Ses articles et poèmes furent également publiés dans d'autres journaux et périodiques, comme Le Soleil (Québec), Le Bien public (Trois-Rivières), Le Nouvelliste (Trois-Rivières), L'Écho du Saint-Maurice (Shawinigan), (L'Avenir du Nord (Saint-Jérôme), Le Franc-Parleur (Québec), L'Unité (Montréal), L'Ordre (Montréal), Le Samedi, etc.
   Membre de la Société des écrivains, elle publia trois romans, La lumière retrouvée (1933) ; L'ombre du passé (1935) ; Sous la griffe de Moscou (....) et un recueil de poésies, Nostalgies (1938).
   Dans sa préface à Nostalgies, le poète Alfred Desrochers a écrit :
   « Jean Dollens, dont les journaux d'avant-garde publient fréquemment la prose vigoureuse et volontiers belliqueuse, entr'ouvre aujourd'hui le musée secret de ses NOSTALGIES aux amants de la poésie. Ce sera une révélation pour plusieurs, car on n'y retrouvera plus l'esprit curieux de théories sociales, de systèmes politiques et de spéculations philosophiques. Au lieu de cela, un coeur meurtri par la vie, un coeur selon le mot de Verlaine : "qui se répand, plutôt qu'il ne s'épanche". [...] La plupart de ces vers décrivent, en même temps que l'évolution d'une âme et d'un coeur, celle d'une pensée de jour en jour plus affinée, qui ne connaît de bornes que l'amour, la curiosité et l'orgueil ― ces trois frontières de l'art, dont l'autre est l'infini ». 
  Estelle Bruneau avait épousé Frank Atwood le 19 décembre 1929, avec qui elle a vécu quelques temps à Manchester (New Hampshire), pour revenir vivre avec ses parents à Sherbrooke, dans un édifice du centre-ville nommé le « Monument national ».
   Estelle Bruneau est morte à Sherbrooke le 9 septembre 1953.
(Sources : Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec, tome 2, Montréal, éditions Fides, 1981, p. 774; Dictionnaire Guérin des poètes d'ici de 1606 à nos jours, Montréal, 2005, p. 438 ; archives de La Tribune).

De Jean Dollens (Estelle Bruneau), les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : La voix des âmes.



Nostalgies, recueil de Jean Dollens, nom de
plume d'Estelle Bruneau, d'où est tiré le poème
La voix des âmes, ci-haut. On peut en trouver
de rares exemplaires ICI et ICI.

Dédicace de Jean Dollens, nom de plume d'Estelle 
Bruneau, dans son recueil de poésies Nostalgies
Son propos semble indiquer qu'elle fut atteinte d'une 
maladie sérieuse dès les années 1930, ce qui a peut-
être contribué à son décès prématuré à l'âge de 
43 ans, en 1953. D'après une signature sur la
couverture du livre, cette dédicace a été faite au
Dr Richard Gaudet, chirurgien de Sherbrooke.

(Collection Daniel Laprès ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Estelle Bruneau, alias Jean Dollens,
semblait beaucoup apprécier L'Ordre,
fondé par Olivar Asselin, comme le
montre cette lettre publiée dans cet
hebdomadaire le 9 avril 1935.

(Source : BANQ ; cliquer
sur l'image pour l'agrandir)

Recension du recueil Nostalgies dans Le Devoir du 2 avril 1938.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Dans l'article de La Tribune relatant les funérailles
d'Estelle Bruneau, alias Jean Dollens, on remarque
qu'aucune mention n'est faite de son époux, Frank
Atwood, avec qui la poétesse a vécu à Manchester,
au New Hampshire, dans la période suivant leur
mariage en 1929, comme en atteste l'entrefilet du
20 septembre 1930. Peut-être que Frank Atwood
était décédé au moment de la mort de son épouse,
ou que le couple était séparé. Il est possible aussi
que le mariage ait été annulé, ce que l'on pourrait
déduire du fait que l'article mentionne la poétesse
sous son nom d'Estelle Bruneau, « Mlle » par surcroît,

ce qui à l'époque était fort peu courant pour une 
femme mariée, même concernant une veuve. 

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

La poétesse Estelle Bruneau vivait dans les années 1930 dans l'appartement # 3 de
cet édifice nommé « Monument national », au 100 rue Marquette, à Sherbrooke, à
côté de la cathédrale Saint-Michel. 

(Photo : André Paul, 2018 ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)