mercredi 20 juin 2018

Les Flots

Moisson de vie, recueil de
Jean-Louis Guay (1903-1932)




   L'autre soir je suivais, pensif et solitaire, 
   Le chemin dégarni qui mène à la rivière.
   Et lorsque je parvins au bord du lit des flots,
   Triste, j'allais m'asseoir tout près des grands roseaux.
   Là je fixai les yeux sur l'onde qui s'écoule
   Comme un ruban d'argent qui sans fin se déroule,
   Et je disais tout bas, le coeur plein de regrets : 
   Flots qui passez, je ne vous reverrai jamais !

   La rivière est un peu l'image de la vie,
   Son cours est continu, sa marche est infinie,
   Chaque instant qui s'écoule est une onde qui fuit ;
   Le plaisir dure peu, la douleur nous poursuit ;
   Et l'on s'en va toujours entraîné dans sa course
   Tel le flot, sans jamais remonter à la source ; 
   L'on est à chaque instant par le courant vaincu,
   Et la vie est finie et l'on n'a pas vécu !

                          Jean-Louis Guay* (1931)



Tiré de : Jean-Louis Guay, Moisson de vie, Sainte-Foy, 1931, p. 117-118.

* Jean-Louis Guay, fils d'Octave Guay et de Philomène Rouleau, est né à Saint-Adrien d'Irlande, comté de Mégantic, le 27 janvier 1903. 
   On sait très peu de choses sur la vie de ce poète (dont il a été impossible jusqu'à présent de trouver une photo), sauf qu'il a fait son cours classique au Collège de Lévis, qu'il a habité quelque temps à Saint-Hyacinthe, et qu'il fut longtemps malade, probablement de tuberculose, avant de mourir jeune, à l'âge de 29 ans, le 26 juillet 1932, au Sanatorium Notre-Dame, à Sainte-Foy, près de Québec. Il a été inhumé dans son village natal.
   S
ouvent sous le nom de plume Le PélicanJean-Louis Guay a publié des poèmes dans divers périodiques, dont le magazine La vie au grand air. Son unique recueil de poésies, Moisson de vie, a été publié en 1931, peu de temps avant sa mort. On peut ICI consulter ou télécharger le recueil. 

Dédicace de la soeur de Jean-Louis Guay, Olivine, membre,
sous le nom de Soeur Sainte Angéla, de la communauté
des Soeurs de la Charité de Québec, dans le recueil Moisson
de vie
. La dédicace, datée d'un an après la mort du poète,
 est adressée à leur niècer.
(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Introduction d'une longue recension comprenant
plusieurs extraits du recueil de Jean-Louis Guay,
dans Le Soleil du 26 janvier 1932. Pour lire
l'article complet, cliquer ICI et se rendre à la page 7.

L'écrivaine et chroniqueuse Ginevra,
nom de plume de Georgina Lefaivre,
a souligné la mort de Jean-Louis Guay
dans Le Soleil du 30 juillet 1932, p. 8.
(Source : BANQ)

Article à propos du décès de Jean-Louis Guay paru dans
Le Courrier de Saint-Hyacinthe du 12 août 1932, p. 5.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir ; source : BANQ)

Article sur les funérailles de
Jean-Louis Guay dans son village
natal de Saint-Adrien d'Irlande,
Le Soleil, 20 août 1932, p. 10.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir ;
source : BANQ)

dimanche 17 juin 2018

Été du ciel de mon enfance

Charles-E. Harpe (1908-1952)
(Source : Magazine Radiomonde)




   Été resplendissant du ciel de mon enfance,
   Que viennent rappeler tes glorieux zéphyrs,
   Mon coeur frémit comme une harpe d'espérance
   Sous le jeu captivant des tendres souvenirs. 

   Allègrement, j'ai fui les sites redoutables
   Et les pavés brûlants des jours galériens,
   Pour goûter au sous-bois la fraîcheur des érables
   Et les psaumes joyeux des clercs aériens. 

   J'ouvrirai les volets sur la rose trémière,
   À l'air pur qui descend par les cèdres géants,
   Crêpelés au matin d'une tendre lumière
   Et d'or fauve au déclin des somptueux couchants.

   J'irai me reposer sous les enluminures
   Des ormes découpés en gothiques arceaux,
   Pour écouter l'appel et les divins murmures
   Du faune des fôrets à la nymphe des eaux. 

   J'irai comme un enfant courir dans la prairie
   Et cueillir, au réveil, des fruits et des bouquets ; 
   Las, je m'endormirai dans la lente féerie
   Du soir rôdant en mauve aux crêtes des bosquets.

   J'irai comme un amant à l'invite nocturne
   Reprendre le désir et la ferveur d'aimer,
   Avec un coeur trempé d'un pâle clair de lune,
   Des yeux qui m'ouvriront des horizons fermés.

   Été resplendissant du ciel de mon enfance,
   Que viennent rappeler tes glorieux zéphyrs, 
   Mon coeur frémit comme une harpe d'espérance
   Sous le jeu captivant des tendres souvenirs. 

                           Charles-E. Harpe* (1948)



Tiré de : Charles-E. Harpe, Les Oiseaux dans la Brume, Montmagny, éditions Marquis, 1948, p. 27-28. 

*  Joseph-Arthur-Eugène, dit Charles-Eugène Harpe est né à Lévis le 21 août 1908, d'Eugène Harpe, ingénieur, et d'Olivine Fleury. 
   Après ses études classiques au Collège de Lévis et des cours de littérature à l'Université Laval, il entreprit une carrière au théâtre. Directeur de troupe et auteur dramatique, il écrivit de nombreux « pageants » (reconstitutions historiques) et mélodrames qu'il fit jouer dans les villes et villages du Bas-du-Fleuve et de la région de Québec, notamment par les Artistes du terroir, une troupe dont il fut le fondateur. 
   Il écrivit des nouvelles et publia des critiques littéraires dans Photo Journal, Le Bulletin des agriculteurs et L'Action catholique. Il fut également l'auteur de nombreuses pièces de théâtre, dont La Gardienne du foyer, L'Angelus de la mer, Le Coeur d'un homme, La Femme enchaînée, Le Semeur de haine, Chômeurs de luxe, etc. Il réalisa également un roman-fleuve à la station CKCV (Québec), Les Trottoirs de Québec. Il publia dans différents journaux et revues des contes, des nouvelles et des poèmes sous les pseudonymes de René Debray et de Stéphane
   Membre de la Société des écrivains canadiens-français et de l'Union des artistes lyriques et dramatiques, il fut élu président de la Société des poètes canadiens-français, quelques mois seulement avant sa mort survenue le 31 juillet 1952 à Saint-Alexandre-de-Kamouraska, alors même qu'il dirigeait une représentation d'une de ses oeuvres théâtrales, La Moisson du Souvenir. Sur les circonstances de la mort de Charles-E. Harpe, Jean-C. Plourde a écrit : « Comme Molière et Jouvet, il s'envola pour un monde meilleur du sein de ses artistes qu'il aimait tant ». 
   Charles-E. Harpe avait épousé Gabrielle Arsenault à Québec, le 14 juin 1947. Il est inhumé au cimetière de Saint-Aubert-de-l'Islet, où il habitait. La bibliothèque de la municipalité porte son nom. 
(Source principale : Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec, tome 3, Montréal, éditions Fides, 1982, p. 43). 

Voici comment Charles-E. Harpe décrivit sa résidence de Saint-Aubert : 

« Je possède un cabinet de travail, genre solarium, avec horizons magnifiques sur la campagne de Saint-Jean-Port-Joli, sur le large fleuve et sur les montagnes de la Baie-Saint-Paul. Un grand jardin, un verger, un parterre précédant ce dernier, j'ai tout ce qu'il faut pour rimer dans l'extase des fleurs ou de la belle neige blanche qui ouate les branches du gros cormier encore en possession de ses grappes de corail. Je vis donc heureux dans le travail, dans un décor ravissant ». 
(Source : Chaire Fernand-Dumont)

Dans une de ses lettres, Charles-E. Harpe a écrit : 

«... Je suis un grand rêveur ! Est-ce un tort ? Je crois que le Rêve est le vêtement que, charitable, nous offre la vie, si décevante parfois, pour habiller nos misères et nos désillusions. D'ailleurs, le poète ne doit-il pas voir pour les aveugles, entendre pour les sourds, parler pour les muets ? Ne doit-il pas jouir pour les ignorants et souffrir pour les insensibles ?» (Source : « Charles E. Harpe, ce grand inconnu », par Jean-C. Plourde de l'Union des Jeunes écrivains, dans la Gazette des campagnes, 30 juin 1955, p. 3 ; pour télécharger cet article, cliquer ICI). 



Les Oiseaux dans la Brume, recueil de
Charles-E. Harpe d'où est tiré le poème ci-haut.

Il n'en reste présentement qu'un seul exemplaire 
disponible sur le marché des librairies en ligne, 
chez François Côté, dont les coordonnées sont ICI

Charles E. Harpe 
(Source :  Chaire Fernand-Dumont)

Article (Le Soleil, 2 août 1952) décrivant les circonstances
dramatiques de la mort de Charles-E. Harpe, à l'âge de 43 ans 
seulement, alors qu'il dirigeait une représentation d'une de 
ses oeuvres théâtrales à Saint-Alexandre-de-Kamouraska.
(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir) 

Mentions du décès de Charles-E. Harpe
dans Le Soleil des 1er et 2 août 1952. 

jeudi 14 juin 2018

Le Ruisseau

Clara Lanctôt (1886-1958)
(Source : son recueil Visions d'aveugle)




   Parmi les fleurs et la mousse
   Là-bas, sous les verts sapins,
   On entend une voix douce
   Aux sons purs et cristallins.

   Frais bijou de la nature,
   Aimable petit ruisseau,
   Tu mêles ton gai murmure
   Aux joyeux chants de l'oiseau.

   Quand tout vibre en la nature,
   Sous le souffle du printemps,
   Quand les fleurs et la verdure
   De nouveau parent les champs,
  
   On entend ta voix qui chante
   La chanson du renouveau,
   Et la brise caressante
   Qui vient sillonner ton eau.

   Enivré de ton murmure,
   L'oiseau, sur les rameaux verts,
   D'une voix suave et pure
   Entonne de gais concerts.

   Mirant dans ton flot qui passe
   Ses beautés et sa fraîcheur,
   Sous le feuillage, avec grâce,
   Se berce la tendre fleur. 

   Quand pâlit la teinte rose,
   Le soir sur le firmament,
   Et que doucement repose
   Le bois odoriférant,

   Sous un dôme de verdure,
   On entend chanter toujours
   Ton eau claire qui murmure
   En suivant son léger cours.

   Reste là pour me sourire,
   Lorsque mon front est rêveur ; 
   Ami, j'aime à te redire
   Tous les secrets de mon coeur.

   Va dans ta course rapide,
   Sans souci de l'avenir,
   Mais, dans ton onde limpide,
   Apporte mon souvenir. 

              Clara Lanctôt* (1912)


Tiré de : Clara Lanctôt, Visions d'aveugle, Québec, 1912, p. 10-11.

* Clara Lanctôt est née à Hull le 15 juillet 1886, de Thomas Lanctôt, journalier, et de Justine Arvisais. À la suite d'une rougeole, elle perdit la vue et s'inscrivit le 4 septembre 1895 à l'Institut Nazareth de Montréal. Elle y apprit le braille et parvint à terminer son cours, obtenant son diplôme supérieur en juin 1906. À l'Institut Nazareth, elle avait éggalement étudié, sous la direction d'Arthur Letondalle piano, l'orgue, le chant et l'harmonie, et obtint un baccalauréat de piano. 
   De retour dans sa famille, elle enseigna le piano jusqu'en 1925. Elle revint l'année suivante à l'Institut Nazareth, où elle donna des cours de musique (piano) jusqu'en 1940. Elle composa également des mélodies musicales.
   Entretemps, elle s'adonna à la poésie et reçut, en 1927, un prix de composition en poésie de la Société littéraire du Québec. Elle publia des poèmes dans divers périodiques sous son nom de plume de Fleur d'ombre, de même que deux recueils de poésies, Visions d'Aveugle (1912) et Visions Encloses (1930). 
   Elle se retira au début des années 1940 au Foyer Rousselot pour aveugles, à Pointe-aux-Trembles (dans l'est de Montréal), mais continua à faire partie du corps enseignant établi et dirigé par l'Institut canadien des aveugles. Elle donna aussi des leçons de piano à domicile jusqu'en 1954. 
   Elle est décédée le 5 mai 1958 à l'hôpital Saint-Vital, à Montréal. 
(Source principale : Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec, tome 2, Montréal, éditions Fides, 1980, p. 1164). 

Pour en savoir plus sur Clara Lanctôt, cliquer ICI.
Une page Facebook lui a été consacrée par un membre de sa famille ; voyez ICI

Visions d'Aveugle, recueil de Clara Lanctôt,
d'où est tiré le poème Le ruisseau, ci-haut.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Clara Lanctôt, vers 1920.
(Source : Georges Bellerive, Brèves
apologies de nos auteurs féminins
)

Pierre tombale de Clara Lanctôt et de
sa famille au cimetière Notre-Dame, à
Gatineau. (Source : Réseau du Patrimoine
de Gatineau et de l'Outaouais
). 

lundi 11 juin 2018

Épître à mon ami Sulte

Pamphile Le May (1837-1918)
(Source : Québec éternelle, p. 118)



                                         À Benjamin Sulte

   Je dépose la plume et je me mets en grève,
   Les ans que j'appelais ont emporté mon rêve ;
   C'est le réveil. Je vois le monde tel qu'il est : 
   Égoïste d'abord, puis, ensuite, assez laid.
   Il m'attriste, le monde, et pourtant il m'amuse.
   Quel grouillement étrange autour de moi ! Ma muse
   Y trouverait peut-être un fort joli sujet,
   Et mon esprit frondeur, peut-être un nouveau jet. 

   Mais pourquoi ? L'on se tait quand personne n'écoute.
   L'argent sonne plus fort que la lyre. Il m'en coûte
   De ne plus me bercer de mon rêve divin.
   Les sommets bleus sont beaux, mais l'ombre du ravin
   Est douce au voyageur fatigué de la route. 
   L'approche de l'hiver met ma verve en déroute ; 
   Il neige sur ma tête, et je sens de l'effroi.
   Devant le beau, devant le grand il reste froid
   L'hôte que l'on convie au festin littéraire ;
   Mais je m'occupe peu d'un succès temporaire,
   Et si ma vieille plume écrit avec émoi,
   C'est pour les autres, Ben, tout autant que pour moi. 

   Plus l'écrivain est nul, plus il fait de tapage ; 
   Pour lui l'idée est vaine, il ne voit que la page ; 
   Il bat la grosse caisse avec un bras lourdaud,
   Et capte la faveur du pleutre et du badaud. 

   La foule est ignorante ; elle aime la fadaise,
   Un bouffe, un arlequin la fait trépigner d'aise. 
   Toute étude l'ennuie, et le livre nouveau
   Va souvent, ironie ! envelopper le veau. 

   Un jour ou l'autre, Sulte, il faut plier bagage.
   Si c'était aujourd'hui ?... Tu vas rire, je gage,
   Et dire que demain j'écrirai tout autant.
   Oui, si mes créanciers, pour de l'argent comptant,
   Veulent prendre, demain, et mes vers et ma prose, 
   Afin que je m'achète une vieillesse rose. 
   Ils ne le feront pas. Ils diront, pour raison, 
   Que l'esprit sous nos cieux ne peut tenir maison.

   Pour comble de malheur, le bien que j'ai pu faire,
   Un tartufe peut-être, habile à contrefaire, 
   Et tirant de son sac un nouvel argument,
   Viendra me le souffler au jour du jugement,
   Et, si Dieu n'intervient, je perdrai la partie, 
   Il sera le grand prêtre, et je serai l'hostie
   Pendant l'éternité... Le mal, n'en parlons pas.
   Tout de même, il nous semble avoir bien des appâts.
   On s'adresse au Seigneur pour qu'il nous en délivre,
   Mais on craint qu'il entende. Il est si doux de suivre
   Le flot qui nous balance et le sentier fleuri,
   De baiser une lèvre où l'amour a souri...
   
   Halte-là !... Mes cheveux se couronnent de givre,
   Il faut être prudent. Ferai-je encore un livre
   Pour courtiser la gloire ou braver le mépris ?
   Le livre est un parfum qui trouble les esprits. 
   Qu'un mot vous fasse rire, ou verser une larme,
   C'est assez, le coeur bat et la raison désarme.
   Mon champ ne berce plus que de maigres épis,
   Et mon épaule est faible... Ou tant mieux, ou tant pis. 

   Le travail a chez nous de fidèles disciples,
   Et l'on sait applaudir à tes oeuvres multiples.
   À ce coup d'encensoir de ton vieux compagnon,
   Rougis, si tu le veux, derrière ton lorgnon ; 
   Je fus enfant de choeur, et sais comme on encense.
   On n'y met pas toujours une telle innocence,
   Et souvent les parfums sont hélas ! profanés,
   Ou l'encensoir, au vol, casse un illustre nez. 

   Mais si je n'écris plus, je regarde, je pense...
   Est-il vrai que tout mal ou tout bien se compense ?
   Je n'en crois rien. Et nul ne me montre, parfaits, 
   La peine de la faute ou le prix des bienfaits. 
   Je souffre... pas assez pour que l'orgueil se rende ;
   Je jouis... pas beaucoup pour une ardeur si grande.
   Il me faut autre chose, il me faut un autre lieu ; 
   Où donc est l'équilibre ? où le juste milieu ?
   J'effleure à peine l'onde où la foule se baigne.
   Je ris et j'ai des pleurs, je chante et mon coeur saigne...
   La douleur est trop vraie et le bonheur, trop faux.
   À commencer par moi tout est plein de défauts. 

   Je partirai sans bruit, comme un oiseau que brise
   Le pied d'une alouette ou l'aile d'une brise.
   Tous partiront de même, et chacun son tour. 
   Départ mystérieux, étrange, sans retour...

   Nous nous rencontrerons dans les sphères célestes.
   Nos corps seront au vent, nos esprits seront lestes ; 
   Nous ne jugerons plus les choses de travers : 
   Nous boirons la lumière et chanterons des vers. 

                                Pamphile Le May (1914)




Tiré de : Pamphile Le May, Les Épis, Montréal, J.-Alfred Guay Libraires-Éditeurs, 1914, p. 63-67. 


Pour en savoir plus sur Pamphile Le May, cliquer ICI et ICI. On peut également consulter et télécharger ICI gratuitement une intéressante brochure biographique. 

De Pamphile Le May, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : ― Le poète pauvre― La Nouvelle Année.

Les Épis, recueil de Pamphile Le May d'où
est tiré Épître à mon ami Sulte, ci-haut.
On peut ICI s'en procurer encore
quelques rares exemplaires.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Dédicace manuscrite de Pamphile Le May dans
son recueil Les Épis et adressée à Ernest Myrand,
qui fut son successeur à la direction de la Biblio-
thèque du Parlement, à Québec.
(Collection Daniel Laprès ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Pamphile Le May, en 1889, avec sa famille.
(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Pamphile Le May, assis au centre, avec des membres du
personnel de la bibliothèque de la législature et d'autres
employés du Parlement, à Québec, en 1887.
(Source : L'Hôtel du Parlement, Mémoire du Québec ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Pamphile Le May jouant aux cartes avec des proches
et amis. Il est celui à la longue chevelure blanche et
dont on voit le jeu de cartes. (Source : BANQ ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Buste de Pamphile Le May
par Henri Hébert
(Collection Université Laval ;
Source : L'Hôtel du Parlement,
Mémoire du Québec
)


jeudi 7 juin 2018

Songe intime

Joseph Harvey (1898-1973)
(Source : son recueil Les Épis de blé)




   Minuit sonnait au loin : je fermai Lamartine,
   Puis je rêvai longtemps sur sa lyre divine...

   ― Tourment ! que de sentir à son souffle, impuissant,
   Fermenter son esprit et bouillonner son sang ! 

   ― Je songeai de ceux-là ― sont-ils aussi des âmes ?
   Qui ne trouvent que cendre où je vois tant de flammes !
   Ô deuil ! Si c'étaient eux les heureux d'ici-bas,
   Eux dont le coeur est sourd et dont l'oeil ne voit pas,
   Qui, vaporeuse nuit dont l'étoile s'efface,
   N'ont d'âme que le nom et d'humain que la face !
   Ils existent, c'est tout ; ils ignorent qu'ils sont ;
   Ils vont bâillant leur vie ainsi qu'une leçon ! 
   Jamais on ne les voit vers la céleste algèbre
   Des constellations dresser leur front funèbre !
   ― La foudre éclate aux nues en un long trait de feu ;
   L'univers resplendit de quatre lettres : ―"Dieu"
   Qu'ont-ils vu ? Qu'ont-ils lu ? ―Rien ! Nul rayon ne zèbre
   Fût-ce un regard divin, la nuit de leur ténèbre.
   Leur mot ? ― Poésie, Art ? Que nous importe !― Hélas !
   Si c'était vraiment eux les contents d'ici-bas,
   Je n'échangerais point le tourment de mon âme
   Contre toute la paix de leur quiétude infâme !
   
   Oui, saigner ! oui, chercher est d'autant noble et beau
   Qu'on a son coeur pour guide et sa foi pour flambeau ! 

                                      Joseph Harvey* (1922)



Tiré de : Joseph Harvey, Les Épis de blé, Québec, Imprimerie Le Soleil, 1923, p. 62.

* Joseph Harvey est né à Causapscal le 21 juin 1898, d'Arméa Harvey, cultivateur et mesureur de bois, et d'Elmire Patoine. En 1900, sa famille s'installe à Sayabec. Son père, attiré par les plaines de l'Ouest et la propagande en faveur de la colonisation, quitta le Québec vers 1912 et s'établit à Ormeaux, devenu Big River, en Saskatchewan. Au décès de ses parents, Harvey acheta un magasin général à Bodmin
   Joseph Harvey publia plusieurs poèmes dans les journaux de l'endroit, sous le nom inversé de J. Yevrah. En 1923, il fit paraître son unique recueil de poésies, Les Épis de blé. Il est mort à Prince-Albert le 20 novembre 1973. 
(Source principale : Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec, tome 2, Montréal, éditions Fides, 1987, p. 450).

Pour en savoir plus sur Joseph Harvey, cliquer ICI 

Selon la critique littéraire Suzanne Paradis :  

«  Les poèmes de Joseph Harvey, ― qui se dit autodidacte et pratiquement inculte,  étonnent par leur solidité, par l'étendue de leur vocabulaire et la fraîcheur de leur élan. [...] La suite des pièces montre un poète doué et réceptif à ses lectures. Philosophe intelligent, Harvey échappe à la mièvrerie et son chant de laboureur a des accents qui ne trompent pas. Il n'écrit pas les fadaises du citadin qui idéalise la ferme et les bois ; il rend compte d'un labeur que sa jeunesse porte avec entrain. 
   Alors que ces poèmes émanent d'un véritable ouvrier de la terre, laboureur, semeur et récolteur de blé, l'imagination du poète interroge le monde, libre de préjugés et de modes littéraires dont il vit éloigné par la force des choses. Établi dans l'Ouest canadien, Harvey est à l'abri des [mesquines querelles d'écoles littéraires] et chante selon son coeur. Il imite volontiers ses maîtres Hugo, Chénier, Nelligan et, grâce à ces grands initiateurs, apprend la maîtrise de son outil. Malheureusement, cette première expérience n'aura pas de suite : Ils sont partis mes vers, comme on part à vingt ans / Quand on croit qu'un baiser quelque part nous attend ». (Dans : Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec, op. cit. ).

Dans sa préface, Joseph Harvey présente son recueil dans les termes suivants : 

«  Pour juger sainement d'une oeuvre, sous l'auteur, il faut voir l'homme.
   Ce volume Les Épis de blé ― est de la plume d'un défricheur très jeune, très enthousiaste, et surtout, très ignorant, n'ayant fréquenté, dans son enfance, que la petite école de sa vallée natale qu'il quittait, à l'âge de treize ans, pour suivre ses parents dans les Prairies de l'Ouest. Depuis cette date, il a demandé aux durs travaux des champs le pain de chaque jour. 
   Il espère que l'intention honorable qui a motivé ses essais lui fera pardonner, aux yeux des lettrés, d'avoir, pour charmer ses heures de solitude, quelquefois troqué la charrue du colon pour le luth du poète. 
   Il se hâte d'ajouter que, s'il croit en la toute-puissance du travail, dans quelque champ qu'on l'exerce, il ne se fait, d'autre part, aucune illusion sur son talent personnel. 
   Le plus grand mérite de l'auteur, en livrant à la publicité ces ébauches poétiques, est de faire preuve d'une audace peu commune, et peut-être aussi de montrer à la jeunesse, trop prompte à se décourager, ce que, sans grammaire, sans autre guide que sa bonne conscience, l'on peut faire, malgré tout, avec ces deux forces : Idéal et Volonté ». 

La chroniqueuse Ginevra (pseudonyme de Georgina Lefaivre) a consacré deux chroniques à la poésie de Joseph Harvey. On y lit notamment : 

« Il y a des personnes qui ont le don d'exprimer leurs pensées. Sans orthographe et sans grammaire, elles décrivent, et parfois avec une saisissante réalité, leurs sentiments, leur entourage et les tableaux qui passent sous leurs yeux. 
   Ce sont des ignorants, mais ils possèdent une parcelle du don qui fait les écrivains. Que les circonstances leur permettent d'étudier et de réfléchir, et vous verrez leur plume, dépouillée de sa gangue, devenir pinceau ou stylet. 
   Je connais tout là-bas, dans les prairies de l'Ouest, un poète laboureur qui appartient à cette catégorie. Suivant son propre témoignage, il y a trois ans, il savait à peine lire et penser. Ce qu'il lui a fallu de courage pour défricher en même temps son esprit et son champ ! [...]
   Il termine, en ce moment, une tournée de battages. C'est-à-dire qu'en compagnie d'une douzaine de rudes gars comme lui, il a parcouru la région pendant quatre ou cinq semaines et qu'il a nourri, de milliers de gerbes d'or, une énorme machine ventrue, affamée, irascible, et cela de l'aube à la nuit tombante, sous un ciel d'une sérénité implacable. 
   Et pour se reposer, il me raconte qu'il a un recueil, pour lequel il a déjà collectionné une centaine de pièces de vers, qui ne ressemblent point à ceux qui s'écrivent dans les chambres bien closes, ou dans des villes dont l'horizon ne dépasse point les cheminées et les toits. [...]
   Il laboure, il sème, moissonne sans relâche et je me figure que ses mains sont hâlées et brunes, de leur contact avec le sol. 
   Et l'hiver, lorsqu'il a engrangé sa récolte, et que son champ se repose sous son voile de neige blanche, il aiguise ses crayons, il dépouille sa plume et, sur le papier blanc, s'alignent des vers sonores, beaux comme les rayons de l'aurore, ou comme les nuages où se jouent toutes les lueurs du prisme, au soleil couchant. 
   Et je me demande où sont les joies les plus grandes : celles de mon ami le poète ou celles du laboureur, et quelle est la moisson à laquelle il songe davantage, celle des épis d'or, ou celle des vers chantants, qu'il offre à son pays du même coeur fidèle ». (Ginevra, août et octobre 1922, citée dans l'introduction au recueil Les Épis de blé). 

Georgina Lefaivre ("Ginevra")
(Source : Georges Bellerive, Brèves 

apologies de nos auteurs féminins,
Québec, Librairie Garneau, 1920)

Les Épis de blé, recueil de Joseph Harvey
d'où est tiré le poème Songe intime, ci-haut.