mercredi 17 juillet 2019

Emanations de la nuit

Joseph-Hormidas Roy (1865-1931)

(Source : Anthologie de la littérature
franco-américaine de la Nouvelle-
Angleterre
, tome 3, p. 194)




   Et doux, si doux, si loin aussi,
   Ce chant dans les grandes nuits calmes,
   Dans l'odeur de fleurs et de palmes,
   Et si bon au coeur indécis.

   Est-ce chant d'ange ou chant de femme ?
   Il est si vague, et si lointain,
   Et si doux, qu'on dirait certain
   Cantique où s'épancherait l'âme.

   Et si bon au coeur incertain
   Ce très subtil parfum de rêve !
   Effluve exquis de l'heure brève,
   Et doux, si doux, et si lointain...

   Et je vogue ainsi dans le songe,
   Dans le silence de la nuit,
   Berçant ma peine et mon ennui
   Sur l'aile blanche du mensonge. 

   Un corps diaphane et voilé,
   Flottant vaguement dans la nue,
   Monte vers l'étoile inconnue
   Où mon rêve s'est envolé. 

   Et ce corps, on dirait une âme,
   Tant il monte subtilisé,
   Suivi d'un sillon irisé
   Comme ces étoiles en flamme.

   Et lointain, ce spectre indécis, 
   Très lentement, toujours s'élève,
   Comme l'ascension du rêve,
   Toujours plus loin, plus imprécis...

   Nuit de douces mélancolies,
   Nuit berceuse de nos douleurs,
   Tu donnes la rosée aux fleurs,
   Et de nos maux tu nous délies !

             Joseph-Hormidas Roy (1902)



Tiré de : Anthologie de la littérature franco-américaine de la Nouvelle-Angleterre, tome 3, Bedford (New Hampshire), 1980, p. 219-220. 

Pour en savoir plus sur Joseph-Hormidas Roy, voyez la notice biographique et les documents sous son poème Paroles sincères, que les Poésies québécoises oubliées ont également présenté, de même que les articles d'époque présentés ci-dessous. 


Le poème Émanations de la nuit, de Joseph-
Hormidas Roy, ci-haut,  est tiré du tome 3 de
l'Anthologie de la littérature franco-américaine
 de Nouvelle-Angleterre
, parue à Bedford
(New-Hampshire) en 1980. 

Dans La Presse du 3 janvier 1903, le
poète Louis Fréchette a donné son
jugement, fort favorable, sur Voix
étranges
, unique recueil publié de
Joseph-Hormidas Roy.

(Source : BANQ ; cliquer
sur l'image pour l'agrandir)

Dans Le Passe-Temps du  6 décembre 1902, le
poète Albert Lozeau a exprimé son appréciation de
de Voix étranges, recueil de Joseph-Hormidas Roy.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Le recueil Voix Étranges a également été
l'objet d'une appréciation critique dans le
journal Le Samedi du 8 novembre 1902.

(Source : BANQ ; cliquer
sur l'image pour l'agrandir)

La mort de Joseph-Hormidas Roy a été mentionnée
Le Nouvelliste (Trois-Rivières) du 27 janvier 1931.

(Source : BANQ)

Dans le lac Gumpas Pond, au New Hampshire et proche du
Massachusetts, se trouve une petite île nommée en souvenir
de Joseph-Hormidas Roy.  Pour informations, cliquer ICI.

dimanche 14 juillet 2019

La Gaspésie

Blanche Lamontagne (1889-1958)




   N'as-tu pas vu la Gaspésie,
   Où sauvage et doux est le vent,
   Où le chêne pousse souvent
   Parmi les fleurs de la prairie : 
   N'as-tu pas vu la Gaspésie ?

   N'as-tu pas vu la Gaspésie,
   Ses forêts vierges et ses monts,
   Ses mariniers, ses goëmons
   Et sa claire mélancolie : 
   N'as-tu pas vu la Gaspésie ?

   N'as-tu pas vu la Gaspésie,
   Où le passé de nos aïeux
   Et leurs récits merveilleux
   Charment la jeunesse jolie :
   N'as-tu pas vu la Gaspésie ?

   N'as-tu pas vu la Gaspésie,
   Où les ancêtres ― des marins ! ― 
   Reviennent, par les soirs sereins,
   Chanter leur douce mélodie : 
   N'as-tu pas vu la Gaspésie ?

   N'as-tu pas vu la Gaspésie,
   Son large golfe et son "Rocher",
   Où le soleil vient se coucher,
   Chaque soir, dans une féerie : 
   N'as-tu pas vu la Gaspésie ?

   N'as-tu pas vu la Gaspésie,
   Son roc immuable et changeant,
   Sa grève d'or, son flot d'argent,
   Et leur sublime frénésie : 
   N'as-tu pas vu la Gaspésie ?

   N'as-tu pas vu la Gaspésie,
   Terre de la virilité, 
   De la fantastique beauté
   Et de la rude poésie : 
   N'as-tu pas vu la Gaspésie ?

   N'as-tu pas vu la Gaspésie, 
   Où, jadis, le noble Cartier
   Déploya l'étendard altier
   De la vieille France chérie : 
   N'as-tu pas vu la Gaspésie ?

   N'as-tu pas vu la Gaspésie,
   Notre Bretagne, où « l'adieu-va ! »
   Résonne aussi quand l'homme va
   Sombrer dans la vague en furie : 
   N'as-tu pas vu la Gaspésie ?

                Blanche Lamontagne (1913)



Tiré de : Blanche Lamontagne, Visions gaspésiennes, Montréal, Imprimerie du Devoir, 1913, p. 13-14. 

Pour en savoir plus sur Blanche Lamontagne, voyez la notice biographique et les documents sous ses poèmes Ma Gaspésie et Il vente, que les Poésies québécoises oubliées ont également présentés.


Visions Gaspésiennes, premier recueil
de Blanche Lamontagne, d'où est tiré
le poème La Gaspésie, ci-haut. On peut
consulter ou télécharger gratuitement
le recueil ICI.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

jeudi 11 juillet 2019

Bonheur lucide

Alphonse Beauregard (1881-1924)

(Source : Dictionnaire des auteurs de
 langue française en Amérique du Nord
)




   J'avais le souvenir d'ineffables aurores, 
   De ruisseaux cascadants cachés dans les vallons,
   De pourpres archipels et de grèves sonores
   Que visitent les flots crêtés et les hérons. 

   Je gardais le sourire accueillant des pinières
   Qui filtrent le soleil dans leur dôme verni. 
   J'avais en moi des horizons où les rivières,
   Dévalant des hauteurs, coulent vers l'infini. 

   Et lorsque je voulus m'exprimer, ô Nature, 
   Je trouvai ma pensée unie à ton décor,
   Fondue en toi, plus souple, harmonieuse et pure
   Et sachant se parer de symboles d'or.

   Ce n'étaient, cependant, que des baisers rapides, 
   Ces révélations de formes, de couleurs ; 
   Je passais, tu venais me ravir, mais stupide
   J'allais chercher au loin des plaisirs tapageurs. 

   Aujourd'hui, l'art m'a fait abandonner la hâte
   De voir ce qui m'attend au terme du chemin,
   Et chasse de mon coeur l'accoutumance ingrate
   D'assujettir le jour présent au lendemain. 

   Libre, je viens à toi, Nature qui m'appelles. 
   Déjà mes pas, froissant le trèfle, ont dégagé
   L'odeur d'après-midi vaguement sensuelles. 
   Je m'enivre de paix riante et d'air léger. 

   La lumière éblouit l'esprit et l'étendue. 
   Les montagnes, là-bas, où finit le lac bleu, 
   Avec les bois distants en chaîne continue,
   Font un cirque parfait, d'un dessin fabuleux.

   Des arbres espacés monte le chant des grives.
   La beauté de ce jour en moi trouve son nid,
   Et semble une caresse ancienne que ravive
   Un coeur infiniment lucide et rajeuni. 

                          Alphonse Beauregard (1921)



Tiré de : Alphonse Beauregard, Les Alternances, Montréal, Roger Maillet Éditeur, 1921, p. 123-125.

Pour en savoir plus sur Alphonse Beauregard, voyez la notice biographique sous son poème Survivre, également présenté par les Poésies québécoises oubliées

Sur le recueil Les Alternances, on lira avec profit la recension critique qu'en fit Louis Dantin, écrivain, critique littéraire et le mentor principal d'Émile Nelligan, aux pages 17-18 de l'édition du 15 avril 1922 de la Revue moderne : cliquer ICI


Les Alternances, recueil d'Alphonse Beauregard
d'où est tiré le poème Bonheur lucide, ci-haut.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Recension signée Englebert Gallèze (nom de plume du poète Lionel Léveillé)
du recueil Les Alternances, dans le journal Le Nationaliste du 13 août 1922.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Mention du recueil Les Alternances par
« Claude Bâcle » (pseudonyme de Claude-
Henri Grignon), dans L'Avenir du Nord
du 6 janvier 1922.

(Source : BANQ ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

À l'occasion de la mort tragique d'Alphonse Beauregard, Louis Dantin lui
a rendu hommage dans L'Avenir du Nord du 29 février 1924, en plus de
publier trois poèmes inédits du poète disparu.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Mention de la mort accidentelle
d'Alphonse Beauregard dans Le
Devoir
du 15 janvier 1924.

(Source : BANQ ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Dans son édition du 16 janvier 1924, le
magazine Le Passe-Temps a rendu
hommage à Alphonse Beauregard
dans les jours suivant son décès.

(Source : BANQ :
cliquer sur l'image pour l'agrandir)
 

lundi 8 juillet 2019

Le brouillard s'est enfui

Louis-Joseph Doucet (1874-1959)

(Source : L. Mailhot et P. Nepveu,
La poésie québécoise des origines
à nos jours
, Québec, 1980, p. 143)




   Le brouillard s'est enfui loin du passant qui passe,
   On pourra voir planer les oiseaux dans l'espace.
   Les sauvages rochers se mirent dans la mer
   Sous l'éternel soleil dont tout rayon m'est cher !

   Pour respirer l'air frais de la savane immense,
   Je suivis le sentier qui longe le coteau,
   Je traversai les bois connus de mon enfance,
   Je fus boire à la source à l'ombre d'un bouleau.

   Midi sonnait au loin sur la blonde campagne,
   Je me pris à songer à mon jeune âge mort,
   À mes espoirs bercés, à mes châteaux d'Espagne,
   Reconstruits tant de fois, démolis plus encor !

   Au renouveau des bois, aux bercements des plages,
   J'ai souvent médité la fuite des instants,
   J'ai souvent contemplé l'exil des blancs nuages,
   Ces drapeaux inconnus qui flottent dans le temps.

   Les ruisseaux ruisselaient sur la terre fumante,
   Le fleuve bondissait vers l'océan lointain ;
   La chanson s'exhalait de toute lèvre aimante...
   La vie est infinie aux rayons du matin ! 

                            Louis-Joseph Doucet* (1912)



Tiré de : Louis-Joseph Doucet, Les palais chimériques, Québec, 1912, p. 115.

* Louis-Joseph Doucet est né à Lanoraie le 29 octobre 1874, de Louis Doucet, cultivateur, et de Félonise Harnois. Ayant pratiqué lui-même le métier de cultivateur, il travailla dès l'âge de quinze ans à bord des caboteurs du fleuve Saint-Laurent. 
   En 1894, alors qu'il avait déjà vingt ans, il entreprit ses études classiques au Séminaire de Joliette et les termina en 1901.
   D'abord surveillant à l'École normale Jacques-Cartier, à Montréal, il enseigna à l'Académie Saint-Jean-Baptiste (1902-1903), située sur le Plateau Mont-Royal. Il fut en 1904 chroniqueur judiciaire pour les quotidiens La Presse et Le Canada. En 1906, il devint agent d'assurances, mais en 1911, il fut congédié par son employeur qui jugeait que son activité littéraire entrait en conflit avec sa vie professionnelle. Il s'établit dès lors à Québec, où il devint fonctionnaire au Département de l'Instruction publique.
   Admis en 1902 au sein de l'École littéraire de Montréal, il participa en 1923, avec Alonzo Cinq-Mars, Avila de Belleval, Francis DesRoches et Alphonse Désilets, à la fondation de la Société des poètes canadiens-français. L'année suivante, en 1924, il fut proclamé « Prince des poètes ». Auteur de plus d'une quarantaine de recueils de poésies, de contes et d'essais, il collabora activement à plusieurs revues littéraires, dont Le Terroir. Outre la littérature, l'instruction gratuite et obligatoire au Québec fut l'une des grandes causes de sa vie. 
   Louis-Joseph Doucet est mort à Montréal le 15 avril 1959. Il a été inhumé dans son village natal de Lanoraie. Il avait épousé Yvonne Yon à Montréal, le 22 mai 1906. 
(Sources principales : Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec, tome 2, Montréal, éditions Fides, 1981, p. 202 ; Laurent Mailhot et Pierre Nepveu, La poésie québécoise des origines à nos jours, Québec, Sillery, Presses de l'Université du Québec et Montréal, Éditions de l'Hexagone, 1980, p. 143). 

Pour en savoir plus sur Louis-Joseph Doucet, cliquer ICI

De Louis-Joseph Doucet, les Poésies québécoises oubliées ont également publié : ―Souvenance et ―Bise d'hiver


Le poème Le brouillard s'est enfui, ci-haut,
est tiré du recueil Les palais chimériques,
de Louis-Joseph Doucet.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Dédicace manuscrite de Louis-Joseph Doucet
dans son dernier recueil, Les aubes mortes.

(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Durant les dernières années de sa vie, Louis-Joseph Doucet
a habité le deuxième étage de cette maison située au 2581
rue Lacordaire, à Montréal.

(Source : Street View ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Article paru dans La Presse du 17 avril 1959 à
l'occasion de la mort de Louis-Joseph Doucet.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Le Soleil, 16 avril 1959.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Le Devoir, 17 avril 1959.

(Source : BANQ)

vendredi 5 juillet 2019

Le Vieux Moulin de Joliette

Site où se trouvait le Vieux Moulin qu'évoque dans le poème ci-dessous de
Sylvestre Sylvestre (1857-1950), alors étudiant au Collège de Joliette.

Le jeune poète apporte cette précision quant au site du Vieux Moulin :


« But de promenade, sur les bords de la rivière l'Asssomption, à 3 miles de Joliette ».

Le poème est paru pour la première fois dans l'édition du 15 juin 1877 de

La Voix de l'écolier, journal publié par le Collège de Joliette. À l'époque
où le poème fut composé, il restait encore quelques ruines du moulin 
devenu inopérant en 1828. De nos jours il n'en reste plus que quelques
 rares vestiges à peine perceptibles. Il est toutefois encore évoqué par 
le Chemin du Vieux-Moulin.

(Photo : Daniel Laprès, 4 juillet 2019 ; cliquer sur l'image pour l'agrandir) 




   Bravant les coups du temps, une muraille grise
   Solitaire survit, tout près de l'onde assise ;
            À ses pieds la vague mugit.
   Déjà bien des hivers ont couronné sa tête
   De neige et de frimas ; bien souvent la tempête
            A battu son flanc décrépit. 

   Elle reste debout, fière de ses années,
   Les ruines tout autour gisant amoncelées
            Lui donnent un air de grandeur.
   Elle domine au loin le cours de la rivière ;
   De l'antique moulin rentré dans la poussière
            Elle rappelle la splendeur. 

   Des eaux baignant ses pieds j'aime les blancs rapides ; 
   J'aime à voir les grands troncs s'élancer intrépides
            Du sein de l'écume des flots. 
   J'aime son front usé par la sifflante bise ;
   J'aime quant à ses pieds vient souffler la brise ;
            J'aime son paisible repos.

   Quand des feux de l'été la grève s'illumine,
   Il m'est doux de rêver sous la croulante ruine,
            Dernier débris du vieux moulin ;
   Quand, libre de l'étude, on me mène au rivage
   Où languit oublié ce granit d'un autre âge,
            Je lui souris dans le lointain. 

   Qu'il est de poésie en son morne silence
   Et dans sa côte abrupte où le grand pin s'élance
            En montant vers l'azur des cieux ! 
   Et que de souvenirs sur la déserte rive
   Où ne soupire plus que l'onde fugitive !...
            C'est là que vivaient nos aïeux ! 

   Leurs ossements blanchis dorment au cimetière,
   Mais l'oeuvre de leurs mains s'élève, encore altière,
            Semblant braver les éléments : 
   Ainsi, dans nos forêts, on voit un chêne antique,
   Au milieu d'arbres morts se dressant magnifique, 
            Braver la rage des vents. 

                               Sylvestre Sylvestre* (1877)



Tiré de :  La Voix de l'écolier, Collège de Joliette, Vol. 1, No 18, 15 juin 1877. 

Sur le « Vieux Moulin », voyez ci-dessous un article paru dans le même journal le 15 juin 1877. 

*  Sylvestre Sylvestre est né à L'Ile-aux-Castors, à Berthierville, le 28 octobre 1857, de Louis Sylvestre, cultivateur, député puis conseiller législatif, et de Marie-Louise Plante. Il étudia au Collège de l'Assomption de 1870 à 1876, puis compléta son cours classique au Collège de Joliette
   Après ses études en droit à l'Université Laval de Montréal, il fut reçu avocat en 1879 et pratiqua sa profession à Québec, au sein d'une étude légale dans laquelle il était l'associé de Lomer Gouin, premier ministre du Québec de 1905 à 1920. Il fut secrétaire du célèbre curé Antoine Labelle, développeur du Nord, lorsque ce dernier occupait le poste de sous-commissaire au département de l'Agriculture et de la Colonisation. Il fut également l'exécuteur testamentaire du curé Labelle. Par la suite, Sylvestre Sylvestre devint sous-ministre des Travaux publics, jusqu'en 1921, année de sa retraite. 
   Sylvestre Sylvestre est mort à Québec le 7 septembre 1950. Il est inhumé au cimetière de l'Ile-Dupas. Il avait épousé Marie-Antoinette Biron, à Saint-Cuthbert, le 25 novembre 1885.
   Le lac Sylvestre, au Saguenay, commémore son souvenir. Toutefois, ce fait semble avoir été oublié par la Commission de toponymie du Québec, que nous avons avisée en lui transmettant une preuve que l'on peut trouver ICI et qui confirme que ce lac est bel et bien dédié à la mémoire de Sylvestre Sylvestre. 
(Sources : Les anciens du Collège de l'Assomption : les membres du 38e cours, p. 18 ; journal L'Action catholique, 9 septembre 1950 ; Noms géographiques de la province de Québec, Québec, Département des terres et forêts, 1921, p. 289 ; Ancestry. ca ; M. Claude Larochelle).



On aperçoit sur cette photo Sylvestre Sylvestre en 1889, alors qu'il avait
31 ou 32 ans, le premier debout à gauche de la deuxième rangée, portant
un habit pâle et une barbe. On reconnaît assis au centre de la table, les
bras croisés, Honoré Mercier, alors premier ministre du Québec, et
à sa droite le célèbre colonisateur du Nord, le curé Antoine Labelle.

(Source : M. Claude Larochelle, que nous remercions ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Sylvestre Sylvestre, tiré
de la photo précédente.

Le poème Le Vieux Moulin, ci-haut, est tiré de l'édition du 15 juin 1877
du journal estudiantin La Voix de l'écolier, du Collège de Joliette.



Cet article consacré au Vieux Moulin, dont l'auteur est Joseph Laporte, étudiant au Collège de Joliette, est paru dans l'édition du 15 février 1879 de La Voix de l'écolier : 



LE VIEUX MOULIN

I

Le voyageur qui, vers la mi-juin, s'éloigne de Joliette par le sud de la ville, foule un chemin formé d'un sable fin, brûlé au contact des rayons solaires, cédant jusqu'à une certaine profondeur sous la pression de ses pas, mais qui ne tarde pas à se changer en une terre plus ferme pour se couvrir à quelque distance d'herbes vertes.

Peu à peu la route se borde de rosiers sauvages ou de mûriers ; tantôt elle s'approche d'une rive escarpée au bas de laquelle l'Assomption roule en mugissant ses flots que déchirent partout des roches aigües, tantôt elle se découpe sur une campagne verdoyante. Aux abords de la ville s'offrent ça et là quelques habitations dont l'une se cache sous de grands arbres tandis que les autres étalent toutes leurs richesses légumières symétriquement rangées dans l'enclos des jardins.

Cependant, à mesure que la distance augmente entre le touriste et la ville, la culture s'attriste, les champs sont embarrassés de taillis ; une seule maison se rencontre encore, elle est bien basse et bien chétive. Sur la gauche une lande écorchée par le vent ne présente plus que quelques arêtes sablonneuses ; à droite bientôt la forêt commence, et le chemin, se précipitant tout à coup, forme une pente rapide, tandis qu'une courbe profonde le ramène près de la rivière.

Dans le triangle déterminé par la voie publique à droite et les eaux à gauche, une ravissante perspective vient soudainement frapper la vue par des tons variés et des ombres dont le peintre essaierait vainement de reproduire l'effet ; le tout enchâssé comme une coupe d'émeraude dans des bords de gazon et de feuillage et placé sous un ciel profond aux reflets d'azur, où flottent quelques petits nuages légèrement teints de pourpre ou lamés d'argent, tels que des flocons de laine dérobés aux buissons pour être semés sur la surface des flots bleus.

La rivière, vers laquelle s'incline doucement la rive droite et qui voit l'autre bord suspendre au-dessus de son sein d'énormes roches à la crête chevelue, réunit en cet endroit ses ondes qu'elle retient un instant captives, pour les précipiter tout à coup avec fracas dans une déchirure profonde de son lit rocailleux. Cette cascade dont la grande voix mugit sans cesse, dont les eaux se soulèvent en tourbillons écumeux, se tordent et fuient rapides, est le plus bel ornement du paysage.

Le regard s'arrête ensuite avec curiosité sur une vieille ruine qui, malgré sa tête chenue, son pied calciné, ses flancs pleins de lézardes, dresse encore avec fierté ses pierres d'un autre âge, étale avec orgueil les décombres dont elle a jonché le sol, semble se targuer des couleurs grises dont elle tache un tableau éblouissant de jeunesse et de vie. Ce pan de cheminée, dernier vestige d'un édifice dont les renflements et les nombreuses dépressions du terrain indiquent l'ancienne étendue, est ce qui porte encore le nom de VIEUX MOULIN.

Le site a des aspects pittoresques, tant de lumière et de vivacité, surtout tant de sauvage poésie, que le promeneur ne peut s'empêcher d'y diriger souvent ses pas pour y rêver sous l'ombrage, bercé par le sourd grondement des ondes ou les airs joyeux des bandes ailées qui habitent les mille retraites de la forêt.

Il faut voir dans les journées de soleil des familles entières s'ébattre au milieu de cette charmante clairière. Les jeunes enfants vont se mirer dans les petites vagues qui lèchent les galets ; les plus hardis vont jusqu'à laisser pendre leurs pieds dans le liquide séducteur ; d'autres, les joues en feu, poursuivant les insectes ou cueillant les fleurs qui émaillent le tapis de verdure, laissent échapper des rires frais pleins d'un immense bonheur. Les aînés sont occupés l'un à préparer les fourneaux dont la fumée s'élève aussitôt au milieu des débris de l'antique cheminée ; l'autre, stoïquement assis près des eaux, une longue perche à la main, jette un regard distrait aux frétillants poissons qu'il a capturés et qu'un creux du rocher plein d'eau de pluie retient prisonniers ; un troisième, debout sur les blocs rugueux qui se penchent au-dessus de la cascade, contemple rêveur le tourbillon des flots rongeant les pierres contre lesquelles il se brise.

Les scènes agrestes et les tableaux de joies intimes qu'offrent ces lieux où la nature semble avoir répandu ses plus vives couleurs, sont nombreux et variés comme les jours de la belle saison. Il n'est peut-être pas un habitant de Joliette qui ne connaisse cette promenade si vantée ; pas un élève de toutes les générations sorties de notre Collège qui ne soit allé folâtrer autour des ruines du « Vieux Moulin ».

II

Chose étrange que le temps ! Il est indispensable à l'activité humaine et il détruit avec la sûreté du moissonneur ce qu'il avait concouru à édifier ; il aide l'homme qui construit, il sert la plante qui croît pour braver les vents et la liane qui rampe et se tord dans les crevasses du rocher ; mais il se fait de même l'allié de la tempête qui déracine le chêne, du froid qui fend le cailloux, de l'humidité qui suinte et lézarde nos murs ; il est surtout la force de la goutte d'eau qui creuse la pierre ; il s'acharne sans pitié à ce qui est debout ou qui fut quelque chose, il respecte et laisse grandir ce qui naît ou ne fut rien.

Combien de fois n'avons-nous pas vu s'accomplir sous nos yeux ces deux actions contraires du temps ? Joliette, qui maintenant s'élève gracieuse et pimpante, est parée des dépouilles opimes de la forêt : à chaque blanche maisonnette qui jadis surgissait du sol, on avait sacrifié une hécatombe de chênes vigoureux, ornements de l'endroit, car il fut un temps où les lieux que nous habitons disparaissaient totalement sous le sombre couvert d'un bois épais. À la place de nos rues vastes et découpées avec symétrie, de hautes futaies s'élançaient, enchevêtrant leurs branches mêlées de vignes sauvages.

On ne voyait alors aucun sentier, guide du voyageur, entre les troncs noueux des grands arbres et au milieu de ces retraites pleines de mystère. Pourtant un petit chemin sortant du village de St-Paul, bordé d'abord d'ormes haut lancés, ne semblait-il pas s'enfoncer au plus épais du fourré pour gagner dans la direction du site qu'occupe notre petite ville ? Oui, et chaque jour quelque paysan, montant une lourde charrette chargée de sacs d'un blé généreux, n'allait-il pas sur le parcours de cette route, mêlant à la grande voix des bois quelque vieille chanson normande ?

Mais le voyageur, après avoir atteint la berge et remonté quelques instants le cours de la rivière, débouchait tout à coup avec un soupir de satisfaction au milieu d'une étroite clairière et saluait d'un refrain joyeux une cascade toute blanche d'écume ainsi qu'une habitation massive dont le toit rouge tranchait sur le vert feuillage des bois et les flots bouillonnants de l'Assomption. C'était le MOULIN qui n'avait pas encore mérité son épithète de VIEUX.

Il était là sous sa toiture en biseau : ses quatre murs percés de larges ouvertures toutes blanches avec leur épaisse couche de poussière farineuse, se cramponnaient fortement au roc de la grève, et une petite construction également de pierre, se détachant du flanc oriental semblable à un pesant bastion, venait s'asseoir sur un canal naturel taillé sur la roche vive, dans lequel coulait à pleins bords une onde tourmentée dont le clapotis et les heurts puissants se mêlaient aux bruissements saccadés et aux sourds grondements des meules broyant le grain.

Vers le centre du moulin, faisant face à la voie publique, une vaste porte toute grise aussi, imprégnée par le nuage de farine auquel elle livrait sans cesse passage, offrait entre les garde-fous de son solide perron, une entrée commode aux clients du meunier. Mais le côté ouest de la bâtisse attirait l'attention d'une manière particulière par le contraste frappant qu'il formait avec les murs latéraux.

Plus d'une fois, tandis qu'on replaçait dans leur voiture le froment qu'elles avaient apporté, maintenant changé en une riche farine, de bonnes paysannes s'étaient surprises à diriger un regard curieux vers le pignon aux gentilles fenêtres ornées de blancs rideaux, puis encadrées dans une verte guirlande de houblon ; elles enviaient le bonheur qui habitait derrière ces pierres à demi-cachées par les pruniers en fleurs et les bouquets d'aubépine ; elles avaient deviné que c'étaient là les appartements de la meunière et de sa paisible famille. Les honnêtes paysans, habitués du moulin, jouissaient aussi du coup d'œil charmant que présentait le modeste potager adossé à cette partie de l'habitation.

Tel était le moulin de M. de Lavaltrie en 182o : une construction à la pesante carrure, mais dont la mine pittoresque ne pouvait qu'orner davantage un site plus pittoresque encore ; tel on retrouverait le vieux moulin si, réunissant la poudre que le vent a semée là-bas sur les bords de l'Assomption et les débris épars dans l'herbe fraîche, on les rapprochait, après leur avoir rendu leur forme primitive, de la cheminée vieille et solitaire dont l'ouragan traînera bientôt dans les flots les derniers décombres.

Tiré de : La Voix de l'écolier, Collège de Joliette, Vol. III, no 10, 15 février 1879.




« Des eaux baignant ses pieds j'aime les blancs rapides ; 
J'aime à voir les grands troncs s'élancer intrépides
Du sein de l'écume des flots ».

(Photo : Daniel Laprès, 4 juillet 2019 ; 
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Extrait d'un article paru dans Le Devoir du 28 février
1931 au sujet du Vieux Moulin de Joliette.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Extrait de Gerbes de souvenirs, tome 1, de l'abbé A.-C. Dugas,
Montréal, Arbour & Dupont Imprimeurs-Éditeurs, 1914, p. 29.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Sylvestre Sylvestre dans sa cinquantaine.

(Source : Ancestry.ca)

Sylvestre Sylvestre était le fils de
Louis Sylvestre (1832-1914), député 
puis conseiller législatif.

(Source : Pierre-Georges Roy,

La législature de Québec, Lévis, 
Bulletin des recherches historiques, 
1897, p. 48)

Article paru dans le journal L'Action catholique, de
Québec, le 9 septembre 1950, à l'occasion de la
mort de Sylvestre Sylvestre.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)