mardi 19 février 2019

La Rose et l'Immortelle

Pierre Garnot (1801-1869)
(Source : Le Répertoire national, vol. 2)




   La Rose et l'Immortelle en un même jardin
   S'entretenaient un jour ensemble ;
   Chacune plaignait son destin. 

   « Que mon sort est affreux, amie, ah ! qu'il me semble
   Que ma triste immortalité 
   N'est rien près de votre beauté ;
   Oh ! oui, je céderais sans peine,
   Pour le moindre de vos appas,
   Cette immortalité qui me gêne et m'enchaîne
   Et dont je ne fais aucun cas ». 

   À la Rose en ces mots s'adressait l'Immortelle,
   Pleurant sur sa condition,
   Sacrifiant tout autre don
   Au plaisir d'être belle. 

   « Que votre plainte est indiscrète, 
   Lui disait la Rose à son tour.
   Si vous saviez quelle peine secrète
   Me vient consumer chaque jour.
   Je possède, il est vrai, des charmes,
   Je l'emporte sur mes compagnes
   Par mon éclat et mes attraits ;
   Mais puis-je jouir du bonheur ? Jamais.
   Faites attention à mon peu de durée : 
   Vous voyez la même journée
   Bien souvent éclairer et flétrir mes appas.
   Non, ma chère, je ne crois pas
   Que mon destin soit préférable
   À celui dont vous jouissez ;
   Le vôtre est bien plus agréable
   Que celui que vous m'enviez.
   Il est vrai, vous n'êtes point belle,
   Mais quel bonheur pour vous : vous êtes éternelle ». 

   Elle aurait parlé plus longtemps,
   Mais le jardinier survenant
   La force à céder la parole.

   « Cessez votre plainte frivole,
   Mes belles, leur dit-il d'un air tout courroucé ;
   Quand même Jupin irrité 
   Se rendrait à votre désir,
   Vous n'en seriez pas plus contentes ;
   Vous le feriez encor souffrir
   Par vos clameurs impertinentes.
   Taisez-vous, ne dites mot,
   Remerciez-le de votre lot.

   Vous raisonnez comme les hommes :
   Il n'est dans le siècle où nous sommes
   Personne content de son sort ;
   Et c'est sur Jupiter que tombe tout le tort.
   Depuis l'habitant des chaumières
   Jusqu'au plus puissant potentat,
   Chacun se plaint de ses misères,
   Nul n'est content de son état.
   Mais le maître des Dieux, fatigué de leurs plaintes
   Et de leurs soupirs ennuyeux, 
   Désormais ne veut plus écouter leurs complaintes,
   Et je crois qu'il fera bien mieux : 
   Car de pouvoir toujours contenter tout le monde,
   Il n'est rien de si rare en la machine ronde. 
   Cessez donc de chercher un destin plus heureux : 
   Aimez l'état où vous ont mis les Dieux ». 

                                       Pierre Garnot* (1842)



Tiré de : Le Répertoire national, volume 2, Montréal, J. M. Valois & Cie Libraires-Éditeurs, 1893, p. 316-318.

* Pierre Garnot est né à Montréal le 29 juin 1801, de Jean-Pierre Garnot et de Véronique Gagnier. À l'âge de dix ans, il entra au Collège de Montréal où il fit ses études classiques. Il prit la soutane en 1819 et la garda durant sept ans comme professeur dans la maison où il avait fait ses études. Il étudia ensuite le droit durant deux ans. Il se maria à Saint-Joseph-de-Chambly le 11 avril 1831 avec Julie Éléonore Morin.
   Il fut ensuite professeur au Collège de Chambly, où il enseigna de 1830 à 1836 et dont on considère qu'il fut l'un des fondateurs. En 1836, il fut rédacteur pendant six mois du journal L'Écho du Pays, puis il enseigna au Collège de l'Assomption jusqu'en 1844.
   Installé à Montréal à partir de 1844, il donna des cours privés de latin et de français. Diverses institutions d'enseignement anglophones requirent ses services comme professeur de français.
   Il fut aussi l'un des fondateurs de l'Académie commerciale catholique de Montréal, une école scientifique et industrielle également nommée École du Plateau (située sur le site actuel du Palais des Congrès), qu'il regardait comme son oeuvre la plus importante et où il enseigna depuis la fondation de cet établissement, en 1853, jusqu'à sa mort survenue à Montréal le 15 février 1869.

   Dans les années précédant son décès, il s'était particulièrement consacré à l'enseignement des jeunes enfants. Il était également un membre actif de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal.
(Sources : Anastase Forget, Histoire du collège de l'Assomption, Montréal, 1933, p. 470 ; Le Répertoire national, volume 2, Montréal, J. M. Valois & Cie Libraires-Éditeurs, 1893, p. 222 ; Le Courrier du Canada, 19 février 1869)


La fable poétique La Rose et l'Immortelle,
ci-haut, est parue dans le deuxième tome
du Répertoire national, que l'on peut ICI
consulter ou télécharger gratuitement. 

Pierre Garnot fut bien regretté lors de son décès, comme en témoigne
cet article paru dans Le Courrier du Canada du 19 février 1869.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Mention du décès de Pierre Garnot dans le numéro de
mars 1869 de L'Écho du Cabinet de lecture paroissial.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

samedi 16 février 2019

Taquineries poétiques au « comité de la pipe »

Pierre-Joseph-Olivier Chauveau (1820-1890)
et 

Joseph-Charles Taché (1820-1894)
(Source : BANQ)



Une présentation d'Ernest Gagnon :


   Le « comité de la pipe » du Parlement de la province unie du Haut et du Bas-Canada comptait, en 1851, parmi ses membres les plus assidus, deux jeunes députés dont l'un, M. Joseph-Charles Taché, médecin, fumait beaucoup, et l'autre, M. Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, avocat, ne fumait pas du tout. [Tous deux furent élèves au Petit séminaire de Québec et docteurs ès Lettres de l'Université Laval].

   Le Parlement siégeait à Toronto, et les Hauts-Canadiens étaient émerveillés de la verve des deux jeunes députés des comtés de Rimouski et de Québec, qui apportaient dans leurs discussions tant de gaieté et d'intelligence, et dont les talents variés faisaient déjà présager un brillant avenir. 

   M. Chauveau, séduit par l'attrait des réunions du « comité de la pipe », affrontait vaillamment les âcres senteurs de la fumée de tabac ; mais il avait soin de désinfecter ses vêtements en plaçant dans chacune de ses poches d'habit un mouchoir saturé de patchouli, le parfum alors à la mode.

   M. Taché racontait volontiers ses aventures sur mer et sur terre, par la pluie et par la neige, en compagnie des chasseurs qu'il égalait en endurance et dont il avait partagé les misères et les enthousiasmes.

   Un soir surtout, M. Taché mit tant de couleur et de verve dans ses récits pleins d'âpreté et de sauvage grandeur, qu'il remporta un très vif succès. Les députés battaient des mains et frissonnaient... de plaisir, heureux de se sentir bien à l'abri dans ce Parlement garanti contre les tempêtes par la constitution et la tôle galvanisée. M. Chauveau parlait peu ce soir-là, mais il souriait de l'air d'un homme qui médite quelque chose. 

   Le lendemain, le jeune député de Rimouski reçut, sous une double enveloppe, une pièce de vers, signée « Josephte », écrite en belle écriture ronde. Voici cette pièce :

RIMOUSKI

   Connais-tu cette terre où se fond le marsouin,
   Où l'on entend gémir le huard, le pingouin,
   Où juillet est brumeux, où, dans la canicule,
   On grelotte en plein jour ainsi qu'au crépuscule ?

   La connais-tu la terre où l'avoine périt,
   Où la pauvre patate avec peine fleurit,
   Où le vent du Nord-Est, douze mois dans l'année,
   D'harmonieux accords remplit la cheminée ?

   C'est là que je veux vivre avec mon bien-aimé !
   C'est là que nous irons, ô toi que j'ai charmé !
   Nous y serons heureux comme les hirondelles ;
   Tous deux nous porterons sur nos coeurs... des flanelles.

   Nous irons sur la grève aspirer le varech ;
   Le soir nous mangerons un peu de hareng sec.
   Si le catarrhe en maître attaque nos poitrines,
   Si nos jours sont comptés par les Parques chagrines,

   Ensemble nous mourrons ! Au fond de l'Anse-au-Coq
   Nous serons inhumés avec ou sans cortège ; 
   Pour toute inscription sur le funèbre roc
   L'hiver apportera quatorze pieds de neige. 

                                                                                                      JOSEPHTE
             Toronto, 4 août 1851.



   La réponse ne se fit pas attendre. M. Chauveau était rendu à son siège de député, dans l'après-midi du 5 août, lorsque son collègue M. Taché se présenta à lui et lui remit une lettre ouverte en lui disant :

    Voici la réponse à votre épître en vers. 

   ― Mon épître en vers ? Mais je ne vous ai pas écrit.

    Oh ! ne niez pas... je vous ai facilement reconnu.

    Et à quoi m'avez-vous reconnu ?

    À l'odeur : votre papier sentait le patchouli...

    « Cré sauvage ! » (textuel) répliqua M. Chauveau : moi qui croyais vous avoir dépisté !

   Voici cette réponse de M. Taché ainsi que la réplique de M. Chauveau : 


RÉPONSE 

   Je connais cette terre, et je l'aime si bien
   Que sur mon coeur, hélas ! tes vers ne feront rien.
   Les brumes effrayant ta frileuse personne,
   À son mâle habitant n'offrent rien qui l'étonne.

   La tempête mugit ! Sur sa barque rapide
   Il s'élance, et, docile à la main qui le guide,
   L'esquif ouvre les flots... Oh ! la mer en fureur
   A des beautés, crois-moi, défiant le rimeur. 

   Monté sur un canot, quand la vague repose
   Au sein d'un calme plat, gaiement il se dispose
   À chasser le huard aux brillantes couleurs,
   La gentille pétrelle et les canards plongeurs. 

   Tu te plains de l'hiver, pauvre enfant des salons,
   Tu te plains de la neige et des froids aquilons,
   Tu te plains du roc nud où la lame se brise : 
   Sybarite élégant, va chauffer ta chemise !

   Ne crains pas le catarrhe à nos fortes poitrines !
   Dans nos fertiles champs il n'est pas de famines ;
   Josephte peu s'enquiert où l'on doit l'enterrer,
   Certaine que toujours il faudra bien l'aimer. 

                                                                                                 J.-C. T. 
             Toronto, 5 août 1851.


RÉPLIQUE

   J'ai longtemps médité ta poétique épître : 
   Elle est encore ouverte au coin de mon pupître.
   Je me plains de l'hiver, me dis-tu ! Mais non pas,
   C'est l'été qui m'étonne en tes heureux climats !

   Les brumes de juillet, non celles de novembre,
   Les frimas du mois d'août, et non ceux de décembre,
   Ont inspiré ma muse. Au reste, que chacun
   Chérisse son pays, c'est juste et c'est commun.

   Au tendre rossignol, préfère le pingouin ;
   Va chasser le huard, assommer le marsouin ;
   Nourris-toi de gruau, bois de l'huile à plein verre,
   Sois heureux à ton goût sur cette aimable terre.

                                                                                                  P.-J.-O. C.
            Toronto, 5 août 1851.



Tiré de : Ernest Gagnon, Pages choisies, Québec, J.-P. Garneau libraire-éditeur, 1917, p. 132-137. 

Pour en savoir plus sur Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, cliquer ICI, et sur Joseph-Charles Taché, cliquer ICI.

De Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté :  ― La Messe de Minuit à l'Islet


Le récit ci-haut présenté a été écrit par Ernest Gagnon, l'un des
plus importants piliers de la culture québécoise, et publié dans
son ouvrage posthume Pages choisies, en 1917.

Sur Ernest  Gagnon, on peut lire ICI le dossier présenté par
les Glanures historiques québécoises.

On peut ICI télécharger gratuitement l'exquis
volume qu'est Pages choisies.

Les Poésies québécoises oubliées ont également présenté un
très beau poème à sa mémoire : Sur la tombe d'Ernest Gagnon.

(Source de la photo d'Ernest Gagnon : BANQ ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Hélène Sabourin a publié cette intéressante
et inspirante biographie du premier Premier
ministre du Québec, P.-J.-O. Chauveau, un
personnage historique fort sympathique qui
s'est beaucoup démené pour la culture et pour
l'éducation de notre peuple, et qui est bien
trop peu connu même s'il mérite beaucoup 

mieux. On peut commander cet ouvrage 
dans toute bonne librairie. Informations ICI. 

mercredi 13 février 2019

Tempête

P.-E-J. Prendergast (1858-1945)
(Source : BANQ)




   Noir démon de la nuit, ô Tempête, je t'aime !
   Ta voix stridente et forte en mon coeur vient vibrer.
   Ton effort orageux me révèle à moi-même,
   Je respire ton souffle et me prends à pleurer. 

   Emporte-moi bien loin dans les vents et la brume.
   Ce front triste et brûlant, peux-tu le rafraîchir ?
   Fais tomber dans mon coeur tes torrents, ton écume,
                     Et, dis-moi, peux-tu le remplir ?

   Escalade des monts l'inabordable crête ; 
   Donne, comme à la mer, des vagues au glacier ;
   Ravage, emporte, brise, et que rien ne t'arrête ! 
   Mais lorsque tout s'abat sous ton souffle, ô Tempête,
   Ah ! ne crois pas pouvoir me briser tout entier. 

   Toi qui veut le néant, que peux-tu sur mon âme ?
   Quand tes eaux ont rempli les ravines d'horreur,
   Tes torrents sauraient-ils éteindre cette flamme
   Qu'avec la vie un jour m'insuffla le Seigneur ?

   Si je suis ton jouet, je suis aussi ton maître.
   Tes vents s'apaiseront : moi je ne peux mourir.
   Tu peux bien me briser, tu ne détruis pas l'être ;
   Ton effort impuissant m'apprend à me connaître,
                     Tu ne peux pas m'anéantir !

                     Puis au-delà de la tourmente
                     Les cieux sont toujours étoilés.
                     Plus haut que ta rage impuissante
                     Mon âme plane triomphante :
                     ― Mugissez, aquilons, soufflez ! 

                                 P.-E.-J. Prendergast (1882)




Tiré de : Jules Fournier, Anthologie des poètes canadiens, Montréal, 1920, p. 119.  

*  Fils de James Prendergast et d'Émilie Gauvreau, Pierre-Émile-James Prendergast est né à Québec le 22 mars 1858. Après ses études au Séminaire de Québec et à l'université Laval, il fut admis au Barreau en 1881. L'année suivante, il s'établit au Manitoba, où il exerça sa profession d'avocat. En 1885, il participa à la défense de Louis Riel et, la même année, il présida une assemblée de protestation contre la condamnation de Riel. Il épousa à Saint-Boniface, en juillet 1886, Olivina Mondor. Ils eurent 17 enfants.
   Il prit tôt une part active à la vie politique manitobaine et siégea à l'Assemblée législative de 1885 à 1897. En 1893 et 1896, il a été aussi maire de Saint-Boniface. Membre du cabinet dans le gouvernement de Thomas Greenway, il occupa le poste de secrétaire provincial en 1888-89. Il rompit avec le parti libéral à cause de la trahison de ce parti sur la question des écoles françaises du Manitoba. En 1897, il débuta une carrière de juge.
   Engagé en faveur des droits des Franco-Manitobains et Métis, J.-Émile-Pierre Prendergast a aussi été président de l'Association Saint-Jean-Baptiste du Manitoba.  En 1916, il ne laissa point ses fonctions de juge le museler au moment où les droits des Franco-manitobains étaient de nouveau attaqués, et il devint le premier président de l'Association canadienne-française d'éducation du Manitoba.
   Poète à ses heures, il a publié Soir d'automne, en 1881, et des poèmes dans quelques journaux et périodiques. Il fut rédacteur associé du journal Le Manitoba, et fondateur-rédacteur du journal français Le Trappeur, qui ne parut que peu de temps.
   Pierre-Émile-James Prendergast est mort à Winnipeg le 18 avril 1945. 
(Sources : Le Devoir, 19 avril 1945, p. 1 ; Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec, tome 1, Montréal, éditions Fides, 1980, p. 682 ; Manitoba Archival Information Network). 

De P.-E.-J. Prendergast, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : Ce que renferme la fleur qui tombe


D'abord paru dans la revue Nouvelles soirées canadiennes
en mai 1882, le poème Tempête, ci-haut, a par la suite été
publié en 1920 dans l'Anthologie des poètes canadiens, de
Jules Fournier, puis en 1990 dans l'Anthologie de la poésie
franco-manitobaine
, de J. R. Léveillé. On peut facilement se
procurer cette dernière dans toute bonne librairie, voir ICI.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

P.-E.-J. Prendergast
(Source : Assemblée
législative du Manitoba)

James Prendergast en 1922 à Saint-Boniface (Manitoba), municipalité francophone
où il résidait. On le voit, à droite, en compagnie de François-Xavier Lemieux, avocat
qui fit partie avec Prendergast de l'équipe de défense de Louis Riel, et d'Arthur Déry.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Omer Héroux, rédacteur en chef du Devoir, publia le 19 avril 1945 ce
vibrant hommage à la mémoire de P.-E.-J. Prendergast, mort la veille.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Mention de la mort de P.-E.-J. Prendergast dans la revue
Le Canada français, de l'Université Laval à Québec, en
mai 1945, un mois après la mort de Prendergast.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

dimanche 10 février 2019

Pluie d'hiver

Emery Desroches (1879-1905)
(Source : La Presse, 25 avril 1905)




   Souvent je me demande
   Pourquoi pleut sur la lande
            L'eau des cieux gris,
   Quand sous la neige blanche
   Le sol, la fleur, la branche,
            Sont endormis ?

   Quand nulles moissons blondes
   Ne se lèvent, fécondes,
            Au champ désert,
   Pour boire cette averse
   Que le ciel froid nous verse
            En plein hiver.

   Quand toute fleur est morte
   Sous la saison qu'escorte
            Le froid subtil,
   Quand plantes ni verdures
   N'ont vaincu les froidures,
            Pourquoi pleut-il ?

   Sur la terre ébahie,
   Pourquoi tombe la pluie ?
            Est-ce un tribut ?
   Elle tombe légère, 
   Sans foudre, sans colère ;
            Quel est son but ?

   Serait-ce, ô Dieu, pour dire
   À l'homme en son martyre
            Que bien souvent,
   Sans raison apparente,
   Il pleure et se lamente
            Stérilement ?

   Car souvent l'homme pleure
   Sur un mal qui l'effleure,
            Mystérieux ; 
   Dans l'âme délicate,
   Le flot des pleurs éclate
            Et monte aux yeux. 

   Les curieux du monde,
   Sous l'énigme profonde,
            Disent, songeurs,
   Ne sachant point la cause
   De notre peine éclose : 
            Pourquoi ces pleurs ?

              Emery Desroches* (1903)



Tiré de : Jules Fournier, Anthologie des poètes canadiens, Montréal, 1920, p. 200-201.

*  Joseph-Benoît-Emery Boucher-Desroches est né à Joliette le 12 avril 1879, de Narcisse Boucher-Desroches, commis-marchand, et de Louise Berthe Belleville.
   Etudiant au Séminaire de Joliette de 1892 à 1899, la tuberculose dont il souffrait le força ensuite à prendre un long repos avant de commencer ses études de droit à l'Université Laval de Québec. En 1902, il entra, à Joliette, comme clerc au cabinet de l'avocat Joseph-Mathias Tellier, qui plus tard devint chef du parti conservateur et chef de l'Opposition officielle à l'Assemblée législative du Québec. Mais après deux ans, la maladie le contraignit à quitter ses études pour recevoir des soins médicaux plus soutenus. 
   Il composa un grand nombre de poèmes dont plusieurs furent publiés dans divers journaux et périodiques, dont L'Étoile du Nord (Joliette) et Le Monde illustré.  Mais la part la plus importante de son oeuvre poétique serait restée inédite.
   Emery Desroches est mort des suites de la tuberculose à Joliette, le 21 avril 1905, à l'âge de 26 ans. 
(Sources : Les Anciens du Séminaire : écrivains et artistes, Joliette, 1927, p. 190-192 ; Louis-Joseph Doucet, Contes du vieux temps ; Ça et là, Montréal, J.-G. Yon éditeur, 1911, p. 100-104 ; Camille Roy, Érables en fleurs, Québec, 1923, p. 49-50 ; Ancestry.ca).


Le poème Pluie d'hiver, ci-haut, est paru en
1920 dans l'Anthologie des poètes canadiens,
de Jules Fournier, dont on peut trouver ICI

un exemplaire de l'édition originale.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

D'abord dans La Presse du 3 juin 1905, puis, en 1911, dans son ouvrage
Contes du vieux temps ; Ça et là, le poète Louis-Joseph Doucet a publié ce
touchant hommage à son ami et condisciple de collège Émery Desroches.
De Louis-Joseph Doucet, les Poésies québécoises oubliées ont présenté
les poèmes Bise d'hiver et Souvenance.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir) 

Ce souvenir d'Emery Desroches a été publié en 1927 dans
le livre Les Anciens du Séminaire : écrivains et artistes. Il 

s'agit du Séminaire de Joliette.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Article paru dans L'Étoile du Nord, de Joliette, le 25
avril 1905, à l'occasion du décès d'Emery Desroches.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Mention du décès d'Emery Desroches
dans l'hebdomaire littéraire et musical
Le Passe-Temps, le 6 mai 1905. Malgré
la promesse d'un article plus substantiel
à paraître dans un numéro à venir du

 journal, rien n'en fut jamais publié.

(Source : BANQ ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)
 

jeudi 7 février 2019

Le vieux chat et la souris

Le vieux chat et la souris
Gravure de Jean-Jacques Grandville




   Une jeune souris, en sortant de son trou,
   Fut prise un jour par un matou,
   Vieux scélérat sans conscience
   Et qui dans sa vie avait fait
   Maint mauvais tour, maint vilain trait : 
   « Ciel ! pour quel crime ou quelle offense
   « M'en voulez-vous ? lui dit la souris en tremblant.
   « Par pitié ! laissez-moi la vie !...
   ― « Tais-toi, misérable étourdie !
   « Lui répond le chat en grondant.
   « Qu'ai-je besoin de tes grimaces ?...
   « Tous tes soupirs ne me font rien.
   « Quand tu serais une des grâces
   « Je te croquerais aussi bien ». 

   Ni la sagesse de Socrate,
   Ni les meilleurs raisonnements,
   Ne nous sauverons des méchants
   Quand ils nous tiennent sous leur patte.

                         Paul Stevens* (1857)



Tiré de : Paul Stevens, Fables, Montréal, Jean-Baptiste Rolland libraire, p. 67. 

*  Paul Stevens est né en Belgique le 1er mai 1830, de Jacques-Joseph Stevens, chef de bureau au ministère de la Guerre à Bruxelles, et d'Adélaïde-Rosa-Josépha Wautier. Arrivé au Québec avant juillet 1854, à l'âge de 24 ans, il se fixa d'abord à Berthierville, où il épousa, le 10 mai 1855, Marie Vallier dit Léveillé.
   Collaborateur aux journaux Le Pays, L'Ordre, Le National et L'Avenir, il devint en 1857 rédacteur de La Patrie. À l'automne de la même année, il devint professeur de français au Collège de Chambly, dont il devint plus tard le principal. À partir de 1858, il donna des cours de français et de dessin à Montréal, puis, en 1860, il fonda avec Édouard Sempé et Charles Wugk dit Sabatier un journal littéraire et artistique, L'Artiste, dont seulement deux numéros furent publiés.
   Dès 1858, il donna de nombreuses conférences dans le cadre des activités du Cabinet de lecture paroissial. La plupart de ses conférences ont été publiées dans L'Écho du Cabinet de lecture paroissial.
   Il a publié deux volumes, Fables (1857) et Contes populaires (1867).
  À partir de la fin des années 1860, Paul Stevens fut précepteur des familles Chaussegros de Léry et Saveuse de Beaujeu, à Coteau-du-Lac, où il est mort le 29 octobre 1881.
  Dans L'Illustration nouvelle du 21 octobre 1937, on peut lire : « On sait en effet que la fable, ce genre littéraire que La Fontaine a porté à un si haut degré de perfection, a trouvé des imitateurs en la terre du Canada français. Quelques fables anonymes virent le jour avant que sur nos bords s'élevât la voix de Crémazie. Son contemporain, Paul Stevens, instituteur, né en Belgique, publiait vers 1856, dans La Minerve, des fables que tous les journaux de l'époque se hâtèrent de reproduire ». 
(Sources : Edmond Lareau, Histoire de la littérature canadienne, Montréal, 1874, p. 92-93 ; L'Illustration nouvelle, 21 octobre 1937, p. 15 ; Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec, tome 1, Montréal, éditions Fides, 1980, p. 241 ; Biographi.ca).

Pour en savoir plus sur Paul Stevens, cliquer ICI


Fables, de Paul Stevens, d'où est
d'où est tiré Le vieux chat et la souris,
ci-haut. Il ne reste sur le marché qu'un
seul exemplaire de l'édition originale,
voir ICI. Sinon on peut ICI consulter
en ligne les Fables, ou ICI en acheter
à bas prix une copie numérisée.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Paul Stevens a dédicacé ses Fables à
à Denis-Benjamin Viger, qui était
un important personnage politique. À
noter le profond respect que Stevens
exprime dans cette dédicace à l'égard de
sa nouvelle patrie, le Canada français,
que l'on dit de nos jours le Québec.

Dans sa monumentale Histoire de la littérature canadienne,
parue en 1874, l'avocat et écrivain Edmond Lareau a écrit ces
lignes au sujet de Paul Stevens et de son oeuvre littéraire.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir) 

Mention du décès de Paul Stevens dans
Le Courrier du Canada du 4 novembre 1881.
(Source : BANQ)