jeudi 30 août 2018

Sous-bois

Georges Boulanger (1901-1980)

(Source : Fleurs du Saint-Laurent)




   C'est d'abord un petit ruisseau
   D'où s'échappe un peu de musique ;
   Ensuite, un arbre poétique
   Entouré d'un arbrisseau !

   Et le regard plus loin s'arrête
   Sur le feuillage vert-foncé,
   Par le haut largement percé,
   Laissant voir un bout d'épinette !

   Ces lieux enivrent les rêveurs ;
   Ils en écoutent l'harmonie
   Et croient entrevoir le Génie
   Qui leur verse ses faveurs !

   Rien n'est si pur que la flamme
   Où le coeur alors se complaît,
   Et l'homme doit à la forêt
   Les chants qui montent de son âme !

                   Georges Boulanger(1929)




Tiré de : Georges Boulanger, Fleurs du Saint-Laurent, Québec, Les Éditions Canadiennes, 1929, p. 43-44.

Poète et conteur, Georges Boulanger (1901-1980) est né à Sainte-Agathe-de-Lotbinière. Il étudie au Collège d'Arthabaska de 1916 à 1919.
   De 1921 à 1936, il est secrétaire au Journal d'agriculture. Il organise la bibliothèque de ministère de l'Agriculture dont il est le bibliothécaire de 1953 à 1968.
   Il fonde, en 1967, l'Association des fonctionnaires à la retraite du Québec et, en 1968, l'Institut national Samuel de Champlain, après avoir organisé les fêtes annuelles de Champlain à Québec.
   Membre de la Société des Poètes canadiens-français, il compose un sonnet, La Mère, qui remporte un concours international de poésie organisé en 1932 à Paris.
   Collaborateur à plusieurs périodiques, dont Contacts (dix-sept contes en 1954-1955), L'OpinionLe Terroir, il est surtout connu pour ses deux recueils de poésies, L'Heure vivante (1926) et Les Fleurs du Saint-Laurent (1929), qui chantent la terre, l'amour, la patrie.
   Georges Boulanger est mort à Québec le 8 octobre 1980.
(Source principale : Dictionnaire des auteurs de langue française en Amérique du Nord, Montréal, éditions Fides, 1989, p. 178).

   Georges Boulanger a été parmi les premiers écrivains à promouvoir l'indépendance de la nation canadienne-française. Il est important de comprendre qu'à l'époque où Georges Boulanger écrivait, soit avant que nous nous soyons fait voler notre identité et nos symboles nationaux par ceux qu'on appelait alors « les Anglais », on entendait par « Canada » le foyer de la nation canadienne-française que l'on désigne de nos jours par « nation québécoise », et par « canadien » ce qu'on entend aujourd'hui par « québécois ». Dans la préface de son recueil de poésies Les Fleurs du Saint-Laurent, Boulanger a écrit :

   « J'aime la culture et la civilisation canadiennes. D'ailleurs, cette culture est très riche. Ne part-elle pas d'Athènes, en passant par Rome et par Paris, et enfin ne s'épanouit-elle pas à Québec, capitale naturelle et historique du Canada. Nous faisons partie du monde latin, et c'est grand dommage que nous ne soyons pas un monde puissant ; à cause d'un grand nombre de fautes politiques, nous perdons la moitié de notre population, partie pour aller aux États-Unis ou dans l'Ouest, c'est-à-dire les Plaines, et privée complètement des bienfaisants effets et des formidables forces du groupement rapproché. Cet éparpillement affecte non seulement notre économie politique, sociale et commerciale, mais aussi notre littérature. [...] Le seul moyen de garder notre monde, c'est de constituer une Patrie, ayant la liberté complète, l'indépendance ou la souveraineté nationale, de fonder la République canadienne. Car la liberté d'un pays est la source de l'opulence et les véritables richesses nationales ce sont les hommes ». 

De Georges Boulanger, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : Vers la liberté. 


Fleurs du Saint-Laurent, recueil
de Georges Boulanger d'où est tiré
le poème Sous-bois, ci-haut.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Dédicace manuscrite de Georges Boulanger
dans son recueil Fleurs du Saint-Laurent.

(Collection Daniel Laprès ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Georges Boulanger, portrait par J.-Arthur Lemay
dans son album Mille têtes, 1931.

Dans Le Soleil du 3 novembre 1980, Louis Turgeon a rendu hommage
 à son ami Georges Boulanger, décédé quelques semaines auparavant.
L'article contient un poème que Boulanger a composé sur son lit de mort.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Extrait de la chronique de Jean-Éthier
Blais
Le Devoir du 1er novembre 1980.

(Source : BANQ)

Notice nécrologique
dans Le Soleil du
9 octobre 1980.

(Source : BANQ ;
Cliquer sur l'image
pour l'agrandir) 


Procurez-vous l'un des quelques exemplaires encore disponibles 
de Nos poésies oubliées, un volume préparé par le concepteur 
du carnet-web des Poésies québécoises oubliées, et qui présente
100 poètes oubliés du peuple héritier de Nouvelle-France, avec
pour chacun un poème, une notice biographique et une photo
ou portrait. Pour se procurer le volume par Paypal ou virement 
Interac, voyez les modalités sur le document auquel on accède
en cliquant sur l'image ci-dessous. Pour le commander par
VISA, cliquer ICI.

dimanche 26 août 2018

Plus près de toi, mon peuple

Albert Gervais (1922-1989)

(Courtoisie de Chantal Gervais, sa fille)




   Peuple, mon frère, écoute
   Une voix dont les chants
   Composés sur ta route
   Ont l'odeur de tes champs. 

   Petit peuple que j'aime, 
   Le poète qui vient
   Poser sur ton front blême
   Un baiser, se souvient

   Qu'il est né de la glèbe,
   Sous un rustique toit. 
   Dans tes sillons, ô plèbe
   J'ai poussé comme toi.

   Peuple, pour toi, ma lyre
   A modulé ces vers
   Que ton coeur viendra lire
   Aux vêpres des hivers.

   Peuple, masse charnelle,
   Que foulent les passants,
   Mon âme fraternelle 
   T'a gardé son encens. 

   J'ai voulu que ma muse
   Ignorât les cités
   De peur qu'elle ne s'use
   Hors des réalités.

   Frappe ma poésie
   Du cachet immortel
   Dont se revêt ta vie
   Qu'alimente le fiel. 

   Car toi, peuple, mon frère,
   Tes jours sont ici-bas
   Éternels : la misère, 
   Tu le sens, ne meurt pas. 

                 Albert Gervais(1940)




Tiré de : Albert Gervais, Au soleil de minuit, Val d'Or, Éditions des Sept, 1946, p. 33-34. 

* Albert Gervais est né à Saint-Casimir-de-Portneuf le 7 août 1922, d'Alfred Gervais, journaliste, et d'Angéline Vachon. Il fit ses études primaires à l'Académie Saint-Louis-de-Gonzague, à Saint-Casimir, de 1928 à 1935, puis ses études secondaires au Juvénat et à l'École normale de Pointe-du-Lac, où il obtint en 1941 son diplôme supérieur d'enseignement. Il obtint en outre, en 1947, un baccalauréat de l'Université d'Ottawa, puis, en 1952, une licence en pédagogie de l'Université de Montréal.
   Il débuta en 1941 sa carrière dans l'enseignement à Dolbeau, puis en 1943 il passa au journalisme pour Le Soleil, à Québec. Il reprit son enseignement dès 1943 à Kiskissink, en Haute-Mauricie, puis, de 1944 à 1949, à Perron (Abitibi). De 1952 à 1954, il enseigna à Rivière-des-Prairies, puis, de 1954 à 1960, à Ville Mont-Royal.
   Entretemps, de 1949 à 1952 et de 1954 à 1962, il dirigea L'Enseignement, organe de la Corporation des instituteurs et institutrices catholiques.
   En 1962, il est élu député de Montmorency à l'Assemblée législative du Québec, sous l'étiquette de l'Union nationale, alors dirigée par Daniel Johnson. Siégeant dans l'Opposition officielle, il fut jusqu'en 1966 critique de l'Éducation. Il ne se représenta pas lors des élections générales de 1966, remportées par son parti.
   Même si ce fait est passé inaperçu jusqu'à présent (2018), Albert Gervais fut l'une des premières personnalités politiques des années 1960 à appuyer publiquement l'indépendance du Québec. En octobre 1966, soit quelques mois après avoir quitté la vie politique, il déclara notamment au journal Le Soleil : « Si l'indépendance du Québec doit se faire, c'est l'Union nationale que la fera. Je crois au nationalisme de Daniel Johnson et je suis d'accord sur son option séparatiste » (Source : Le Soleil, 13 octobre 1966, page 2, à la fin d'un article qui, curieusement, commence à la page 53).
   En 1966, il devint éditeur-propriétaire du journal Le Magister, puis, à partir de 1976, des journaux Rive-Sud Express et La Côte du Sud. Il fut collaborateur aux périodiques Revue dominicaine, Relations, La Gazette du Nord et L'Éducateur. Il a aussi rédigé des textes pour Daniel Johnson et Jean-Jacques Bertrand.
   Albert Gervais a épousé Denise Sills, enseignante, le 9 août 1952 à Villemontel (aujourd'hui un secteur de Trécesson, en Abitibi). Il est mort à Québec le 19 mars 1989.
(Source principale : Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec, tome 3, Montréal, éditions Fides, 1982, p. 94). 

D'Albert Gervais, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté Le vaisseau dort, un hommage à Émile Nelligan. 


Le recueil d'où est tiré le poème Plus près de toi, mon peuple, ci-haut,
a connu deux éditions, la première en 1946 et la seconde en 1949, pour
un total de 5 000 exemplaires, ce qui était énorme pour de la poésie et
à cette époque. On peut s'en procurer un rare exemplaire ICI.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir).

Dédicace manuscrite d'Albert Gervais dans la
deuxième édition de son recueil Au soleil de minuit.

(Collection Daniel Laprès ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Albert Gervais, à l'époque où il était député
à l'Assemblée nationale du Québec.

(Source : BANQ)


Albert Gervais avait été critique de l'Opposition officielle en
matière d'éducation. Dans cette caricature parue dans Le Soleil
du 17 octobre 1966, on le voit reprocher à Jean-Jacques Bertrand,
ministre de l'Éducation dans le gouvernement de l'Union nationale
dirigé par Daniel Johnson, de suivre les traces de Paul
Gérin-Lajoie, le ministre de l'Éducation du gouvernement libéral
précédent. Albert Gervais, non sans de bonnes raisons comme
on le constatera plus tard, critiquait le technocratisme trop
prononcé de Gérin-Lajoie.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Notice nécrologique dans Le Soleil, 21 mars 1989.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)


Procurez-vous l'un des quelques exemplaires encore disponibles 
de Nos poésies oubliées, un volume préparé par le concepteur 
du carnet-web des Poésies québécoises oubliées, et qui présente
100 poètes oubliés du peuple héritier de Nouvelle-France, avec
pour chacun un poème, une notice biographique et une photo
ou portrait. Pour se procurer le volume par Paypal ou virement 
Interac, voyez les modalités sur le document auquel on accède
en cliquant sur l'image ci-dessous. Pour le commander par
VISA, cliquer ICI.

jeudi 23 août 2018

Retour

Albert Dreux (1886-1949)
(Source : L. Mailhot et P. Nepveu,
La poésie québécoise des origines
à nos jours
, Montréal, éditions de
L'Hexagone, 1981, p­. 186)




   Dans notre ciel intime où voltigent des rêves,
   Il passe, en certains jours, de longs vols d'oiseaux noirs : 
   Ce sont de vieux chagrins qu'on pleure par les soirs,
   Des soucis qu'en notre âme on refoule sans trêve. 

   Qu'ils sont tristes à voir les corbeaux de l'amour ;
   Leur essaim douloureux, ardemment nous obsède.
   Notre âge est plein d'espoirs et rarement on cède : 
   Mais à la fin, pourtant, notre front devient lourd. 

   Aussi, sur notre coeur, descend quelque peu d'ombre.
   On ne peut définir ce long mal décevant ;
   Sans en chercher la cause, on y songe, trouvant
   Qu'ici-bas tout est faux et que la vie est sombre. 

   Hélas ! j'eus des tourments indicibles de voir
   S'enfuir, l'un après l'autre, au vent mauvais du monde,
   Mes blonds espoirs d'antan, caressants comme une onde
   Où vibre la chanson des rivages, le soir. 

   Mais, soudain, comme si se déchirait un voile
   Qu'on aurait étendu sur mes yeux, j'aperçois
   Tout un vol d'oiseaux blancs, mes rêves d'autrefois,
   Dans vos yeux si profonds qu'on y voit des étoiles. 

                                  Albert Dreux* (1910)



Tiré de : Albert Dreux, Les Soirs, Saint-Jérôme, J.-E. Prévost Éditeur, 1910, p. 13-14. 

* Albert Dreux est le pseudonyme d'Albert Maillé, né à Sainte-Thérèse-de-Blainville le 7 janvier 1886, de Jules Maillé, forgeron, et d'Élodie Rochon. Il fit ses études classiques de 1900 à 1908 au Séminaire de Sainte-Thérèse, puis, de 1910 à 1913, à l'École des Hautes Études commerciales de Montréal.
   Il dirigea durant quelque temps le journal Le Charivari et collabora, sous le pseudonyme « Albert Dreux », à plusieurs périodiques dont L'Avenir du Nord, L'Action, Le Terroir, Le Canada, Le Devoir, La Presse, La Patrie et Le Nationaliste. Il dirigea notamment L'Action médicale, organe officiel de la Fédération des sociétés médicales. De 1933 à sa mort seize ans plus tard, il fut à l'emploi de La Presse, à titre de traducteur. 
   Le 1er août 1929, il a épousé Lucienne Primeau. 
   Membre de l'École littéraire de Montréal, il a publié deux recueils de poésies, Les Soirs (1910) et Le Mauvais passant (1920) ; ce dernier recueil lui valut un Prix d'Action intellectuelle. Sur son oeuvre, le critique Robert Vigneault a notamment écrit : 
   « Dreux pratique une poésie de l'aventure intérieure, le langage délicat de l'amour entre l'homme et la femme ; sa poésie est intimiste, baudelairienne (ou moderne), à l'abri de la déclamation ou du moralisme social et religieux que favorisait encore la critique officielle. Non que ses goûts personnels soient ouvertement ou agressivement affichés ; ils sont naturellement assumés par sa poésie, d'une manière plus authentique et plus ferme ». 
   Albert Maillé est mort à Montréal le 15 juillet 1949.
(Source principale : Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec, Montréal, éditions Fides, 1980, p. 1028).


Les Soirs, recueil d'Albert Dreux d'où
est tiré le poème Retour, ci-haut.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Albert Dreux, durant les années 1930.
(Source : Dictionnaire des oeuvres
littéraires du Québec
, tome 2
)

Article soulignant le décès d'Albert Maillé, de 
son nom de plume « Albert Dreux », dans 
La Presse du 16 juillet 1949.
(Source : BANQ ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

lundi 20 août 2018

Au drapeau fleurdelisé

(Source : fouduquebec.com)




   Lorsque, par les beaux jours, tu flottes librement
   Et que ton bleu se mêle au bleu du firmament,
   Ton aspect noble et fier vient remuer mon âme
   Comme faisait, jadis, le brillant oriflamme
   En guidant nos aïeux et leurs vaillants soldats
   Vers les champs illustrés de gloire et de combats.

   Ô radieux symbole, ô témoin historique,
   Tu l'auras vu grandir notre race héroïque !
   La croix aux fleurs de lis qui vit notre berceau
   Est la même qui brille encore à mon drapeau.
   Et tous ceux de chez nous chantent, depuis l'enfance,
   Les grands noms de Cartier, Champlain et vieille France

   Aujourd'hui, dans la brise où tes plis somptueux
   Rappellent au devoir tes fils respectueux,
   Du haut de la Colline, ô glorieux emblème,
   Redis-nous ton appel ardent, toujours le même. 
   Consacré par l'Histoire, oui, tu vivras toujours
   Dans nos coeurs pleins de foi, d'espérance et d'amour !

                            Albertine Gosselin-Boisseau(1948)



Tiré de : Albertine G.- Boisseau, Chants d'automne, Beauceville, Imprimerie de L'Éclaireur, 1957, p. 97.


Albertine Gosselin-Boisseau
(1900-1988)

(Source : son recueil Chants d'automne)


*  Albertine Gosselin-Boisseau est née à Sainte-Marie-de-Beauce le 18 mars 1900, d'Alphonse Gosselin, cultivateur, et de Lucie Gilbert. Elle fit ses études à l'école puis au Couvent de Sainte-Marie en 1917-1918, puis à Longwick (comté de Compton) de 1918 à 1920, année où elle s'installa à Québec et entra au service de la Compagnie Paquet, où elle travailla au salon de modes. Elle épousa Guillaume (William) Boisseau dans la paroisse Saint-Coeur-de-Marie, à Québec, le 22 novembre 1927 et elle quitta alors son emploi.
   À la mort de son mari, en 1947, elle retourna au travail à titre de secrétaire-comptable à la base militaire de Valcartier. En 1954, elle passa au service du gouvernement du Québec à titre de secrétaire au ministère du Revenu, jusqu'à sa retraite en 1969.
   À partir des années 1950, elle s'intéressa de plus en plus à la littérature. Elle participa à de nombreux concours de poésies et collabora à divers journaux, dont Le Soleil de Québec. Elle fut dès 1952 membre de la Société des Poètes canadiens-français et, à partir de 1958, de la Société des Écrivains canadiens-français.
   Albertine Gosselin-Boisseau est décédée à Québec le 1er avril 1988.
(Source principale : Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec, tome 3, Montréal, éditions Fides, 1982, p. 182).
  

Chants d'automne, recueil d'Albertine
Gosselin-Boisseau d'où est tiré le poème
Au drapeau fleurdelisé, ci-haut.
Un seul exemplaire est présentement
disponible sur le marché, voir ICI

Notice nécrologique dans
Le Soleil du 3 avril 1988.

(Source : BANQ)


Procurez-vous l'un des quelques exemplaires encore disponibles 
de Nos poésies oubliées, un volume préparé par le concepteur 
du carnet-web des Poésies québécoises oubliées, et qui présente
100 poètes oubliés du peuple héritier de Nouvelle-France, avec
pour chacun un poème, une notice biographique et une photo
ou portrait. Pour se procurer le volume par Paypal ou virement 
Interac, voyez les modalités sur le document auquel on accède
en cliquant sur l'image ci-dessous. Pour le commander par
VISA, cliquer ICI.

vendredi 17 août 2018

Le plus bel hymne à l'orgue des vivants

Charles-E. Harpe (1908-1952)

(Courtoisie Gaston Deschênes)




   Voici le feu roulant de nos désespérances,
   Nos bonheurs déchirés, nos soucis, nos remords ;
   Le sillon poussant dru le grain des répugnances
   Et nos amours couchées dans la fosse des morts. 

   Voici le dénuement des muscles en retraite,
   Les courages crevés au fer des mancherons.
   Et les humilités de nos âpres défaites,
   Et les verges frappant l'orgueil des tâcherons.

   Voici des toits sans chaume et la rouille aux faucilles,
   Des pauvres gueux, la charge au clairon de la faim,
   Avec leur coeur d'hiver, battant sous des guenilles,
   Et des âtres sans bûches ! Et des planches sans pain !

   Voici l'étouffement du cri de nos entrailles,
   De nos désirs de paix, de nos rêves en fleurs...
   Et le même recul dans les mêmes batailles...
   Mais voici du soleil aux brumes de nos pleurs : 

   Égrener des sanglots comme l'eau des ravines,
   Le coeur piétiné comme une herbe à l'abandon,
   Puis soustraire la rose au piège des épines : 
   Voilà des ostensoirs d'amour et de pardon ! 

   Les pauvres gueux vêtus de misères charnelles
   Qui doivent mendier les restes du festin,
   Mais qui passent chargés de vertus fraternelles : 
   Voilà la pourpre dont s'ennoblit un destin !

   Sentir la solitude amère de la brousse
   En criant sa détresse au caprice des vents,
   Puis chanter comme l'aube en perles sur la mousse : 
   Voilà le plus bel hymne à l'orgue des vivants ! 

                             Charles-E. Harpe (1946)



Tiré de : Charles-E. Harpe, Le Jongleur aux étoiles, Montmagny, Éditions Marquis, 1947, p. 45-46. 

Pour en savoir plus sur Charles-E. Harpe, voyez les dossiers présentés sous ses poèmes : Été du ciel de mon enfance ; Voix de la solitude ; Guirlande aux éprouvés ; L'escale ; Claire de lune ; Chanson d'automne ; Printemps.

Voyez également ce dossier richement documenté
présenté par les Glanures historiques québécoises 
en cliquant sur cette image :


Le Jongleur aux étoiles, recueil de contes et
poésies de Charles-E. Harpe, d'où est tiré
Le plus bel hymne à l'orgue des vivants, ci haut.
 



CHARLES-E. HARPE, 
CE GRAND INCONNU

par Jean-C. Plourde, de l'Union des jeunes écrivains
Gazette des campagnes, 30 juin 1955


   Dans la revue Amérique française de juin 1953, Jeanne Grisé-Allard disait dans son article sur Charles-E. Harpe : « Il était de chez nous et trop peu l'ont connu ». Lorsque Mme Allard écrivit cette phrase, en sentait-elle vraiment toute la portée ? S'imaginait-elle qu'elle venait de qualifier exactement le mal dont a souffert pendant toute sa vie Charles-E. Harpe ?

   « Donner à son peuple du vrai théâtre et de la vraie poésie, toute remplie des arômes de notre terroir », telle semblait être la devise de cet écrivain émérite ; y travailler sans relâche, sans arrêt, jour et nuit, ne jamais regarder en arrière, avancer toujours pour atteindre son noble but ; voilà en résumé ce que fut la vie de Charles-E. Harpe. Cependant, nous ses contemporains, nous qui le côtoyions chaque jour, malgré ses souffrances, malgré ses nuits d'insomnie, malgré ses oeuvres mêmes, nous ne l'avons pas connu.

   Que fallait-il pour rétablir ce déséquilibre (car il faut bien l'avouer que c'en était un) ? Seule la Terrible Faulx pouvait accomplir cette tâche surnaturelle. Une fois de plus sa main glaciale se choisit une victime ; et pendant une de ces belles soirées paisibles de nos campagnes alors que le soleil rougeoyant caressait une dernière fois les monts Notre-Dame avant de disparaître sous leur masse imposante, elle frappa.... et les yeux de Charles-E. Harpe se clorent à jamais. C'est alors que nous ressentîmes pour la première fois la perte irréparable que venait de nous infliger le destin ; chacun y alla de son bon mot et même nos critiques les plus envieux qui, hier encore, le nommaient le « Jongleur inutile », surent lui trouver des qualités de grand écrivain.

   Si vous le voulez bien, nous soulèverons aujourd'hui le noir catafalque de l'oubli, pour repasser, très brièvement sans doute, les faits saillants de la vie de Charles-E. Harpe. Ce sera notre manière à nous de fleurir la tombe du grand poète.

***

   « Ce siècle avait huit ans... » dirait probablement Victor Hugo ; car c'est en effet à Lévis, en 1908, qu'il naquit ; l'année même où l'on célébrait dans les vieux murs de Québec le troisième centenaire de l'immortel débarquement de Samuel de Champlain au milieu des peuplades barbares. 

   La vieille ville quasi légendaire donnait, comme elle le fit pour Fréchette, asile à un autre artiste. Artiste : tel est le qualificatif qui convient le mieux à Charles-E. Harpe ; il est né ainsi, et il a su le demeurer toute sa vie. Il fut d'ailleurs l'un des seuls de sa génération à ne pas confondre ces deux mots : Artiste et Pédantisme. La nature, le beau et le sublime n'avaient pour lui aucun secret, il vivait heureux et paisible au milieu d'eux.

  Après des études classiques au collège de sa ville natale, où il se fit tout spécialement remarquer par son incessante bonne humeur, il s'achemina vers l'Université Laval et s'inscrivit aux cours de littérature. Ce dernier stage accompli, il s'enhardit à publier dans différents journaux et revues, sous les pseudonymes de René DeBray et de Stéphane, des contes, des nouvelles et des poèmes. C'est grâce à cette collaboration bénévole que Charles-E. Harpe parvint à connaître à fond le métier d'écrivain. 

   Rêver était son passe-temps favori. Voici un extrait d'une de ses lettres où il en est question : 

« Je suis un grand rêveur ! Est-ce un tort ? Je crois que le Rêve est le vêtement que, charitable, nous offre la vie, si décevante parfois, pour habiller nos misères et nos désillusions. D'ailleurs, le poète ne doit-il pas voir pour les aveugles, entendre pour les sourds, parler pour les muets ? Ne doit-il pas jouir pour les ignorants et souffrir pour les insensibles ? »

   Sa carrière si bien remplie fut cependant interrompue par un séjour de trois ans à l'Hôpital Laval de Québec. Cette dure épreuve nous a valu son plus beau livre. Les Croix de chair sont dès le début un cri de désespoir. Nous y retrouvons d'ailleurs dans la page liminaire ces trois cris de désespoir dûs à des auteurs célèbres : « Qu'il nous faut donc du temps pour nous apercevoir que nous sommes nés crucifiés » ; « Quand on n'aura vu la douleur que dans les livres et non dans la chair et dans le sang, on ne connaîtra vraiment pas ceux qui souffrent » ; « Rien ne nous fait si grands qu'une grande douleur ». C'est sous ce thème que se développe la première partie du livre. Dans la deuxième, cependant, nous retrouvons un homme transformé et qui, avec le dédain de la terrible maladie, reprend goût à la vie. 

   Un autre ouvrage, préfacé par Roger Brien, paraît aux éditions Marquis en 1947. C'est un recueil de contes et poésies : Le Jongleur aux étoiles, avec la dédicace suivante :

         Au labeur obscur de mon père,
         À la mémoire de ma mère
         qui sut si bien porter la vie
         comme une chape de lumière,
         et qu'il m'est doux de retrouver
         lorsque je m'évade du monde 
         pour jongler aux feux des étoiles.

   En 1947, il épousait Gabrielle Arsenault et allait demeurer à Saint-Aubert-de-l'Islet, dans une maison qu'il décrivait ainsi : « Je possède un cabinet de travail, genre solarium, avec horizons magnifiques sur la campagne de Saint-Jean-Port-Joli, sur le large fleuve et sur les montagnes de la Baie Saint-Paul. Un grand jardin, un verger, un parterre précédant ce dernier, j'ai tout ce qu'il faut pour rimer dans l'extase des fleurs ou de la belle neige blanche qui ouate les branches du gros cormier encore en possession de ses grappes de corail. Je vis donc heureux dans le travail, dans un décor ravissant ». 

   Il offrit sa collaboration à différentes annales. Il écrivit des nouvelles et des critiques littéraires dans Photo Journal, Le Bulletin des agriculteurs et L'Action catholique. Il fut aussi l'auteur de plusieurs pièces de théâtre dont voici les principales :

         La gardienne du foyer, 3 actes ; 
         Le semeur de haine, 4 actes ;
         L'angelus et la mer, 3 actes ; 
         La déserteuse, 3 actes ; 
         Soeur blanche, 5 actes ; 
         L'homme rouge, 4 actes ; 
         Le coeur d'un homme, 3 actes ; 
         L'amour pardonne, 3 actes ;
         La croix d'une mère, 3 actes ; 
         La femme enchaînée, 3 actes ;
         La fin du rêve, 3 actes ;
         Chômeurs de luxe, comédie en 3 actes. 

   C'est en 1950 qu'il réalisa pour la première fois à Saint-Jean-Port-Joli La Passion du Christ. Cette pièce remporta un succès foudroyant, qui dépassa toutes les espérances de l'auteur. On accourait de toutes les parties de la province, et même des États-Unis, pour y assister, on s'arrachait les billets.

   Il est le fondateur de la troupe « Les artistes du Terroir », connue à présent sous le nom « Les copains de l'Art ». 

   Il avait à sa mort un roman-fleuve à CKCV intitulé Les trottoirs de Québec.

   Au moment de sa mort, il était membre des Écrivains canadiens, des Écrivains pour la jeunesse, président de la Société des Poètes canadiens-français, et il appartenait à une foule de sociétés. 

   Il mourut en 1952, pendant la représentation d'un de ses « pageants » historiques, La Moisson du Souvenir, à Saint-Alexandre-de-Kamouraska. Comme Molière et Jouvet, il s'envola pour un monde meilleur du sein de ses artistes qu'il aimait tant.

   Charles-E. Harpe, ce grand inconnu, s'est éteint très humblement au milieu des siens, sans même avoir connu le semblant de la gloire. Ce fut une lourde perte pour la littérature canadienne-française, c'était l'un de ses plus brillants génies. Mais nous avons tout de même lieu de nous en consoler, car si l'homme n'est plus, l'oeuvre demeure, pour attester la grandeur d'âme et le génie de son créateur. Elle demeure pour propager son nom à travers les âges à venir ; elle demeure pour démontrer cette maxime restée populaire et toujours vraie : « Qu'un grand homme ne meurt jamais entièrement ». 

Maison où Charles-E. Harpe vécut de 1947 à sa mort,
en 1952, au 17 rue Principale, à Saint-Aubert-de-l'Islet.

(Photo : Google Maps ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Charles-E. Harpe est l'auteur de nombreux
  spectacles à thèmes historiques et à vaste
déploiement nommés « pageant », dont
un fut consacré aux Anciens canadiens,
roman de Philippe Aubert de Gaspé, et qui
fut joué devant des auditoires nombreux
à Saint-Jean--Port-Joli, en août 1949.

(Merci à Gaston Deschênes pour la brochure ;

cliquez sur l'image pour l'agrandir) 

Nous avons cru bon de reproduire cette introduction que Charles-E. Harpe avait rédigée et incluse dans la brochure de présentation de son « pageant » Les Anciens canadiens. On peut y percevoir non seulement la passion contagieuse de Harpe pour son métier d'artiste, mais également les valeurs qui l'animaient et qu'il véhiculait par ses oeuvres, dont une évidente générosité, la coopération entre citoyens d'un même coin de pays, l'attachement à notre histoire autant locale que nationale et la célébration de la valeur morale et de la grandeur patriotique des fondateurs de la nation québécoise. À lire un tel texte, on comprend à quel point nous manquent, de nos jours, des artistes de la trempe d'un Charles-E. Harpe qui, il vaut aussi la peine de le souligner, avait travaillé bénévolement à la réalisation du « pageant » Les Anciens canadiens.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Photo de Charles-E. Harpe dans la
brochure de présentation de son
« pageant » Les Anciens canadiens, 1949.

Charles-E. Harpe est inhumé au
pied  de ce  monument, à l'entrée du
du cimetière de Saint-Aubert-de-l'Islet.

(Photo : Daniel Laprès, 2018 ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)
 


Détail du monument funéraire de Charles-E. Harpe.
Comme l'atteste l'extrait de baptême ci-dessous, 
l'année de naissance indiquée sur le monument 
est erronnée : Harpe est né en 1908 et non 1909.

(Photo : Daniel Laprès, 2018 ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Extrait de baptême de Charles-E. Harpe, né Joseph Arthur
Eugène Harpe. On y apprend qu'il est né le 21 août 1908 et
qu'il fut baptisé le jour suivant à Lévis, dans la paroisse
Notre-Dame-de-la-Victoire.

(Source : Ancestry.ca ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Carte mortuaire en souvenir
de Charles-E. Harpe. À noter
l'erreur quant au lieu du décès,
qui est Saint-Alexandre-de-
Kamouraska et non Saint-Aubert,

où il a été inhumé.

(Collection Gaston Deschênes,
que nous remercions ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)


Procurez-vous l'un des quelques exemplaires encore disponibles 
de Nos poésies oubliées, un volume préparé par le concepteur 
du carnet-web des Poésies québécoises oubliées, et qui présente
100 poètes oubliés (dont Charles-E. Harpe) du peuple héritier 
de Nouvelle-France, avec pour chacun un poème, une notice 
biographique et une photo ou portrait. Pour se procurer le 
volume par Paypal ou virement  Interac, voyez les modalités 
sur le document auquel on accède en cliquant sur l'image 
ci-dessous. Pour le commander par VISA, cliquer ICI.


Cliquer sur l'image pour l'agrandir.