Affichage des articles dont le libellé est Albert Dreux. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Albert Dreux. Afficher tous les articles

samedi 3 novembre 2018

Ah ! comme la lumière...

Albert Dreux (1886-1949)
(Source : L. Mailhot et P. Nepveu, La poésie
québécoise des origines à nos jours
, 1981)




            À Jules-Édouard Prévost



   Ah ! comme la lumière était chaude à mon coeur
   Lorsque, sonnant l'orgueil de mon adolescence,
   Fanfare triomphale, extasiée, vainqueurs,
   Mes rêves et mon sang rendaient ma vie immense.

   L'univers était grand, mais moins que mon désir,
   Et le soleil brûlant, mais pas plus que mon âme, 
   Vous étiez mes amis, Aymerillot, roi Lear,
   Vous aussi, Desdémone, ange plutôt que femme.

   Je vous parlais au long du chemin familier
   Où j'allais m'égarer aux heures romantiques ;
   Héroïnes, héros, paladins, chevaliers,
   Les arbres répétaient vos grands gestes épiques.

   Je vivais avec vous, vous me faisiez les bois
   Mystérieux et pleins de sublimes chimères.
   Mon être tressaillait au seul bruit de vos voix
   Dont le rythme était beau comme un vers d'Homère.

   Ah ! mes beaux souvenirs, qu'ils sont délicieux. 
   J'aimais un coin choisi, discret, d'une colline
   Tout près d'une cascade au bruit glauque et joyeux
   Et dont l'eau dans le vent s'élève en mousseline.

   J'apportais un poème et, vibrant ou rêveur,
   Je colorais encore ta beauté, ô Nature,
   Par ce que j'y mettais de juvénile ardeur
   À te parer de l'or de mes belles lectures.

   Cependant, je t'aimais aussi naïvement
   Pour tes arbres, tes fleurs, tes velours, tes dentelles,
   Tes rires, tes sanglots et tes enchantements,
   Ô Nature changeante, immobile, immortelle.

   Que de fois j'admirai la dégradation,
   À la mort du soleil, de la sainte lumière !
   Quand, strié d'oranger, de vert, de vermillon,
   L'occident s'étalait, immense, radiaire.

   Que souvent j'entendis la cascade au son clair,
   Humide, régulier et jamais monotone,
   Me rythmer, obsédante et plaintive, mes vers...
   Lors, c'était le printemps, maintenant c'est l'automne !

   J'ai déserté la joie, ô mes amis d'antan,
   Un jour néfaste et dur me jeta dans la ville
   Où tout, jusqu'à l'amour, est pressé, haletant,
   Où même un coeur d'enfant est une chose vile.

   Mais je retournerai, je reviendrai vers toi,
   Nature qui me fus maternelle et si tendre ;
   Je saurai retrouver mes rêves à ta voix ;
   Je veux me retremper en toi, tu peux m'attendre. 

***

   Dans le palais sacré des chênes et des ormes,
   Des pruches et des pins, des cèdres, des tilleuls,
   Le merveilleux secret des couleurs et des formes
   Se renouvelle, vit, demeure. Et c'est là seul,
  
   Dans ce vivant palais aux colonnes fécondes, 
   Dont le dôme est un chant et dont les hôtes sont
   ― Rossignols, roitelets, mésanges et pinsons ― 
   Ceux qui font plus joyeux le sourire du monde.

   Que je veux promener le dégoût et l'ennui 
   Qu'a jeté dans mon coeur la ville, ce cratère...
   Ô forêts où le jour semble une belle nuit
   Pour ce que vous semez d'étoiles sur la terre. 

                                 Albert Dreux (1920)



Tiré de : Albert Dreux, Le Mauvais Passant, Montréal, Roger Maillet éditeur, 1920, p.  31-34.

Pour en savoir plus sur Albert Dreux, voyez les informations sous son poème Retour, qui est également présenté par les Poésies québécoises oubliées.


Le Mauvais Passant, recueil d'Albert Dreux, d'où
est tiré le poème Ah ! comme la lumière, ci-haut.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

jeudi 23 août 2018

Retour

Albert Dreux (1886-1949)
(Source : L. Mailhot et P. Nepveu,
La poésie québécoise des origines
à nos jours
, Montréal, éditions de
L'Hexagone, 1981, p­. 186)




   Dans notre ciel intime où voltigent des rêves,
   Il passe, en certains jours, de longs vols d'oiseaux noirs : 
   Ce sont de vieux chagrins qu'on pleure par les soirs,
   Des soucis qu'en notre âme on refoule sans trêve. 

   Qu'ils sont tristes à voir les corbeaux de l'amour ;
   Leur essaim douloureux, ardemment nous obsède.
   Notre âge est plein d'espoirs et rarement on cède : 
   Mais à la fin, pourtant, notre front devient lourd. 

   Aussi, sur notre coeur, descend quelque peu d'ombre.
   On ne peut définir ce long mal décevant ;
   Sans en chercher la cause, on y songe, trouvant
   Qu'ici-bas tout est faux et que la vie est sombre. 

   Hélas ! j'eus des tourments indicibles de voir
   S'enfuir, l'un après l'autre, au vent mauvais du monde,
   Mes blonds espoirs d'antan, caressants comme une onde
   Où vibre la chanson des rivages, le soir. 

   Mais, soudain, comme si se déchirait un voile
   Qu'on aurait étendu sur mes yeux, j'aperçois
   Tout un vol d'oiseaux blancs, mes rêves d'autrefois,
   Dans vos yeux si profonds qu'on y voit des étoiles. 

                                  Albert Dreux* (1910)



Tiré de : Albert Dreux, Les Soirs, Saint-Jérôme, J.-E. Prévost Éditeur, 1910, p. 13-14. 

* Albert Dreux est le pseudonyme d'Albert Maillé, né à Sainte-Thérèse-de-Blainville le 7 janvier 1886, de Jules Maillé, forgeron, et d'Élodie Rochon. Il fit ses études classiques de 1900 à 1908 au Séminaire de Sainte-Thérèse, puis, de 1910 à 1913, à l'École des Hautes Études commerciales de Montréal.
   Il dirigea durant quelque temps le journal Le Charivari et collabora, sous le pseudonyme « Albert Dreux », à plusieurs périodiques dont L'Avenir du Nord, L'Action, Le Terroir, Le Canada, Le Devoir, La Presse, La Patrie et Le Nationaliste. Il dirigea notamment L'Action médicale, organe officiel de la Fédération des sociétés médicales. De 1933 à sa mort seize ans plus tard, il fut à l'emploi de La Presse, à titre de traducteur. 
   Le 1er août 1929, il a épousé Lucienne Primeau. 
   Membre de l'École littéraire de Montréal, il a publié deux recueils de poésies, Les Soirs (1910) et Le Mauvais passant (1920) ; ce dernier recueil lui valut un Prix d'Action intellectuelle. Sur son oeuvre, le critique Robert Vigneault a notamment écrit : 
   « Dreux pratique une poésie de l'aventure intérieure, le langage délicat de l'amour entre l'homme et la femme ; sa poésie est intimiste, baudelairienne (ou moderne), à l'abri de la déclamation ou du moralisme social et religieux que favorisait encore la critique officielle. Non que ses goûts personnels soient ouvertement ou agressivement affichés ; ils sont naturellement assumés par sa poésie, d'une manière plus authentique et plus ferme ». 
   Albert Maillé est mort à Montréal le 15 juillet 1949.
(Source principale : Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec, Montréal, éditions Fides, 1980, p. 1028).


Les Soirs, recueil d'Albert Dreux d'où
est tiré le poème Retour, ci-haut.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Albert Dreux, durant les années 1930.
(Source : Dictionnaire des oeuvres
littéraires du Québec
, tome 2
)

Article soulignant le décès d'Albert Maillé, de 
son nom de plume « Albert Dreux », dans 
La Presse du 16 juillet 1949.
(Source : BANQ ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)