dimanche 30 septembre 2018

Dans les bois, dans les monts

Guy Delahaye, nom de plume de
Guillaume Lahaise (1888-1969)
(Source : Robert Lahaise, Guy Delahaye,
poète-psychiatre
, éditions Lidec, 2000)
 



Tryptique agreste



LETTRES SUR L'ÉCORCE

À qui les grava

   
   Nous allions quelquefois dans les bois, promener
   Notre amour tout en fleur et jouir du silence
   Que donne la nature aux temps de nonchalance ;
   Peut-être écouter nos baisers se butiner.

   Les oiseaux en ont eu le coeur illuminé ;
   Les arbres furieux de si grande indolence,
   Grandirent leurs bras pour cacher notre insolence ;
   Peut-être aussi, qui sait ? pour mieux se lutiner. 

   Un jour, plus tendres, nous livrâmes à l'écorce
   Le secret de nos noms destinés à grandir
   Comme en notre bonheur, en ardeur et en force.

   Bien peu de soleils sont revenus resplendir,
   Et les myosotis continueront d'éclore ! 
   L'amour n'est déjà plus, l'arbre grandit encore. 

___________


NOMS SOUS L'ÉCORCE

À Celles et Ceux de "La Grotte des Fées



   Tourmentés de désirs envers plus d'horizon,
   Plus de beauté réelle et moins de contingence,
   Nous courions à l'appel dont vit l'intelligence,
   L'appel qui chante en nous de fuir notre prison.

   Si le mont entendit des cris de déraison
   Sous la force d'extase, il fut plein d'indulgence
   Et prodigua quand même à la rare indigence
   Des secrets qui nous courbaient jusqu'à l'oraison. 

   D'ailleurs, tous, nous étions vraiment de ses fidèles,
   Et tant d'assiduité nous créaient les modèles
   Des amants de forêts, de lacs et de sommets.

   Non contents d'admirer, nous fimes l'écriture
   Se cacher sous l'écorce, en coeur qui se soumet,
   Pour goûter de plus près l'âme de la nature.

___________



ASCENSION

À Mlle Léontine Biron



   La colonne serpente au milieu de ces rocs
   Dont le défi redouble une ardeur déjà folle ; 
   Faite d'athlètes et de grâces qu'auréole
   Le péril, elle ignore en quoi blessent les chocs.

   Les muscles sont durcis, le corps se forme soc
   Pour creuser le sillon dans les rameaux qui volent.
   Rieuse de l'exploit, une compagne vole
   Le passage récent et s'assied sur un bloc. 

   Les branchages parfois enlacent, et la voie
   Darde à pic ses côtés pour intensifier
   La volupté d'offrir la fatigue à la joie. 

   Chaque pas est au sort, l'on ne doit s'y fier,
   Mais être tel est doux afin de bien s'instruire
   Dans l'enivrement du plaisir qui peut détruire.

                               Guy Delahaye* (1910)



Tiré de : Guy Delahaye, Les Phases, Montréal, C. Déom libraire-éditeur, 1910, p. 101-108. 

 François-Guillaume Lahaise, dont le nom de plume est Guy Delahaye, est né à Mont-Saint-Hilaire le 18 mars 1888, d'Adélard Lahaise, commis-marchand, et d'Évangéline Cheval. Il fit ses études classiques au Séminaire de Saint-Hyacinthe et au Collège Sainte-Marie, puis en 1906 il s'inscrivit en médecine à l'Université de Montréal, où il obtint son diplôme en 1910.
   Spécialisé en psychiatrie à Paris, où il séjourna en 1912-1913, il compléta sa formation aux États-Unis et à Cuba jusqu'en 1925. Durant toutes ces années, il exerçat sa profession à Paris, San Francisco, La Havane et Montréal.
   Médecin-psychiatre à l'hôpital Saint-Jean-de-Dieu à partir de 1925, il eut comme patient le poète Émile Nelligan, son idole de jeunesse dont l'oeuvre avait exercé une influence majeure sur ses propres oeuvres poétiques.
   Alors qu'il était étudiant en médecine, il fut directeur de la revue Le Soc littéraire. Il est l'auteur de deux recueils de poésies : Les Phases (1910) et Mignonne allons voir si la rose... (1912).
   Il a épousé Marie Saint-Georges le 21 février 1927, à Montréal.
   François-Guillaume Lahaise est mort à Montréal le 2 octobre 1969.
(Source principale : Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec, tome 2, Montréal, éditions Fides, 1981, p. 866).


Les Phases, recueil de Guy Delahaye
d'où est tiré le tryptique de poèmes
Dans les bois, dans les monts, ci-haut.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Guy Delahaye en 1910, année
où il publia son premier recueil
de poésies, Les Phases, et où il
obtint son diplôme de médecine.
(Source : Guy Delahaye,
poète-psychiatre
, p. 13)

Les oeuvres poétiques d'Émile Nelligan ont exercé
une influence importante sur la création poétique de 

Guy Delahaye. Cette dédicace de Nelligan est 
inscrite dans l'exemplaire du recueil Émile Nelligan
et son oeuvre 
que possédait Guy Delahaye.

(Source: Robert Lahaise, Guy Delahaye,
poète-psychiatrep. 11) 

Le fils de Guy Delahaye, l'historien Robert Lahaise,
est l'auteur de cet intéressant ouvrage biographique
abondamment illustré, qui est encore disponible
en librairie ou sur commande chez l'éditeur.
Pour informations, cliquer ICI

Cette anthologie du groupe des poètes
dits « exotiques », dont faisait partie Guy
Delahaye, contient plusieurs de ses poèmes.
On peut toujours se la procurer dans toute
bonne librairie. Informations ICI

Notice nécrologique parue
dans La Presse du 4 octobre
1969, p. 55.
(Source : BANQ ; cliquer
sur l'image pour l'agrandir)

jeudi 27 septembre 2018

Forêts de mon pays

Paul Godin (1907-1960)

(Source : son recueil posthume Poèmes)




   Forêts de mon pays, je viens en votre temple
   Goûter la paix du jour et la douceur du soir ; 
   Pour vos nombreux attraits, mon âme vous contemple :
   Vous êtes la Beauté que je voudrais revoir. 

   Verdoyantes toisons des flancs purs des collines,
   Superbes frondaisons des printemps revenus,
   Murmure des ruisseaux dans les lits des ravines,
   Susurrements d'amour dans les nids retenus ; 
   Balsamiques parfums des pins et des mélèzes,
   Bruissement des roseaux près des lacs de saphir ;
   Rochers rasant le ciel ainsi que des falaises ;
   Vol du martin-pêcheur aux berges du désir. 

   Forêts de mon pays, splendeur des jours d'automne,
   Sur les monts empourprés, les érables sanglants
   S'effeuillent lentement sous le ciel qui rayonne
   Parmi les sapins verts et les cèdres tremblants.
   Dans les clairières d'or, la grise perdrix glousse,
   L'appel aigu du cor retentit dans les bois ; 
   Du chevreuil altéré, brille la robe rousse ; 
   L'âme de la forêt fait entendre sa voix.
   C'est comme un chant d'amour qui monte de la terre,
   Et la feuille qui meurt au sentier solitaire
   Est comme un lambeau d'arbre arraché par le vent,
   Comme un dernier soupir de son coeur frémissant. 

   Forêts de mon pays, cathédrale du rêve,
   Vaste recueillement de la nuit qui s'achève,
   Tiédeur de clairs matins près des lacs endormis ;
   Longs baisers de la brise aux rameaux attendris.
   Échos lointains du soir montant de la vallée,
   Adieu de la nature à la branche endeuillée ;
   Divin frémissement de l'arbre au sol fixé,
   En dépit de l'orage et par le vent blessé. 

   Forêts de mon pays, vous, richesses premières,
   Retenant dans leur lit, captives les rivières ;
   Vous, la gloire d'octobre et l'espoir de l'avril,
   Vous, l'ombre et la clarté, vous, le parfum subtil :
   Érables, blancs bouleaux, hêtres, robustes frênes,
   Sapins tordus par l'âge, et vous, les puissants chênes,
   Tant que vos frais rameaux se couvriront de nids,
   Et tant que pousseront des feuilles sur vos branches,
   Sous les étoiles d'or et sous les lunes blanches,
   Vous serez, de la paix, les refuges bénis. 

                                   Paul Godin (sans date)



Tiré de : Paul Godin, Poèmes, Trois-Rivières, Le Bien Public, 1982, p. 49-51. 

Paul Godin était le demi-frère de Louis-Georges Godin, lui aussi médecin et homme de lettres. 


Paul Godin présenté 
par son plus jeune fils : 

   « Issu d'une famille établie à Trois-Rivières dans la première moitié du XIXe siècle, mon père était un trifluvien authentique. Il effectua ses classes primaires au Jardin de l'Enfance et ses études classiques au Séminaire Saint-Joseph de Trois-Rivières. Il obtint par la suite son doctorat en médecine à l'Université Laval et compléta sa spécialisation en oto-rhino-laryntologie à l'Hôtel-Dieu de Montréal ainsi qu'aux hôpitaux Boucicaut et des Quinze-Vingts de Paris. Il devint membre du Collège royal de médecine en 1948. 
   Au cours de son internat à l'Hôpital Laval de Québec, il rencontre la femme de sa vie, Louisa Marceau, de Sainte-Anne-de-la-Pérade, alors infirmière au Sanatorium Notre-Dame du même hôpital. Il se trouve conquis par cette belle femme menue, à l'esprit vif, un être tout de coeur, d'une droiture exemplaire et singulièrement racée. Amoureux l'un de l'autre avant le départ de mon père pour Paris, cette longue séparation ne les désunit point. Tous deux nourrissent leur imaginaire et entretiennent leur rêve commun en échangeant deux lettres par semaine pendant un an. Quelque temps après son retour, ils se marient, le 6 septembre 1936. Ce fut pour la vie. 
   Il était un homme de la Mauricie, profondément lié à la nature. Menant une vie tranquille et discrète, il partageait son intimité avec sa famille, quelques amis solides ainsi qu'avec l'onde des lacs, celle de la rivière Saint-Maurice et du fleuve Saint-Laurent. Il pouvait passer des heures, patientant la brunante, assis dans une chaloupe, à observer le couchant et à soutenir sa rêverie. La canne à pêche en mains jusqu'à la tombée du jour, il tentait de sortir quelque dernière truite des lacs du Batchelder ou du Capitanal ou encore quelque prise ultime de l'Anse-aux-Dorés de Saint-Roch-de-Mékinac où il m'emmenait comme rameur même les jours de classe. J'avais alors droit à un billet d'absence pour cause de maladie...
   D'innombrables fois, je l'ai vu aussi arpenter la galerie de notre maison d'été à Champlain, la pipe bien bourrée, tel un capitaine de goélette, à surveiller le moindre mouvement d'eau du grand fleuve. À Trois-Rivières, au printemps, les quais étaient l'un de ses endroits de prédilection pour assister à l'irrésistible mouvement des glaces. L'hiver, il ne manquait pas la pêche aux petits poissons des chenaux, à Sainte-Anne-de-la-Pérade. 
  Il aimait aussi les chevaux. Fréquentant les hippodromes Richelieu, Blue Bonnets et Laviolette, il emmenait souvent ses fils aux écuries où, je me rappelle, étant enfant, le dimanche matin, il allait de stalle en stalle, me soulevant dans ses bras pour m'apprendre à flatter le museau des bêtes.
   Il écrivait pour son plaisir. Assis au salon, il remplissait de vers et à l'occasion, d'épigrammes sur ses confrères, des tablettes d'ordonnances, remaniant les mots, cherchant la rime, en quête de la formule la plus belle, appelant souvent Louisa pour lui demander de réagir à l'écoute d'un verset. Ce goût de l'écriture, cet appétit du mot essentiel, il l'a transmis à ses enfants, Mireille, traductrice à Ottawa, femme de lecture et de parole, Gérald, député-ministre au gouvernement du Québec, journaliste et écrivain, à Ivan, avocat à Trois-Rivières et raconteur hors-pair ainsi qu'à moi, professionnel d'écriture à l'Université du Québec à Trois-Rivières et auteur d'un récit poétique. 
   Le temps était maintenant venu de rendre hommage à cet homme ; aussi, lorsque mon frère Ivan m'a confirmé son intention de publier un recueil de poèmes de notre père, je me suis senti heureux, profondément, pour nous, pour notre mère. Je connais son bonheur d'avoir été aimée par un poète, par Paul. J'ai revécu également la veille du dernier jour de sa vie, quand ma mère me demanda d'aller le nourrir alors qu'il entrait lentement dans le coma. J'avais peur. Je ne voulais pas assister, témoin impuissant, à son départ définitif. Je craignais cette intimité avec la mort, comme si j'allais me faire emporter moi aussi. Mais parce que j'avais peur, j'ai saisi l'assiette et j'y suis allé. Ce fut un événement ; j'ai compris la puissance de l'amour que je portais en moi. La lente respiration de mon père m'était douce et je voulais le cajoler jusque dans l'au-delà... et aujourd'hui, par ce recueil, je le rejoins et pour lui, je participe à l'éternité d'une caresse ». 

   GUY GODIN
   dans Poèmes, de Paul Godin, p. 8-11


Poèmes, recueil posthume de Paul Godin
paru en 1982 et réédité en 1996.

Article paru dans Le Nouvelliste du 28 mai
1960, à l'occasion de la mort de Paul Godin.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Notice nécrologique
dans La Presse du
30 mai 1960, p. 15.

(Source : BANQ ;
Cliquer sur l'image
pour l'agrandir)

lundi 24 septembre 2018

Mourir !

J.-Ubald Beaudry (1816-1876)
(Source : BANQ)




   Je contemplais un soir l'uniforme linceul
   Que l'hiver a jeté sur la nature en deuil ; 
   Je cherchais vainement la brillante parure
   Dont se couvrent les champs, au temps de la verdure ;
   Je cherchais des moissons, des feuilles aux forêts,
   Des oiseaux dans le ciel, des fleurs... et je rêvais !

   Et je rêvais qu'un jour, comme une fleur flétrie,
   Au souffle de l'hiver disparaîtrait ma vie,
   Qu'il faudrait renoncer aux rêves de bonheur,
   À ces rêves si doux que caresse le coeur,
   Qu'il me faudrait quitter à ce moment suprême
   Pays, famille, amis, tout ce qu'ici l'on aime,
   Qu'il me faudrait mourir... et mon coeur frissonna...
   Lorsque vers moi soudain un ange s'avança. 

   Son aspect était doux, il semblait devoir dire : 
   « J'apporte le bonheur » ; un bienveillant sourire
   Donnait à son visage un charme saisissant ;
   Ses deux ailes d'azur causaient en s'agitant
   Comme un souffle léger qui chassait la tristesse ;
   Dans son oeil un peu grave on lisait la tendresse. 
   C'était un de ces esprits que Dieu dans sa bonté
   Créa pour secourir la triste humanité.

   « Cesse de t'arrêter à de vaines alarmes,
   La mort, crois-moi, mortel, a peut-être des charmes »,
   Dit-il, et son regard me désigna les cieux.
   « Toi qui parais si bon, esprit mystérieux, 
   Toi qui viens consoler ma secrète souffrance,
   Lui demandai-je alors, serais-tu l'espérance ? »
   Il dit en souriant : « L'espérance est ma soeur ». 
   « Quoi ! ta soeur, l'espérance ?... es-tu donc le bonheur,
   Toi dont la voix soupire une douce harmonie,
   Écho des harpes d'or, céleste mélodie ? »
   « Je suis l'ange, dit-il, qui des rigueurs du sort
   Console les humains ; on m'appelle "LA MORT" ». 
   
   « Toi, tu serais la mort ?... je la croyais horrible,
   On disait son oeil cave et son regard terrible,
   Et pourtant devant toi mon coeur n'a pas tremblé ;
   Un rayon de soleil en mon âme a brillé.
   Ton voile blanc ressemble à ceux dont sont parées,
   Au jour de leur hymen, les jeunes fiancées...
   La mort ! j'en aurais peur ; toi je voudrais t'aimer. 
   Non ! tu n'es pas la mort, et tu veux m'alarmer !
   Car la mort, comme toi, ne pourrait pas sourire ».
   « Erreur, l'être fatal que tu viens de décrire, 
   Ce fantôme hideux, crois-moi, n'est pas la mort,
   C'est un ange maudit que l'on nomme "REMORDS". 

   Effroi des criminels, ce génie implacable
   Se présente toujours au chevet du coupable,
   Des tourments de l'enfer sinistre précurseur,
   Il apporte au mourant la rage et la terreur.
   Mon voile est blanc, dis-tu, je suis la fiancée
   Vers qui ton âme aspire, ici-bas délaissée ;
   Viens à moi, mon regard sourit au malheureux ;
   Qui s'endort dans mes bras s'éveille dans les cieux ». 

                                J.-Ubald Beaudry* (1864)



Tiré de : Le Foyer canadien, recueil littéraire et historique, Québec, Bureaux du « Foyer canadien », coin des rues Sainte-Anne et des Jardins, Décembre 1864, p. 375-377.

* Joseph-Ubald Beaudry, né à Montréal le 15 mai 1816, était le fils de Louis Beaudry et de Félicité Dubreuil.
   Admis au Barreau le 9 mars 1838, il fit partie du conseil de ville de Montréal de 1847 à 1850.
   En 1850, il est nommé greffier des Appels à la place de Joseph-Guillaume Barthe et, en 1855, il cumula avec cette charge celle de greffier de la Cour seigneuriale. 
   En 1859, à la demande de George-Etienne Cartier, il devint secrétaire-adjoint de la commission de la codification des lois. Il remplaça comme codificateur le juge Augustin-Norbert Morin au décès de celui-ci, en juillet 1865.
   Le 5 décembre 1868, il fut nommé juge assistant de la Cour supérieure. L'année suivante, le 22 décembre 1869, il fut nommé juge de la Cour supérieure pour le district de Montréal.
   Il est l'un des fondateurs de la Revue légale et de Jurisprudence et des Décisions des Tribunaux du Bas-Canada. En 1870, il avait publié le Code des curés, ouvrage qui montre son érudition juridique.
   Le Code de procédure civile fut rédigé en quasi totalité par lui. 
  Il est, avec Jacques Viger, l'un des fondateurs de la Société historique de Montréal. Il en était encore le vice-président à sa mort, alors qu'il fut écrit :
  « Le souvenir du juge Beaudry restera comme celui d'un magistrat intègre et consciencieux autant qu'éclairé, joignant à la science profonde du jurisconsulte un zèle ardent pour la bonne administration de la justice, qu'il recherchait jusque dans ses moindres détails. Quant à ses vertus privées, elles étaient au-dessus de tout éloge : type de magistrat, il fut aussi le modèle du citoyen ». 
(Source principale : Pierre-Georges Roy, Les juges de la province de Québec, Québec, Service des archives du gouvernement de la province de Québec, 1933, p. 37).

Le poème Mourir !, ci-haut, est paru
dans le numéro de décembre 1864 de
la revue Le Foyer canadien, à Québec.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Joseph-Ubald Beaudry, à l'extrémité gauche de la table,
siégeant à la Commission pour la codification des lois civiles.
Les autres sont, de gauche à droite : Charles Dewey Day,
René-Edouard Caron, Augustin-Norbert Morin et Thomas McCord
(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Article paru le 14 janvier 1876 dans Le Courrier du Canada
à l'occasion de la mort de Joseph-Ubald Beaudry.
(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

vendredi 21 septembre 2018

Invitation

Léo d'Yril, nom de plume
d'Émile Venne (1896-1975)


(Source : Dictionnaire Guérin des
poètes d'ici de 1606 à nos jours
)




   Faites glisser l'archet sur le violon, sensible,
                 Rythmique, et doucement
   Que monte une musique en nos rêves, paisible,
                 Sereine, infiniment. 

   Laissez errer mon âme au gré de ces cadences
                 Où vous vivez parfois ;
   Mariez l'harmonie à l'être du silence
                 Qui se détruit en moi.

   Faites glisser l'archet sur le violon suprême
                 Dans le jour souverain,
   Que l'esprit, comme en mer où vogue la trirème,
                 Soit plus grand et moins vain. 

   Faites glisser l'archet sur le violon, artiste,
                 Qu'il parte et dise tout
   Ce que l'on garde en soi, plus tranquille ou plus triste,
                 Où chante un peu de vous. 

                                    Léo d'Yril* (1919)



Tiré de : Léo d'Yril, Symphonies, Montréal, Librairie C. Déom Éditeur, 1919, p. 148-149. 
  
* Émile Venne, dont le nom de plume est Léo d'Yril, est né à Montréal le 10 juillet 1896, de Joseph Venne, architecte, et de Philomène Boucher. Il a étudié au Collège Mont-Saint-Louis, à l'École polytechnique de Montréal et à l'Université de Montréal, où il obtint son diplôme en 1918. Il fréquenta également l'École des Beaux-Arts de Paris afin d'y parfaire sa formation.
   Architecte, il pratiqua à Québec durant les années 1920. En 1931, il reçut un diplôme d'architecture du gouvernement français. En 1937, il fut nommé chef de la section d'architecture à l'École des Beaux-Arts de Montréal, alors qu'il y enseignait. Il conserva ce poste jusqu'en 1960, année où il se retira de l'Ordre des Architectes et s'installa à Saint-Basile-le-Grand. Quelques années plus tard, il reçut une médaille de la Société des architectes diplômés du gouvernement français.
   En 1919, il publia ses poèmes de jeunesse, dont le recueil porte le titre de Symphonies.
   Émile Venne est mort en 1975. Il avait épousé Marguerite Potvin le 14 septembre 1922 à Montréal.
(Sources : Dictionnaire des oeuvres littéraire du Québec, tome 2, Montréal, éditions Fides, 1981, p. 1050-1051 ; Dictionnaire Guérin des poètes d'ici de 1606 à nos jours, Montréal, éditions Guérin, 2005, p. 1337).


Symphonies, recueil de Léo d'Yril d'où
est tiré le poème Invitation, ci-haut.
L'ouvrage est illustré par l'auteur lui-
même, sous son nom d'Émile Venne.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir) 

Ce dessin de l'auteur accompagne le poème
Invitation dans le recueil Symphonies

Cette caricature de Léo d'Yril par Henri
Letondal
a été publiée dans l'édition
1922 de l'Almanach de la langue française.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir) 

mardi 18 septembre 2018

Hymne à la Nuit

Georges Bugnet (1879-1981)

Source : Camille Roy, Manuel d'histoire de la
littérature canadienne de la langue française
,
huitième édition, 1940, p. 154. 




        Immense Nuit, profond mystère
   Où l'esprit flotte, agitant son flambeau
   Comme un fanal au mât d'un toit d'un noir vaisseau
        Roulé sous des cieux sans lumière...

   Au fond des temps, jours du chaos premier,
        En des lieux vides et funèbres
        Dormaient d'insondables ténèbres :
   Informe argile, attendant le Potier. 

        Mais si la Nuit couvrait le monde,
   Si rien n'était, que vague inanité,
   L'Esprit voyait, dans cette obscurité,
        L'oeuvre lumineuse et féconde. 

   L'oeuvre où la nuit, transformée en rayon,
        Deviendrait la mère des êtres ; 
        Mères des astres, les ancêtres,
   Et mère aussi de l'humble moucheron : 

        Mère de l'homme !... ô grande mère,
   Laisse-moi voir jusqu'au fond de ton coeur...
   Sorti de toi, je vais au Fossoyeur
        Qui te remettra ma poussière. 

   Ah, je t'en prie, avant que dans ton sein
        Je retourne à jamais attendre,
        Ô mère, laisse-moi comprendre
   L'obscur secret de ton vaste dessein.

        Je crois en toi, mère, et je t'aime.
   Mais fais plus forts mon amour et ma foi
   Pour que, sans trembler, je retourne en toi,
        Ô nuit, comme en la splendeur même. 

   Dès que du matin la gloire est éclose,
        Si nos regards sont enchantés,
        Séduits des agiles clartés
   Du brillant soleil qui partout les pose ; 

        Si son éclat métamorphose
   Une goutte morte en prisme vivant,
   Ou le froid glacier en un feu mouvant,
        S'il revêt de pourpre la rose ; 

   S'il change les mers en brasier ardent,
        Les secs déserts en flots de gemmes
        S'il fait fleurir, des fumiers mêmes,
   Les insectes d'or, d'azur et d'argent...

   Rien n'est, je le sais, rien n'est qu'apparence ; 
        Rien, qu'un vitrail illuminé 
        Dans un sombre donjon cerné
   Par toi, de toutes parts, ô Nuit immense. 

        Mais quand le soleil disparaît,
   Lorsque tout ternit sous le crépuscule,
   Que d'un flux muet l'ombre s'accumule,
        C'est l'heure où le réel paraît. 

   Caché par le jour, la Nuit le révèle ;
        Voici tous les peuples des cieux ;
        Pauvres petits yeux lumineux, 
   Clignant, aveuglés par l'ombre éternelle.

        Si loin l'un des autres, si loin
   Qu'à peine ils se voient comme une poussière.
   Et, si grands soient-ils, jamais leur lumière
        Ne surpasse un infime point. 

   Un infime point, plus chétif encore,
        Fuyant dans l'espace et la nuit,
   Nous porte, fourmillants, sur lui
   Où d'un bec glouton le Temps nous picore. 

        Fuyant, dans la nuit et l'oubli,
   Vers l'infini couvert de sombres voiles,
   Nos yeux jamais n'y voient que les étoiles
        Alors que tout d'ombre est rempli. 

   Décor ténébreux, sans limite, énorme,
        Où des univers, s'éveillant, 
        Dansent un choeur pâle et tremblant
   Jusqu'à ce qu'enfin l'ombre les rendorme. 

        Ah, Dieu ! que nous sommes petits !
   Et que ce qu'on voit est piètre et risible
   Au prix du caché, du vaste invisible 
        En qui nous sommes engloutis[...]

                      Georges Bugnet* (1938)



Tiré de : Georges Bugnet, Voix de la Solitude, Montréal, Les Éditions du Totem, 1938, p. 25-29.

* Georges Bugnet est né le 23 février 1879 à Chalon-sur-Saône, en Bourgogne (France), de Claude-François Bugnet, marchand de vin, et de Joséphine Sibut-Plourde. Après des études classiques, il entra au séminaire de Brou. Il renonça toutefois au sacerdoce et s'inscrivit, en 1899, à la Faculté des lettres de l'Université de Dijon.
   En 1904, il devint rédacteur en chef du journal La Croix de la Haute-Savoie, à Annecy. Il collabora dès lors aux Annales et à la Revue des Poètes. La même année, à Dijon, il épousa Julia Ley.
   En janvier 1905, il quitta son pays natal avec un groupe de Bretons pour peupler l'Ouest canadien d'immigrants. Après une dizaine de mois passés à Saint-Boniface (Manitoba), il prit enfin possession de sa terre, à une soixantaine de milles au nord-ouest d'Edmonton, en Alberta. C'est dans cette solitude vaste et silencieuse, face à la sérénité impassible de la forêt géante, qu'il va vivre une aventure spirituelle profonde d'où jailliront sa pensée et son oeuvre.
   Outre son travail de pionnier et de cultivateur qui ne lui rapportera jamais beaucoup de profits, il s'intéressera à l'horticulture, au journalisme et à la vie française en Alberta. Il collabora au journal L'Union, de la communauté francophone d'Edmonton. Ses travaux d'horticulteur lui donneront une connaissance très précise du monde végétal et lui permettront même d'obtenir quelques roses nouvelles, dont la Thérèse Bugnet, qui se classe parmi les plus belles d'Amérique du Nord.
   Durant les longs hivers albertains, il rédigea ses livres où il exprima les conclusions de son expérience spirituelle au sein de la vaste nature de l'Ouest. Outre son unique recueil de poésies, Voix de la Solitude, paru à Montréal en 1938, il a publié Le Lys de sang (1923) ; Nypsia (1924) ; Le Pin du Muskeg (1924) ; La Défaite (1934) ; Siraf (1934) ; La Forêt (1935) ; Hymne à la Nuit (1939) ; Canadiana (1941) ; Albertaines : anthologie d'oeuvres courtes en prose (1981). Ses quatre romans ont été publiés à Montréal par les Éditions Édouard Garant. Ses poèmes ont été réédités par les Éditions des Plaines après sa mort et sont toujours disponibles (voir ci-dessous). 
   À partir de 1954, il se retira à Legal (Alberta).
  Georges Bugnet est mort à Saint-Albert (Alberta) le 11 janvier 1981, à quelques semaines de son cent-deuxième anniversaire.
(Sources principales : Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec, tome 2, Montréal, éditions Fides, 1981, p. 650 ; Dictionnaire Guérin des poètes d'ici de 1606 à nos jours, Montréal, éditions Guérin, 2005, p. 213).

Pour en savoir plus sur Georges Bugnet, cliquer ICI

Les extraits du poème Hymne à la Nuit
publiés ci-haut sont tirés du recueil Voix
de la Solitude
, de Georges Bugnet. On peut
en lire ICI une intéressante et éclairante 

critique de Louis Dantin, qui fut le
principal mentor d'Émile Nelligan.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Albert Pelletier (1895-1971), critique 
littéraire, éditeur et père des comédiens
Denise et Gilles Pelletier, est celui qui 
sut le premier reconnaître le talent poétique 
de Georges Bugnet et qui le fit publier par
sa maison d'éditions à Montréal, en 1938.

(Source : Almanach de la langue
 française, Montréal, 1932)

Georges Bugnet en 1978, alors qu'il 
était âgé de 98 ans et trois ans avant 
sa mort survenue en janvier 1981.

(Source : Canadian Writers)

Les poèmes de Georges Bugnet ont été
rassemblés dans ce recueil publié par les
éditions des Plaines et sont toujours
disponibles dans toute bonne librairie.

 (Pour informations, cliquer ICI)

Cette intéressante biographie de
Georges Bugnet, un personnage hors
du commun, est également encore
disponible dans toute bonne librairie.

(Information ICI)

Georges Bugnet a également publié plusieurs
romans et recueils de contes, dont celui-ci,
qui
est encore disponible (information ICI)