lundi 30 décembre 2019

La Bonne Année

Le Jour de l'An au matin
Gravure parue dans Le Monde Illustré, Montréal, 31 décembre 1887.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)




   Quand la neige dans les rues
   Crie aux bottes des passants
   Et qu'au ciel de sombres nues
   S'entrechoquent sous les vents ; 

   Quand les champs, quand la rivière
   S'engourdissent dans le froid
   Et qu'une blanche poussière
   Tourbillonne autour du toit ;

   Le cœur, dans ce vide extrême,
   Recherche l'intimité,
   Il partage avec qui l'aime
   Le vieux fond de sa gaieté.

   L'hiver en vain nous pourchasse,
   Il nous vaut d'heureux moments.
   Au dehors tout est de glace : 
   C'est l'heure aux épanchements ! 

   Décembre est parti. ― Qui sonne ?
   ― Dix-huit cent soixante-et-neuf...
   Que de baisers l'on se donne !...
   Que de souhaits à l'an neuf ! 

   Du haut en bas de l'échelle
   L'espoir circule gaiement : 
   Car notre part la plus belle
   Est toujours ce qu'on attend.

   De quels transports d'allégresse
   Resplendit chaque foyer !
   On croirait que la tristesse 
   N'a jamais pu l'habiter ! 

   Puisqu'on peut, folâtre ou sage,
   Serrer la main du bonheur,
   Livrons-nous sur son passage
   À la joie avec ardeur !

   Point de fête couronnée
   Sans les vers qu'on va chantant 
   J'apporte la Bonne Année
   La Chanson du Jour de l'An. 

               Benjamin Sulte (1868)



Tiré de : Benjamin Sulte, Les Laurentiennes, Montréal, Eusèbe Sénécal, Imprimeur-éditeur, 1870, p. 160-161.

Pour en savoir plus sur Benjamin Sulte, cliquer ICI.

De Benjamin Sulte, les Poésies québécoises oubliées ont également publié : L'Histoire et Le Pont Victoria


Le poème La Bonne Année, ci-haut, est tiré 
du recueil Les Laurentiennes, de
Benjamin Sulte
(1841-1923)

(Photo datée de 1870 tirée de : Hélène Marcotte,
 Benjamin Sulte, cet inlassable semeur d'écrits,
Montréal, Éditions Lidec, 2001 ; 

cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Dédicace manuscrite de Benjamin Sulte dans son deuxième et
dernier recueil de poésies, Chants nouveaux, paru en 1880.

(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)



Les joies du Jour de l'An : le bonheur des parents
n'est égalé que par celui de leurs enfants.


Illustration parue dans L'Album universel, Montréal, 26 décembre 1903.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Jour de l'An au matin. 

Illustration parue dans Le Monde illustré, Montréal, 1er janvier 1898.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Les visites du Jour de l'An. 

Illustration parue dans L'Opinion publique
Montréal, 9 janvier 1873

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

La bénédiction du Jour de l'an. 

Oeuvre d'Edmond-Joseph Massicotte.

(Source : Musée national des Beaux-Arts du Québec ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Monument funéraire de Benjamin Sulte,
cimetière Saint-Louis, Trois-Rivières.

(Photo : Daniel Laprès, 2016 ; cliquer
sur l'image pour l'agrandir)

vendredi 27 décembre 2019

Chant des hirondelles

Charles-Marie Ducharme (1864-1890)

(Source : BANQ)




   Envolons-nous à tire d'aile,
       Vers nos séjours chéris ;
   Envolons-nous à tire d'aile,
       Le zéphyr nous appelle
       Dans les vallons fleuris.

   Chantons des hymnes, des berceuses,
       Les chansons du retour ;
   Chantons des hymnes, des berceuses,
       Nous revenons, joyeuses,
       Aux premiers feux du jour.

   Laissons nos ailes dans l'espace,
       Légères, se bercer ;
   Laissons nos ailes dans l'espace,
       Sur la brise qui passe
       Doucement reposer.

   Un vert roseau, là-bas, s'incline
       Sur le flot gémissant ;
   Un vert roseau, là-bas, s'incline
       Et la plage lutine
       Le caillou blanchissant.

   Voici des mousses, des feuillages,
       De beaux lilas en fleurs ;
   Voici des mousses, des feuillages,
       Des fleurettes sauvages
       Aux brillantes couleurs.

   Voilà des bosquets, des prairies,
       Un ruisseau qui s'enfuit ;
   Voilà des bosquets, des prairies,
       Vers ces touffes fleuries
       Dirigeons-nous sans bruit. 

   D'un crin, d'une plume soyeuse,
       Tressons nos frais séjours ; 
   D'un crin, d'une plume soyeuse,
       Sous la feuille dormeuse,
       Protégeons nos amours !

           Charles-Marie Ducharme (1884)



Tiré de : La Revue canadienne, volume 21, 1885, p. 220-221. Le poème est également paru dans : John Hare, Anthologie de la poésie québécoise du XIXsiècle (1790-1890), Montréal, éditions Hurtubise-HMH, 1979, p. 397-398. 

Pour en savoir plus sur Charles-Marie Ducharme, voyez la notice biographique sous sa Poésie de Noël pour Séraphinette, ou cliquez sur cette image : 




De Charles-Marie Ducharme, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : Le vieux moulin


Dédicace du livre Ris et croquis écrite de la main de son auteur
Charles-Marie Ducharme et adressée au poète William Chapman.
Un mauvais travail de reliure a malheureusement amputé
les dernières lettres des mots, à droite.


(Collection Daniel Laprès)

L'hirondelle des granges, dessin de Roland
Jolicoeur
, élève au Collège de L'Assomption,
dans Gédéon Boucher, Gazouillis, Saint-Jean-
sur-Richelieu, Les éditions du Richelieu, 1940.


(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

D'abord publié en 1885 dans La Revue canadienne,
le Chant des hirondelles, ci-haut, de Charles-Marie
Ducharme, est également paru en 1979 dans
l'Anthologie de la poésie québécoise du XIXe
siècle
, de John Hare, un ouvrage aussi utile
que précieux, dont on peut trouver de rares
exemplaires ICI, ICI et ICI.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

mardi 24 décembre 2019

Noël solitaire

La nuit de Noël, artiste inconnu.

(Source : La Revue populaire, décembre 1942)




   La bise longuement geint dans les branches sèches,
   La neige pure étend sa blancheur sous les pas ; 
   Mais la neige et le vent âpre n'empêchent pas
   Tous les petits Jésus de descendre en leurs crèches.

   Par la vitre givrée où le soir vient plus tôt,
   On ne distingue pas la couleur des étoiles ;
   Mais, par les yeux de l'âme, on aperçoit là-haut
   La solennelle nuit de décembre sans voiles.

   Soudain, les cloches d'or, de bronze et d'argent clair,
   Par des millions d'humains avec joie entendues,
   Entremêlent leurs sons mélodieux dans l'air,
   Toutes en une voix innombrable fondues...

   Non, les vitres n'empêchent pas d'entrer Noël,
   Quand par la foi divine il est déjà dans l'âme,
   Ni les astres brillant aux profondeurs du ciel,
   Quand on en sent au cœur la lumière et la flamme !

                                       Albert Lozeau (1918)



Tiré de : Albert Lozeau, Poésies complètes, volume III : Les images du pays, Montréal, 1926, p. 115-116. Préalablement à cette édition posthume, le poème avait paru dans le numéro de décembre 1918 de la revue Le Canada français.

Pour en savoir plus sur Albert Lozeau, voyez la notice biographique sous son poème Dans la lutte et l'attente.

D'Albert Lozeau, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : Le chemin de l'amour ; Les lucioles ; Le passage.


Le poème Noël solitaire, ci-haut, est tiré du troisième tome du recueil
 posthume des poésies complètes d'Albert Lozeau (1878-1924).

(Source de la photo : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)


Martin Fay a composé une œuvre musicale 
pour accompagner le poème Noël solitaire
d'Albert Lozeau. LNew England Chamber 
Choir a chanté à la Noël 2013 cette oeuvre 
spécialement composée pour lui.

Pour écouter cette musique, 
cliquer sur cette image : 



Un-e internaute a fait un arrangement avec le 
poème Noël solitaire et une oeuvre musicale
dont l'auteur nous est inconnu.

Pour visionner la vidéo, 
cliquer sur cette image :


Les Oeuvres poétiques d'Albert Lozeau, de même que ses
Lettres à Marie-Antoinette, sont disponibles dans toute
bonne librairie. Informations ICI et ICI.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

samedi 21 décembre 2019

Campagnes laurentiennes : Hiver

Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté, Paysage d'hiver (Collines d'Arthabaska)

(Source : Wikipedia Commons)




   Les arbres dépouillés et les prés qui jaunissent,
   Aux premiers vents du bord, de frissons se remplissent. 
   L'automne bienfaisant qui vient de s'épancher
   Se fait plus égoïste et paraît se cacher. 

   Vers les lieux protégés, c'est la grande retraite,
   Car on connaît l'hiver et comment il nous traite.
   Avez-vous remarqué que l'automne mourant
   Confond toujours ses traits avec l'hiver naissant ?

   Que pendant plusieurs jours les deux saisons s'enlacent ?
   Que pour se rencontrer il faut qu'elles s'embrassent ?
   C'est un fait constaté, la frileuse saison,
   En saluant l'automne est douce et sans frissons.

   Leur séparation nous est imperceptible,
   Car l'automne s'en va de façon insensible.
   Mais leur dernier salut nous montre un peu d'aigreur,
   Un certain désaccord, un soupçon de rigueur.

   Peut-être que l'amour de capter notre culte
   Fait naître entre les deux cette petite lutte.
   L'ouvrage que l'hiver a fait pendant la nuit,
   L'automne, tout le jour, à dessein le détruit.

   Et réciproquement la saison à distance 
   Voit son travail glacé par celle qui s'avance.
   À la fin du combat notre hiver est vainqueur
   Et commence son règne avec moins de douceur.

   Cependant, le bétail, sur la plaine amaigrie,
   Ronge les derniers brins d'une herbe rabougrie.
   Mais enfin c'est trop peu ; les troupeaux affamés
   Reçoivent d'autres soins dans l'étable enfermés.

   Et les foyers, munis d'une double fenêtre,
   Attendent le frimas qui commence à paraître.
   Dans les poêles éteints, les feux sont allumés
   Pour réchauffer du toit les objets bien aimés.

   Pendant trois mois entiers, la bonté de leurs flammes,
   De leur regard d'amour, réjouira les âmes.
   Déjà dans les chemins le sol devient très dur ;
   De l'approche du froid c'est un signe très sûr.

   Enfin, voici qu'au ciel de grands nuages pâles
   Planent dans l'air frileux au gré des vents plus mâles.
   Oui, c'est vers la Toussaint, le jour béni des morts,
   Que notre Canada sous son linceul s'endort. 

   Quand de légers grains blancs envahissent l'espace
   Pour venir se poser sur la nature lasse,
   Leurs petits corps neigeux au début clairsemés,
   Après quelques instants se sont multipliés. 

   Sur la terre sans feu, bien des êtres grisonnent ;
   Dans la grande forêt, des arbres nus frissonnent.
   Il ne faut pas un jour avec tant de pâleur
   Pour recouvrir le sol d'une immense blancheur,
   Pour dérouler l'hermine aux formes onduleuses
   Sur les monts dénudés et les plaines frileuses.

   Soit colère ou dépit, le soleil, par trois fois, 
   Déchire avec fureur ce voile que tu vois.
   Il coupe du terroir l'habit qui le dérobe,
   Et plonge dans les eaux les lambeaux de sa robe.

   Mais le ciel protecteur répare le tissu
   Et force le soleil à s'avouer vaincu.
   Puis la fin de novembre apporte assez de neige
   Pour arrêter l'effort du déplaisant manège. 

   Nous sommes en hiver, saison de pureté 
   Où le monde en repos retrouve la santé.
   Soyez-en bien certains, la terre n'est pas morte
   Sous la blanche parure au fond qu'elle supporte.

   Mais elle vit encore et son profond sommeil
   Pour le printemps suivant prépare un doux réveil,
   Car avec ses frimas et sa toison fameuse,
   Notre hiver canadien a l'âme vigoureuse.

   Les piqûres du froid activent notre sang
   Et sont au corps chétif un tonique puissant.
   C'est un plaisir de voir, quand la neige est venue,
   Avec quel bel entrain notre cœur la salue.

   C'est un si beau coup d'œil, sous un ciel de cristal,
   De voir se dérouler le beau voile hivernal. 
   Mais afin d'en jouir il faut que des bordées
   Lui donnent l'épaisseur d'environ deux coudées.

   Sur ce front de candeur se forment des sillons,
   Par où les blancs foyers sont en relations.
   Et ces routes de glace et de neige remplies
   Que les traîneaux glissants ont bien vite durcies,

   Sont comme des liens qui rapprochent les cœurs, 
   Lesquels restent bien chauds au milieu des froideurs,
   En formant un réseau de luisantes artères,
   Où circulent la vie au sein des froids austères.

   Quand l'or des froids rayons met sa blonde couleur
   Entre un clair firmament et l'immense blancheur,
   Sur leurs jolis patins reluisants de peintures,
   Les gracieux traîneaux recouverts de fourrures,

   Avec leur carillon d'un beau rythme argentin,
   Pour chanter leur bonheur tout le long du chemin,
   Suivent légèrement les cavales fringantes
   Qui franchissent la plaine en courses élégantes.

   Leur haleine blanchit au sortir des naseaux,
   Pendant qu'une buée adhère aux noirs traîneaux.
   Au milieu de ceci quelques formes velues
   Bravent le froid piquant sous leurs robes poilues.
   Leurs membres protégés sont en sécurité,
   Tandis qu'en leurs poumons s'engouffre la santé.

   Ces plaisirs vigoureux font des blanches campagnes,
   Pendant les jours d'hiver, nos meilleures compagnes.
   Certains biens qu'en été nos cœurs avaient perdus,
   Par la neige des champs souvent leur sont rendus.

   Il arrive souvent que de longues tempêtes
   Suspendent les plaisirs de ces beaux jours de fêtes
   Et font chercher l'abri de nos toits protecteurs
   Contre les coups mortels des tourbillons rageurs.

   Quand la voûte du ciel a pris sa robe grise,
   Dont l'aspect menaçant provoque la surprise,
   Et voile du soleil le beau regard d'amour
   Au point de ne nous laisser qu'un faible demi-jour.

   On a recours aux soins de nos bonnes chaumières
   Dont le cœur toujours chaud écarte les misères.
   Bientôt le vent du nord rafale sur les toits
   Et lance jusqu'au ciel les plaintes de sa voix.

   La poudre de nos champs que son souffle soulève
   Devient comme un brouillard qui dans les airs s'élève.
   De l'épais firmament aux nuages neigeux
   Descendent de l'hiver les torrents orageux. 

   Par un cours opposé, ces fortes avalanches
   Mêlent dans les hauteurs leurs molécules blanches.
   Puis les vents déchaînés forment des tourbillons
   Qui se tordent dans l'air avec de grands frissons.

   Enfin, c'est la tempête en toute sa furie,
   Par la terre et le ciel pendant trois jours nourrie.
   Les blancs grumeaux, pressés par l'action des vents,
   Suspendent dans les airs leurs grands voiles mouvants
   Que l'aquilon déchire et, des pièces intactes,
   Élève en les pressant des murailles compactes
   Qu'il s'amuse à percer en poussant des clameurs
   Qui sont comme un écho de ses blanches fureurs.

   Quel tumulte effrayant, quelle horrible tourmente !
   Le ciel est désolé, la terre se lamente.
   Mais au foyer béni c'est la douce gaieté,
   Les bienfaits du repos et la sécurité. 

   Car dans ces temps neigeux, la bûche qu'on allume
   A bientôt réchauffé notre vieux toit qui fume.
   Alors il fait si bon, au milieu du danger,
   De vivre sans périls, d'avoir de quoi manger.

   À côté d'un bon feu près de la flamme active,
   On goûte mieux le chant de la bise plaintive.
   Vivent nos vieux foyers tout couverts de frimas,
   Que le givre blanchit, que glace le verglas.
   Vivent nos vieux logis à la frileuse mine
   Qu'ils subissent l'hiver sous leurs robes d'hermine.

   Sous des dehors plus froids, les cœurs y sont plus chauds, 
   Puis ils sont si bien faits, nos vieux murs à la chaux !
   Après le mauvais temps reviennent les beaux jours,
   Les plaisirs coutumiers reprennent leurs vieux cours.

   Des longs chemins durcis, on reforme la trace,
   Et bientôt des étangs on découvre la glace.
   Sur ce corps transparent, poli comme un miroir,
   Sur ce verre luisant que l'on aime à revoir,

   Lorsqu'en son corps si pur reposent les étoiles,
   Alors que de la nuit s'étendent les beaux voiles,
   Le patineur léger chaussé d'un dur métal,
   Du lac illuminé découpe le cristal. 

   Rapide et gracieux, un rythme le balance,
   Pendant que son beau corps vers l'horizon s'élance,
   Et cette ombre qui passe ainsi qu'un vol d'oiseau,
   Glisse comme un nuage au firmament nouveau.

   C'est la nuit, car là-haut les étoiles frissonnent ;
   Sur un fond clair d'azur, leurs diamants foisonnent.
   La lune mielleuse et pleine de douceur,
   De reflets somnolents inonde la blancheur.

   La plaine et les foyers en ce moment sommeillent
   À la demi-clarté des bons astres qui veillent.
   Mais au cœur du foyer, un ami ne dort pas,
   C'est l'âtre toujours chaud où l'on cuit les repas.

   Dans son cœur enflammé les bûches se consument,
   Et sans cesser, par lui, les toits blancs, glacés, fument.
   Je vous quitte à présent, sous l'immense blancheur,
   Au milieu d'un repos tout rempli de candeur.

   Chênes de mon pays, merveilleuses campagnes,
   Qui fûtes autrefois mes meilleures compagnes,
   J'ai voulu vous chanter, vous prouver mon amour,
   Champs bénis que j'aimai dès mes plus tendres jours.

   Car aux divins bienfaits d'une vie abondante
   Et aux dons merveilleux d'une âme débordante,
   Vous avez ajouté l'attrait de la beauté,
   Les horizons lointains, l'aimable liberté,

   La splendeur des décors dans la plaine paisible,
   Tout ce qu'on peut aimer en ce monde sensible. 
   MERCI ! beaux champs, MERCI, je n'ai pu vous chanter,
   Mais il me reste un cœur, toujours, pour vous aimer.

                                Modeste Champoux (1917)



Tiré de : revue Le pays laurentien, novembre et décembre 1917. 

Le poème Hiver, ci-haut, fait partie d'une série de quatre poèmes de Modeste Champoux, intitulée Campagnes laurentiennes, sur le thème des saisons. De cette série, les Poésies québécoises oubliées ont également publié : Été et Automne

Pour en savoir plus sur Modeste Champoux, voyez la notice biographique et les documents sous son poème Petite barcarolle.  


Modeste Champoux (1881-1918)

(Source : Les Eudistes)

Le poème Hiver, ci-haut, de Modeste
Champoux, est paru dans le numéro de
novembre-décembre 1917 de la revue
Le Pays laurentien.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

mercredi 18 décembre 2019

Le voyageur

François-Xavier Garneau (1809-1866)

(Source : Québec éternelle : promenade
photographique dans l'âme d'un pays
, p. 118)



                                                  ÉLÉGIE (extraits)


   Le murmure des flots qui blanchissent ces bords,
   Et la brise du soir cadençant ses accords ;
   La douteuse clarté de l'astre du silence
   Effleurant les coteaux, les bois, la mer immense,
   Tout réveille dans moi de pieux souvenirs,
   Et mon âme en planant s'enivre de désirs.
   L'amant ou l'exilé, le bonheur, la misère, 
   Chacun a ses échos dans ce lieu solitaire. 
   Heureux celui qu'embrase un désir joyeux,
   Naguère je goûtais ce nectar précieux,
   Mais errant aujourd'hui sur la terre étrangère,
   Sans parents, sans patrie, oublié des humains,
   À l'écho de douleur j'adresse mes refrains ;
              La nuit seule entend ma prière. 

   Ô toi qui de l'amour bus le philtre enchanteur,
   Ou qu'abreuve à longs traits la coupe du malheur, 
              Poursuis les concerts de ta lyre :
   La nature propice en ces lieux les inspire,
              Et les zéphyrs te répondront en chœur.

   Hélas ! dans quel climat le ciel te fit-il naître ?
   Quel destin malheureux, quel orage peut-être
              Contre toi souleva ses flots ?
   D'un joug pesant fuis-tu l'ignominie,
              Ou de ton fatal génie
   Suis-tu l'astre, entraîné par des sentiers nouveaux ?

              Le bonheur file en silence
              Les jours de l'humble berger ; 
              Le toit qui vit sa naissance
              Ne le vit pas s'enfuir à l'étranger.

   Content du sort, chéri de sa bergère,
   En vain roule aux cités le char ambitieux,
   Dormant en paix sous la douce chaumière,
   Il méprise des rois les palais orgueilleux. 
   Que n'ai-je, comme lui, dans le hameau paisible,
   Su choisir un séjour aux chagrins inconnus !
   Savourant le bonheur d'une épouse sensible,
              J'eus partager l'amour et la vertu. 

   Mais d'un astre fatal éprouvant l'influence, 
   J'errai contre mon gré bien loin sous d'autres cieux.
   Je disais : je verrai le soleil et la France
              Et le tombeau de mes aïeux. 

   Je laissai donc ces bords où, profonds et sublimes,
   Roulent du Saint-Laurent les flots majestueux ;
   J'entends encore gronder dans les sombres abîmes
   Du fier Montmorency les rochers écumeux. 
   Mes yeux suivaient de loin les murailles superbes
   Qui portent jusqu'au ciel leurs créneaux foudroyants.
   Et les rayons du soir glissaient, comme des gerbes,
              Sur les toits éblouissants.
   Ô toi, fière cité, reine de ma patrie, 
   Combien dut ce moment me coûter de douleur ! 
              À ces pensers... ma paupière attendrie
              Ne peut retenir ses pleurs.

   J'ai vu de l'Océan les vagues agitées
   Que pressaient d'Aquilon les ailes irritées.
   Puis j'ai vu de Paris les palais somptueux,
   Et le dôme superbe élancé jusqu'aux cieux.
              Sur la colonne triomphale 
   J'ai vu de vieux guerriers relire leurs exploits ;
   J'ai vu le lieu funèbre où repose des rois
              La cendre sépulcrale ;
   Mais rien du Canada n'éteint le souvenir : 
   J'y trouvais le passé, j'y voyais l'avenir.
   En vain Londres à mes yeux déployait sa richesse,
   Son faste, sa splendeur, d'un factice bonheur
              La perfide ivresse,
   Mon âme n'y trouvait qu'un charme empoisonneur.

   Où sont ces jours quand, sous l'ombre d'un chêne,
   Je fredonnais un rustique refrain ?
   L'amour guidait mes doigts, et la timide Hélène
   En rougissant sentait gonfler son sein. 

   Mais, comme un doux rayon au milieu d'un orage
              Frappe l'œil du voyageur,
   Ce tendre souvenir perce en vain le nuage
              Qui pèse encore sur mon cœur. [...] 

   Mais pourquoi de mon cœur augmenter la tristesse ?
   De ces illusions, noirs enfants de la nuit, 
              Chassons l'ombre qui me poursuit ; 
   Lyre, répète encor tes accents d'allégresse,
              Et dérobe mon âme à l'ennui. 

   Oui, je verrai ces champs où rêvait ma bergère ;
   Du limpide ruisseau j'écouterai la voix ; 
   Et sous le pin touffu qui vit naître mon père
              Je chanterai mes refrains d'autrefois.

              Aux premiers rayons de l'aurore
              Qui brilleront à l'orient, 
              Je poursuivrai de l'œil encor
              L'astre des nuits dans l'occident.

   L'airain sonore au clocher du village,
   En répondant à l'hymne du matin,
   Réveillera par son divin langage
   Ces sentiments qui charmaient tant mon sein.

   Et sous l'ormeau, voisin du toit champêtre,
   Aux pas légers qu'accorderont mes chants,
   Je mêlerai les récits que fait naître
   Le Dieu jaloux du bonheur des amants.

              De la rive où le flot expire
              J'écouterai le vieux pêcheur ; 
              Sa voix que le silence inspire
              A des airs qui charment le cœur.

   Mes doigts harmonieux animeront ma lyre,
   Dont la corde souvent chantera nos exploits.
   Et quand l'âge viendra refroidir mon délire,
              Assis à l'ombre d'un bois,
   Mes chants plus doux plairont au folâtre Zéphire.

                  François-Xavier Garneau (Londres, 1832)



Tiré de : Le Répertoire national, tome 1, deuxième édition, Montréal, J. M. Valois & Cie, libraires-éditeurs, 1893, p. 239-243. Pour lire et télécharger le poème complet dont des extraits sont présentés ci-haut, cliquer sur cette image : 



Pour en savoir plus sur 
François-Xavier Garneau, 
cliquer sur cette image : 



Le poème Le voyageur, ci-haut, de 
François-Xavier Garneau, est tiré du
 tome premier du Répertoire national
deuxième édition de 1893.


(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Les poésies de François-Xavier Garneau
ont été réunies dans ce volume que l'on
peut encore commander dans toute bonne
librairie. Informations ICI.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)