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samedi 7 août 2021

Pourquoi mon âme est-elle triste ?

François-Xavier Garneau (1809-1866)

(Source : Musée national de la civilisation ;
fonds d'archives du Séminaire de Québec)




                                         I


   Ton ciel est pur et beau ; tes montagnes sublimes
   Élancent dans les airs leurs verdoyantes cimes ;
   Tes fleuves, tes vallons, tes lacs et tes coteaux
   Sont faits pour un grand peuple, un peuple de héros.
   À grands traits la nature a d'une main hardie
   Tracé tous ces tableaux, œuvres de son génie.
   Et, sans doute qu'aussi, par un dernier effort,
   Elle y voulut placer un peuple libre et fort, 
   Qui pût, comme le pin, résister à l'orage,
   Et dont le fier génie imitât son ouvrage.

   Mais hélas ! le destin sur ces hommes naissants
   A jeté son courroux et maudit leurs enfants.
   Il veut qu'en leurs vallons, chassés comme la poudre,
   Il ne reste rien d'eux qu'un tombeau dont la foudre
   Aura brisé le nom que l'avenir, en vain,
   Voudra lire en passant sur le bord du chemin.
   De nous, de nos aïeux la cendre profanée
   Servira d'aliment au souffle de Borée ;
   Nos noms seront perdus et nos chants en oubli,
   Abîme où tout sera bientôt enseveli.

                                         II

   Ainsi chantait ma muse et sa lyre plaintive,
   Comme le vent du soir, murmurait sur la rive ;
   Mais les échos muets étaient sourds à sa voix.
                   Et le peuple qu'autrefois
   Enthousiasmaient ses chants, enivrait son histoire,
                   Peu soucieux de sa gloire,
   S'endormait maintenant pour la première fois.
                   Hélas ! dans son insouciance
   Il passe comme un bruit qu'on oublie aussitôt :
   Rien de lui ne dira son nom ni sa puissance ;
                   Il s'éteindra comme un flot
                   Qui se brise sur le rivage,
                   Sans même à l'œil du matelot
                   Laisser empreinte son image. […]

   L'étranger cherche, en vain, un nom cher à la science.
   Notre langue se perd, et dans son indigence
   L'esprit, ce don céleste, étincelle des Dieux,
   S'éteint comme une lampe, ou comme dans les cieux
   Une étoile filante au funeste présage. 
   Déjà, l'obscurité nous conduit au naufrage ;
   Et le flot étranger envahissant nos bords,
   De nos propres débris enrichit ses trésors.

   Aveuglés sur le sort que le temps nous destine,
   Nous voyons sans souci venir notre ruine.
   Ô peuple subjugué par la fatalité,
   Tu sommeilles devant l'oracle redouté.
   Il rejette ton nom comme un arbre stérile
   Que l'on veut remplacer par un scion fertile.
   Il dit : laissons tomber ce peuple sans flambeau,
                   Errant à l'aventure ;
   Son génie est éteint, et que la nuit obscure 
                   Nous cache son tombeau.

                                        III

   Pourquoi te traînes-tu comme un homme à la chaîne,
   Loin, bien loin du siècle, où tu vis en oubli ?
   L'on dirait que vaincu par le temps qui t'entraîne,
   À l'ombre de sa faux tu t'es enseveli !
                   Vois donc, partout, dans la carrière,
                   Les peuples briller tour à tour,
                   Les arts, les sciences et la guerre
                   Chez eux signalent chaque jour.

                   Dans l'histoire de la nature,
                   Audubon porte le flambeau ;
                   La lyre de Cooper murmure,
   Et l'Europe attentive à cette voix si pure
                   Applaudit ce chantre nouveau. […]

   Mais toi, comme ta mère, élève à ton génie
            Un monument qui vive dans les temps ;
            Il servira de fort à tes enfants,
   Faisant par l'étranger respecter leur patrie.

   Cependant, quand tu vois au milieu des gazons
   S'élever une fleur qui devance l'aurore,
            Protège-la contre les aquilons
            Afin qu'elle puisse éclore. 
   Honore les talents, prête-leur ton appui ;
            Ils dissiperont la nuit
            Qui te cache la carrière :
   Chaque génie est un flot de lumière.

                                        IV

   Ô peuples fortunés ! ô vous dont le génie
   Au monde spirituel découvrit jusqu'aux Dieux,
   Qui brillez dans les temps comme l'astre des cieux,
   L'esprit est immortel, et chaque œuvre accomplie
   Par sa divine essence est et sera toujours ;
   Dieu même n'en saurait interrompre le cours.
   Ainsi Rome et la Grèce éternisant leur gloire,
   À l'immortalité léguèrent leur mémoire. 
   L'Europe rajeunie, instruite à leurs leçons,
   Poursuivit les travaux des Pline, des Platon
   Et l'homme, remontant ainsi vers la nature,
   Élève au créateur toujours la créature.

   Mais pourquoi rappeler ce sujet dans mes chants ?
   La coupe des plaisirs effémine nos âmes ;
   Le salpêtre étouffé ne jette point de flammes :
           Dans l'air se perdent mes accents. 

   Non, pour nous plus d'espoir, notre étoile s'efface
   Et nous disparaissons du monde, inaperçus.
   Je vois le temps venir, et de sa voix de glace
           Dire : il était, mais il n'est plus.

   Ma muse, abandonnée à ces tristes pensées,
   Croyait déjà rempli pour nous l'arrêt du sort,
   Et ses yeux parcourant ces fertiles vallées
   Semblaient à chaque pas trouver un champ de mort.

   Peuple, pas un seul nom n'a surgi de ta cendre ;
   Pas un, pour conserver ton souvenir et tes chants,
           Ni même pour nous apprendre
   S'il existait depuis des siècles ou des ans. 

   Non ! tout dort avec lui : langue, exploits, nom, histoire ;
   Ses sages, ses héros, ses bardes, sa mémoire,
   Tout est enseveli dans ces riches vallons
   Où l'on voit se courber, se dresser les moissons.
   Rien n'atteste au passant même son existence ;
   S'il fut, l'oubli le sait et garde le silence. 

                               François-Xavier Garneau (1837)



Tiré de : Le Répertoire national, volume 2, deuxième édition, Montréal, J. M. Valois et Cie Libraires-Éditeurs, 1893, p. 48-51 ; Poésies de François-Xavier Garneau, éditions critique établie par Yolande Grisé et Paul Wyczynski, Québec, Presses de l'Université Laval, 2012, p. 169-172. Le poème, dont le titre original est « Au Canada » (le titre choisi ci-haut en est le sous-titre), est paru pour la première fois le 10 février 1837 dans le journal Le Canadien.

De François-Xavier Garneau, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : L'hiver et La coupe.

Explication du poème : 

   « L'année 1837 marque une étape décisive dans la vie de Garneau, témoin privilégié d'une époque mouvementée. Présent aux assemblées populaires et membre de comités formés pour examiner et appuyer les revendications des Canadiens lésés par les abus du pouvoir colonial (les Quatre-vingt-douze Résolutions), l'homme, qui a désormais charge d'âmes, est déterminé à donner aux siens un avenir digne de ce nom. Une situation politique qui se détériore, les tensions qui montent entre les membres du Parti patriote, le silence de Londres qui tarde à répondre aux demandes des Canadiens, tout le presse d'agir et de s'engager sur un terrain adapté à son tempérament et à ses aptitudes intellectuelles.
   Au tournant des années 1830, grâce à ses lectures et à ses voyages, il a vu, côtoyé et apprécié aux États-Unis et en Europe des hommes, des monuments et des ouvrages qui l'ont vivement impressionné et lui ont ouvert les yeux non seulement sur les chefs-d'œuvre des Anciens, mais sur les réalisations intellectuelles, artistiques et scientifiques de son époque. En ces heures agitées au plan politique et social, Garneau rêve d'accomplissements semblables pour le Bas-Canada, et lui-même. À ce moment crucial pour l'avenir de sa patrie, de sa famille et de sa personne, il décide d'orienter ses forces vers une cible maîtresse et, dans le conflit qui se prépare, choisit délibérément son camp : la plume sera son arme et l'histoire son champ de bataille. 
   Son poème « Au Canada »  [ci-haut retitré par son sous-titre] sert en quelque sorte d'entrée en matière à ses premiers écrits historiques livrés à la publication. Mais le poète n'ignore pas les difficultés de l'entreprise, comme l'atteste son ode patriotique où le moraliste se désole du peu d'attrait que la vie de l'esprit exerce sur ses compatriotes. 
  Garneau s'alarme de l'indifférence et de l'insouciance des Canadiens envers les œuvres du génie humain et regrette qu'ils tardent à s'illustrer dans les sciences. Il déplore l'affaiblissement de la langue française et de la dégradation de la situation économique, qui mine les efforts. Il met en garde contre l'ignorance (« ce peuple sans flambeau ») et les plaisirs qui affaiblissent la volonté et mènent à la ruine. Il dénonce l'apathie et la léthargie qui vouent le peuple à l'insignifiance et à l'inexistence. Il exhorte les Canadiens à cultiver et à encourager les talents, comme le font les Américains.
   Au terme de ce sombre bilan, le spectre de la disparition et de l'oubli hante le poète, mais pousse le futur historien à se mettre au travail : le 15 février 1837 [soit cinq jours après la publication du poème ci-haut], Garneau commence à publier dans Le Canadien une série de récits historiques, prélude à son Histoire du Canada (1845) ».
Tiré de : Poésies de François-Xavier Garneau, par Yolande Grisé et Paul Wyczynski, Québec, Presses de l'Université Laval, 2012, p. 312-113).


Pour en savoir plus sur François-Xavier Garneau, 
voyez le grand discours que Pierre-J.-O. Chauveau
ami intime du poète-historien et premier Premier 
ministre du Québec, livra lors de la cérémonie de 
dévoilement de son monument funéraire à Québec, le 
15 septembre 1867, en cliquant sur l'image suivante :


Le poème Au Canada, retitré ci-haut par son sous-titre Pourquoi mon âme est-elle
triste
?, de François-Xavier Garneau, est tiré de la deuxième édition du Répertoire
national (1893). Il fait également partie du volume des poésies complètes de
Garneau publié pour la première fois en 2012, et que l'on peut encore se
procurer dans toute bonne librairie. Pour informations, cliquer ICI.

(Cliquer sur l'image pour l'élargir)


En 1966, pour souligner le centième anniversaire de la 
mort de François-Xavier Garneau, est paru un ouvrage 
collectif sur les aspects littéraires de son œuvre. Pour 
lire l'étude d'Odette Condemine intitulée « F. X Garneau, 
poète », cliquer sur la couverture du livre : 



En 1920, dans une conférence à la bibliothèque Saint-Sulpice
de Montréal, Henri d'Arles (né Beaudet), prêtre, homme de 
lettres, historien et premier critique d'art au Canada français, 
faisait écho aux tourments de Garneau concernant l'apathie 
culturelle et intellectuelle des Canadiens-français. On peut 
considérer qu'en 2021, ceux que depuis 1960 l'on appelle 
les Québécois n'ont pour la plupart encore rien compris, et
cela, au point où l'on peut percevoir une portée dramati-
quement prophétique dans le poème ci-haut de Garneau.

Pour lire le texte intégral de cette conférence d'Henri
d'Arles intitulée « La culture française », cliquer sur 
l'illustration suivante : 



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de Nos poésies oubliées, un volume préparé par le concepteur 
du carnet-web des Poésies québécoises oubliées, et qui présente
100 poètes oubliés du peuple héritier de Nouvelle-France, avec
pour chacun un poème, une notice biographique et une photo
ou portrait. Pour se procurer le volume par Paypal ou virement 
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vendredi 29 janvier 2021

Joies naïves

Pierre-J.-O. Chauveau (1820-1890) en 1840,
année où il composa le poème ci-dessous. 

(Source : Fonds d'archives du Séminaire de Québec)






   « Oh ! que j'aime la neige ! Oh ! que j'aime à la voir
   Descendre par flocons sur le sol encor noir ! 
   Ou bien quand elle tombe en poussière si fine,
   Que l'on croirait qu'un ange épand de la farine
   Pour donner des gâteaux à nous petits enfants. 
   Et puis maman, j'en fais des bonshommes tout blancs,
   Et j'élève des forts que mon grand frère assiège : 
                Oh ! que j'aime la neige !

   Vois-tu, c'est si plaisant ! Et le soir nous glissons
   Si loin sur nos traîneaux ! Et nous recommençons
   À descendre et monter mille fois les collines,
   Jusqu'à ce que la lune aux lueurs argentines
   Nous montre dans le ciel son visage riant : 
   Alors, mon frère et moi, nous revenons ensemble
   Vers toi, vers le foyer qui toujours nous rassemble : 
                Vois-tu, c'est si plaisant  !

   Oh ! qu'on glisserait bien sur tous ces beaux nuages,
   Qui, l'hiver, sont si blancs ! Je les crois des rivages
   De neige épaisse et dure, et de brillants glaçons
   Que chez lui, dans le ciel, le bon Dieu nous fait faire,
   Pour y laisser jouer les bons petits garçons.
   Tu dis que pour marcher le Seigneur nous éclaire,
   Et que nous irons là, si nous faisons bien : 
                Oh ! qu'on glissera bien !

   Te plaît-il comme à moi, dans l'épaisse fourrure
   Enveloppés tous les deux, de voler en voiture
   Sur la plaine blanchie et sur les lacs glacés ?
   Voir passer devant nous les clochers élancés,
   Voir passer la montagne avec sa cime nue,
   La forêt de sapins, qui toujours nous salue ; 
   Voir s'enfuir la corneille avec un cri d'effroi, 
                Te plaît-il comme à moi ?

   Moi j'aime les sapins ! Ils conservent leurs branches
   L'hiver comme l'été. Jamais on ne les voit.
   Comme ces arbres fous, qui lors des neiges blanches
   Se dépouillent tout nus, et pensent que le froid
   Est pour eux un grand bien. La forêt n'est plus belle,
   Et c'est bien de leur faute, et la neige nouvelle
   Ne les couronne pas comme mes arbres fins, 
                Comme mes beaux sapins.  

   Les petits oiseaux blancs viendront-ils cette année,
   Sortant de la forêt, jouer dans la vallée ?
   Ils n'ont point peur de nous, et ne sont point frileux ;
   Car si pour eux la neige est une couche molle,
   Elle est aussi froide. Oh ! je serais heureux
   Si, comme l'an dernier, notre maître d'école
   Voulait laisser encor sautiller sur les bancs
                Les petits oiseaux blancs ! 

   Que l'hiver serait beau, n'était-ce que la bise
   Dont le souffle cruel poursuit les oiseaux blancs,
   Et fait toujours pleurer les bons vieux mendiants
   À la voix si tremblante, à la barbe si grise !
   Qui pourrait sur chacun jeter quelque manteau
   Bien neuf et bien épais, et dans chaque famille
   Allumer au foyer comme un grand feu de grille,
                Que l'hiver serait beau  !

   Pour nous, riches enfants, l'hiver est bien aimable :
   C'est le temps de Noël, et c'est le temps du bal, 
   Où l'on va voir Jésus couché dans une étable,
   Où le soir, au salon, tout n'est qu'or et cristal,
   Et parure nouvelle, et frais bouquets de roses.
   Mais l'hiver ne fait point du tout les mêmes choses
   Pour le fils de la veuve aux haillons tout pendants,
                Que pour d'autres enfants. 

   Je n'aime plus la neige à présent que je songe
   Aux pauvres orphelins qui pleurent de la voir ;
   Lorsqu'ils n'ont plus de feu, que c'est bientôt le soir,
   Et que depuis deux jours l'ardente faim les ronge.
   C'est bien triste, pourtant, et c'est très ennuyeux
   D'avoir le chemin noir et gluant sous les yeux...
   Mais il est tant de gens que la misère assiège !
                 Je n'aime plus la neige. » 

   Il parla bien longtemps, le petit Canadien ;
   Son père, près de lui, dans son lit dormait bien,
   Et sa mère écoutait son ingénu langage.
   Trouvez-moi, dans le monde, une mère assez sage
   Pour s'endormir la nuit quand parle son enfant.
   Pour celle-ci, du moins, elle fut éveillée
   Et sous ses blancs rideaux, sur son coude appuyée,
   Et souriant parfois et d'autres fois pleurant,
   Tout le temps qu'une voix suave, jeune et fine
   S'éleva doucement de la couche voisine.

   Cependant, de l'enfant, le lendemain matin,
   Je ne saurais vous dire au juste la pensée,
   Quand il vit au réveil, partout sur le chemin, 
   La neige éblouissante, et nouvelle et posée
   Comme est sur un gâteau le sucre appétissant,
   Ni s'il fut tout de suite aussi compatissant,
   Ou s'il fit éclater une joie enfantine ;
   Mais on dit seulement qu'à la maison voisine,
   Où l'on n'avait jamais de bois pour se chauffer,
   Ni rien pour se couvrir, ni de pain pour manger,
   On eut chaud ce jour-là, et l'on fit bonne table,
   Et l'on nomma souvent la dame charitable

                              Pierre-J.-O. Chauveau (1840)



Tiré de : Le Répertoire national, volume 2, deuxième édition, Montréal, J. M. Valois & Cie libraires-éditeurs, 1893, p. 230-233 ; aussi dans Yolande Grisé et Jeanne d'Arc Lortie, s.c.o., Les Textes poétiques du Canada français, volume 4, Montréal, Fides, 1991, p. 343-345. Le poème est paru à l'origine dans le journal Le coin du feu, 2 janvier 1841.

De Pierre-J.-O. Chauveau, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : À une étoile tombante ; Adieux à Sir John Colborne ; La Messe de minuit à L'Islet ; Taquineries poétiques au « comité de la pipe ». 

Pour en savoir plus sur Pierre-J.-0. Chauveau, 
qui fut notamment le premier Premier ministre 
du Québec, cliquer sur cette image : 


Le poème Joies naïves, ci-haut, de Pierre-J.-O. Chauveau, est tiré
du volume deuxième du Répertoire national, de même que du 
volume quatrième des Textes poétiques du Canada français

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)


Pierre-J.-O. Chauveau a exercé une influence importante
sur le devenir de notre vie nationale et culturelle. Mais sa 
contribution est méconnue depuis très longtemps. Pour 
en découvrir un aperçu, cliquer sur ce titre pour parcourir
le texte d'une conférence que l'abbé Gustave Bourassa 
(1860-1904), frère d'Henri, donnait en 1895 
sur notre premier Premier ministre et apôtre de 
l'instruction publique : 


 
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lundi 18 mai 2020

Adieux à Sir John Colborne

Pierre-J.-O. Chauveau (1820-1890)

Portrait réalisé vers 1838-39, à l'époque 

où, vers l'âge de 18 ans, il composa le 
poème ci-dessous.

Source : Hélène Sabourin,
À l'école de P.-J.-O. Chauveau.



        (Fragments)

   Colborne, comme la ville est sombre à ton départ !
   On dirait un linceul jeté de toute part ; 
   Ces visages, parfois mobiles comme l'onde,
   Conservent tous l'aspect d'une douleur profonde.
   
   Est-ce qu'en te perdant le peuple croit qu'il perd 
   Un maître juste et bon, un maître ferme et sage ?
   Ce pauvre peuple, hélas, victime de ta rage,
   A-t-il donc oublié tout ce qu'il a souffert ?

   Des villages détruits n'est-il donc plus de fumée
   Qui montant vers les cieux décèle tes méfaits ?
   De tes séides fiers la fureur désarmée 
   N'exalte-t-elle plus les crimes qu'ils ont faits ?

   Loin de cela, bien loin ; ce que fut ta clémence,
   On ne le sait que trop, et tes lâches amis,
   Qui du sang des vaincus par toi furent nourris,
   En te reconduisant bénissent ta démence. [...]

   Tandis que pour scruter des crimes prétendus
   On tira de l'égout tous les hommes perdus,
   Et que pour satisfaire à ton puissant caprice,
   Interprètes soldés des pensées de chacun,
   Ils mirent au cachot sans forme de justice,
   Sans rien vouloir entendre et sans motif aucun,
   Tous ceux qui n'avaient pas le talent de leur plaire !
   En vain prétendras-tu qu'un effroi salutaire
   Résulte de ces faits et seul sauve l'État.

   Jeter aux chiens d'enfer dont la race fourmille,
   Comme un os corrompu, toute brave famille ;
   Traiter un peuple entier comme un vil scélérat,
   Ce n'est pas là des rois venger la noble cause.
   Et s'il est des méchants, s'il en est que l'on ose
   Envoyer devant Dieu chercher leurs châtiments : 
   Ceux qui passent la vie à forger des tourments
   Pour des hommes par eux contraints à la révolte,
   Qui sèment la discorde, attendant pour récolte
   La mort de leurs rivaux et les biens des proscrits. 

   Puis quand ils ont enfin élevé la potence
   Comme une table où règne une affreuse abondance,
   Pour provoquer encore font éclater leur ris ;
   Ceux-là sont méchants ! Ceux-là sont les vrais traîtres ! 
   Sous ton règne, Colborne, ceux-là furent nos maîtres ! [...]

   Dans ce champ funéraire illustré par tes armes, 
   Peut-être entendras-tu dire à des voix en larmes : 
   « Les faibles sont tombés sous la hache des forts !
   « La justice a détruit les bourgades trompées.
   « Les vengeances de Dieu, comme ils les ont outrées !
   « Ils n'épargnent personne, ils n'ont point de remords,
   « Les faibles sont tombés sous la hache des forts ! »

   Ces voix, ce sont les voix des enfants et des femmes,
   Des vieillards, qui, souffrant pour les fautes d'autrui,
   Au jour de la vengeance ont péri par les flammes.
   Ensuite, si tu veux, pour chasser ton ennui, 
   Quelqu'un pour converser, du tertre mortuaire
   Chénier se lèvera, drapé dans un suaire ;
   Tu lui diras comment un généreux vainqueur
   Entrouvrit son cadavre et déchira son cœur ; 
   Qu'il fut laissé, la nuit, aux griffes de l'orfraie
   Et traîné tout le jour sur l'infamante claie. [...]

   Pardonne, je m'oublie au champ de Saint-Eustache.
   Tu pars !... De ton vaisseau les foudres ont tonné
   Et le dernier signal bientôt sera donné.
   De ta suite déjà s'agitent les panaches,
   Des tambours de la garde un dernier roulement,
   De tes amis zélés un rauque hurlement,
   Dans le sein de la foule un mouvement rapide
   Annoncent ton départ. Reçois donc nos adieux.
   Nous ne médirons pas de ton règne odieux.
   Qui voudrait remuer ta mémoire fétide ?

   Seulement, pour flatter l'orgueil de ton vieux cœur,
   Si par hasard dans Londres une vénale plume
   Voulait de tes hauts faits compiler un volume
   Sur tes exploits récents, ô noble vainqueur, 
   Rappelle-toi là-bas ce qu'une amitié sage
   Te souhaite au départ : silence et bon voyage !

                             Pierre-J.-O. Chauveau
(1839)



Tiré de : Le Répertoire national, volume 2, deuxième édition, Montréal, J. M. Valois & Cie, 1893, p. 142-145.

De P.-J.-O. Chauveau, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : À une étoile tombanteTaquineries poétiques au « comité de la pipe »La Messe de Minuit à l'Islet.


Le poème Adieux à Sir John Colborne, de Pierre-J.-O. Chauveau, 
est tiré du deuxième volume du Répertoire national. Pour lire ou
télécharger la version intégrale du poème dont sont présentés
ci-haut des fragments, cliquer sur l'image de la couverture : 



Pour en savoir plus sur le personnage odieux 
que fut John Colborne, cliquer sur son portrait : 



Pour en savoir plus sur Pierre-J.-O. Chauveau, qui devint le
premier Premier ministre du Québec, cliquer sur cette image : 



Pierre-J.-O. Chauveau a prononcé certains des plus 
grands discours de l'histoire politique du Québec, 
dont celui qu'il a livré lors de l'inauguration du 
monument funéraire de l'historien François-
Xavier Garneau. Cliquer sur cette image pour 
en prendre connaissance : 



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mardi 14 janvier 2020

Mon pays

Vue de Québec depuis Lévis vers 1850, à l'époque où y vivait
Auguste Soulard
(1819-1852)

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)




   J'aime de mon pays les riantes campagnes,
   Ses étés si brillants et ses joyeux hivers,
   Ses bosquets enchantés de sapins toujours verts,
   Et ses lacs transparents et ses hautes montagnes ;
   J'aime du Saint-Laurent les rivages si beaux,
   J'aime à les contempler vers le soir, quand la brise
   Agite mollement la surface des eaux,
   Assis sur le rocher où la vague se brise.

   J'aime les Canadiens*, dans leur longue disgrâce
   Par d'ingrats étrangers toujours calomniés,
   Par des frères vendus, tant de fois reniés. 
   Ils conservent les mœurs, la généreuse audace
   Et toutes les vertus de leurs dignes aïeux ;
   Et les fils d'Albion, que la fureur inspire,
   Peuvent-ils oublier que nos bras valeureux
   Surent ici deux fois conserver son empire ?

   Deux fois aussi j'ai vu les funestes ravages
   Du soldat triomphant dans nos champs désolés,
   Nos frères et nos fils à sa haine immolés ;
   D'un vainqueur insolent tous les sanglants outrages.
   Et l'histoire dira que l'auteur de ces maux,
   Un gouverneur anglais, dans sa lâche furie,
   A du sang des vaincus rougi les échafauds,
   Ou les bannit du sol sacré de la patrie. 

   Mais d'un bel avenir nous attendons l'aurore,
   La page du malheur un jour s'effacera ;
   La page glorieuse à son tour brillera.
   Et d'un œil triomphant nous reverrons encore
   Nos étés si brillants et nos joyeux hivers,
   Nos villages aimés, nos riantes campagnes,
   Nos bosquets enchantés de sapins toujours verts,
   Et nos lacs transparents et nos hautes montagnes. 

                                   Auguste Soulard** (1841)



Tiré de : Le Répertoire national, deuxième édition, volume 2, Montréal, J. M. Valois & Cie Libraires-Éditeurs, 1893, p. 224-225. 

À l'époque où Auguste Soulard composait ce poème, soit en 1841, les « Canadiens » étaient les descendants de la Nouvelle-France. 
  
** Auguste Soulard (baptisé Augustin) est né à Saint-Roch-des-Aulnaies le 13 mars 1819, de François-Marie Soulard, capitaine de milice, et de Théotiste Voisine. De 1831 à 1836, il étudia au Collège de Sainte-Anne-de-la-Pocatière.  À partir de 1837, il étudia à Québec le droit dans le cabinet des avocats Joseph-Noël Bossé et George Okill Stuart
   Il regroupa autour de lui des jeunes compatriotes désireux de promouvoir les sciences et les lettres afin de revitaliser la patrie, et qui contribuaient aux journaux, donnant de ce fait une impulsion notable à la littérature canadienne-française qui en était alors à ses premiers balbutiements. 
   Admis au Barreau le 27 juin 1842 (dix ans jour pour jour avant son décès). La même année, il collabora à la fondation de la Société Saint-Jean-Baptiste de Québec. À titre d'avocat, il obtint de nombreux succès dans les procès auxquels il participa.
   Vers 1846, son cabinet d'avocat, situé sur le quai de la Reine dans le port de Québec, devint un foyer pour les jeunes avides de culture et de progrès. Avec quelques-uns parmi eux, il forma l'équipage d'un yacht, La Belle Françoise. Il collabora à divers journaux, dont Le Canadien et Le Fantasque.
   Selon l'historienne littéraire Jeanne d'Arc Lortie, Auguste Soulard « n'a pas d'œuvre  d'envergure, par contre il fait montre d'un goût exquis, d'un jugement sûr, d'une critique juste et bienveillante qui en font un guide et un éveilleur d'intelligences. [...] Il mérite de survivre en tant qu'artisan discret, dynamique et résolu de la résurgence culturelle des années 1840 ». 
   Atteint de tuberculose, Auguste Soulard est mort dans son village natal de Saint-Roch-des-Aulnaies le 27 juin 1852, âgé de 33 ans, six jours après son père atteint de la même maladie.
   Il n'existe pas de portrait connu de lui. 

Pour en savoir plus sur Auguste Soulard, cliquer ICI


Le poème Mon pays, ci-haut, d'Auguste Soulard,
est tiré du deuxième tome du Répertoire national,
que l'on peut consulter ou télécharger ICI


En mai 1866, soit quatorze ans après la mort d'Auguste Soulard, la
revue Le Foyer canadien rendit hommage à sa mémoire en publiant 
deux oeuvres de François-Magloire Derome, journaliste et poète,
et de Pierre-J.-O. Chauveau, homme politique et écrivain. 

On peut consulter ou télécharger gratuitement 
ces deux écrits en cliquant sur cette image : 


Mention de la mort d'Auguste Soulard
dans Le Pays du 8 juillet 1852.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

La Maison Soulard, située au 977 route de la Seigneurie à Saint-Roch-des-Aulnaies, 
dans laquelle Auguste Soulard est né le 13 mars 1819, et où il est mort le 27 juin 1852. 
Son père, également atteint de tuberculose, y est mort six jours avant lui.

(Source : Le monde en images)

L'Esplanade de Québec, vers 1850, à l'époque où Auguste Soulard vivait dans la Vieille Capitale.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)


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