samedi 16 février 2019

Taquineries poétiques au « comité de la pipe »

Pierre-Joseph-Olivier Chauveau (1820-1890)
et 

Joseph-Charles Taché (1820-1894)
(Source : BANQ)



Une présentation d'Ernest Gagnon :


   Le « comité de la pipe » du Parlement de la province unie du Haut et du Bas-Canada comptait, en 1851, parmi ses membres les plus assidus, deux jeunes députés dont l'un, M. Joseph-Charles Taché, médecin, fumait beaucoup, et l'autre, M. Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, avocat, ne fumait pas du tout. [Tous deux furent élèves au Petit séminaire de Québec et docteurs ès Lettres de l'Université Laval].

   Le Parlement siégeait à Toronto, et les Hauts-Canadiens étaient émerveillés de la verve des deux jeunes députés des comtés de Rimouski et de Québec, qui apportaient dans leurs discussions tant de gaieté et d'intelligence, et dont les talents variés faisaient déjà présager un brillant avenir. 

   M. Chauveau, séduit par l'attrait des réunions du « comité de la pipe », affrontait vaillamment les âcres senteurs de la fumée de tabac ; mais il avait soin de désinfecter ses vêtements en plaçant dans chacune de ses poches d'habit un mouchoir saturé de patchouli, le parfum alors à la mode.

   M. Taché racontait volontiers ses aventures sur mer et sur terre, par la pluie et par la neige, en compagnie des chasseurs qu'il égalait en endurance et dont il avait partagé les misères et les enthousiasmes.

   Un soir surtout, M. Taché mit tant de couleur et de verve dans ses récits pleins d'âpreté et de sauvage grandeur, qu'il remporta un très vif succès. Les députés battaient des mains et frissonnaient... de plaisir, heureux de se sentir bien à l'abri dans ce Parlement garanti contre les tempêtes par la constitution et la tôle galvanisée. M. Chauveau parlait peu ce soir-là, mais il souriait de l'air d'un homme qui médite quelque chose. 

   Le lendemain, le jeune député de Rimouski reçut, sous une double enveloppe, une pièce de vers, signée « Josephte », écrite en belle écriture ronde. Voici cette pièce :

RIMOUSKI

   Connais-tu cette terre où se fond le marsouin,
   Où l'on entend gémir le huard, le pingouin,
   Où juillet est brumeux, où, dans la canicule,
   On grelotte en plein jour ainsi qu'au crépuscule ?

   La connais-tu la terre où l'avoine périt,
   Où la pauvre patate avec peine fleurit,
   Où le vent du Nord-Est, douze mois dans l'année,
   D'harmonieux accords remplit la cheminée ?

   C'est là que je veux vivre avec mon bien-aimé !
   C'est là que nous irons, ô toi que j'ai charmé !
   Nous y serons heureux comme les hirondelles ;
   Tous deux nous porterons sur nos coeurs... des flanelles.

   Nous irons sur la grève aspirer le varech ;
   Le soir nous mangerons un peu de hareng sec.
   Si le catarrhe en maître attaque nos poitrines,
   Si nos jours sont comptés par les Parques chagrines,

   Ensemble nous mourrons ! Au fond de l'Anse-au-Coq
   Nous serons inhumés avec ou sans cortège ; 
   Pour toute inscription sur le funèbre roc
   L'hiver apportera quatorze pieds de neige. 

                                                                                                      JOSEPHTE
             Toronto, 4 août 1851.



   La réponse ne se fit pas attendre. M. Chauveau était rendu à son siège de député, dans l'après-midi du 5 août, lorsque son collègue M. Taché se présenta à lui et lui remit une lettre ouverte en lui disant :

    Voici la réponse à votre épître en vers. 

   ― Mon épître en vers ? Mais je ne vous ai pas écrit.

    Oh ! ne niez pas... je vous ai facilement reconnu.

    Et à quoi m'avez-vous reconnu ?

    À l'odeur : votre papier sentait le patchouli...

    « Cré sauvage ! » (textuel) répliqua M. Chauveau : moi qui croyais vous avoir dépisté !

   Voici cette réponse de M. Taché ainsi que la réplique de M. Chauveau : 


RÉPONSE 

   Je connais cette terre, et je l'aime si bien
   Que sur mon coeur, hélas ! tes vers ne feront rien.
   Les brumes effrayant ta frileuse personne,
   À son mâle habitant n'offrent rien qui l'étonne.

   La tempête mugit ! Sur sa barque rapide
   Il s'élance, et, docile à la main qui le guide,
   L'esquif ouvre les flots... Oh ! la mer en fureur
   A des beautés, crois-moi, défiant le rimeur. 

   Monté sur un canot, quand la vague repose
   Au sein d'un calme plat, gaiement il se dispose
   À chasser le huard aux brillantes couleurs,
   La gentille pétrelle et les canards plongeurs. 

   Tu te plains de l'hiver, pauvre enfant des salons,
   Tu te plains de la neige et des froids aquilons,
   Tu te plains du roc nud où la lame se brise : 
   Sybarite élégant, va chauffer ta chemise !

   Ne crains pas le catarrhe à nos fortes poitrines !
   Dans nos fertiles champs il n'est pas de famines ;
   Josephte peu s'enquiert où l'on doit l'enterrer,
   Certaine que toujours il faudra bien l'aimer. 

                                                                                                 J.-C. T. 
             Toronto, 5 août 1851.


RÉPLIQUE

   J'ai longtemps médité ta poétique épître : 
   Elle est encore ouverte au coin de mon pupître.
   Je me plains de l'hiver, me dis-tu ! Mais non pas,
   C'est l'été qui m'étonne en tes heureux climats !

   Les brumes de juillet, non celles de novembre,
   Les frimas du mois d'août, et non ceux de décembre,
   Ont inspiré ma muse. Au reste, que chacun
   Chérisse son pays, c'est juste et c'est commun.

   Au tendre rossignol, préfère le pingouin ;
   Va chasser le huard, assommer le marsouin ;
   Nourris-toi de gruau, bois de l'huile à plein verre,
   Sois heureux à ton goût sur cette aimable terre.

                                                                                                  P.-J.-O. C.
            Toronto, 5 août 1851.



Tiré de : Ernest Gagnon, Pages choisies, Québec, J.-P. Garneau libraire-éditeur, 1917, p. 132-137. 

Pour en savoir plus sur Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, cliquer ICI, et sur Joseph-Charles Taché, cliquer ICI. Voyez aussi le Centre Joseph-Charles-Taché, situé à Rimouski. 

De Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté :  ― La Messe de Minuit à l'Islet


Le récit ci-haut présenté a été écrit par Ernest Gagnon, l'un des
plus importants piliers de la culture québécoise, et publié dans
son ouvrage posthume Pages choisies, en 1917.

Sur Ernest  Gagnon, on peut lire ICI le dossier présenté par
les Glanures historiques québécoises.

On peut ICI télécharger gratuitement l'exquis
volume qu'est Pages choisies.

Les Poésies québécoises oubliées ont également présenté un
très beau poème à sa mémoire : Sur la tombe d'Ernest Gagnon.

(Source de la photo d'Ernest Gagnon : BANQ ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Hélène Sabourin a publié cette intéressante
et inspirante biographie du premier Premier
ministre du Québec, P.-J.-O. Chauveau, un
personnage historique fort sympathique qui
s'est beaucoup démené pour la culture et pour
l'éducation de notre peuple, et qui est bien
trop peu connu même s'il mérite beaucoup 

mieux. On peut commander cet ouvrage 
dans toute bonne librairie. Informations ICI. 

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