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dimanche 22 mai 2022

Le jeune poète et le premier ministre

James Émile Prendergast (1858-1945) 
et 
Pierre-Joseph-Olivier Chauveau (1820-1890),
premier ministre du Québec de 1867 à 1873.

(Sources : Prendergast : Fonds d'archives du Séminaire de Québec
 Chauveau : Bibliothèque et archives nationales du Québec)




Extraits de Soir d'automne, de J.-Émile Prendergast :


   Et quoi ! faut-il chanter ? quand la chaleur humaine
          Monte dans un air corrompu ?
      Chanter quand la voix se déchaîne
      Ainsi qu'un coursier dans la plaine
          Dont le frein s'est rompu ?
          Quand elle crie anathème,
          Qu'elle ment aux aïeux,
          Quand elle hait dire que j'aime
          À sa rage mêler mon thème : 
          Leur dire de lever les yeux ?

   […] Aujourd'hui de tous lieux, de la nature immense
   S'élève un cri de haine, une sombre rumeur ;
   Et ceux qui croient pourtant, faibles, sans espérance, 
   Cachés sous le manteau de leur triste prudence,
   Craignent de dévoiler les pensées de leur cœur.

   L'avare comprend bien que deux et deux font quatre,
   L'autre dans son orgueil sait comme il faut abattre
          Et broyer le coeur d'un enfant ; 
   Celui-là sait combien se vend la conscience,
   Comme il faut s'effacer quand parle une puissance
          Pour être demain triomphant ! 

   Mais aucun d'eux ne sait, aucun d'eux ne devine
          Que dans son coeur, sous la ruine,
                   L'infini peut s'agiter ;
   Qu'ils n'auraient, s'ils voulaient, qu'à frapper leur poitrine
   Pour en faire jaillir une source divine
          Que rien ne pourrait arrêter. 

   Oui, je sens sur mon front une céleste empreinte ;
   Je voudrais que mon coeur respirât sans contrainte
          Dans l'amour et la liberté.
   La mer, ni le torrent, rien ne me désaltère ;
   Quelque chose m'appelle au-delà de la terre,
          Je crois à l'immortalité ! 

   […] La voix du monde est horrible et blasphème ?
   Poète, alors, plus haut ! fais résonner plus fort
          Ta lyre qui s'endort !
   Couvre de tes accents le cri de l'anathème, 
   Étouffe leurs clameurs dans un sublime accord, 
   Et que l'hymne de vie alterne au chant de mort ! 

                              James Émile Prendergast (1881)



Tiré de : Nouvelles soirées canadiennes, Québec, avril 1885, p. 182-184;190. Le poème a préalablement été publié en 1881 à Québec, sous forme de brochure et sous le titre de Soir d'automne.


À M. J. E. P. Prendergast, après avoir lu « Soir d'automne » :


   Lorsque m'est parvenu votre charmant envoi,
   J'étais encor malade et retenu chez moi.
   On m'avait interdit écriture et lecture ; 
   Mais vous le devinez ―car c'est dans ma nature,―
   À cet arrêt cruel, vous n'avez rien perdu
   Et votre œuvre eut l'attrait de tout fruit défendu.

   Vous êtes au printemps et vous chantez l'automne,
   Et moi, qui vois venir les sombres hivers, 
   Du caprice dictant le sujet de vos vers
   Si tristes et doux, à bon droit je m'étonne. 

   Mais l'homme est ainsi fait ; il aspire toujours
   À de nouveaux bonheurs et les veut à rebours
   Du lieu, de la saison, de l'âge ou de l'année ;
   La joie à peine éclose est bientôt dédaignée ;
   Heureux à faire envie, on cherche un autre sort ;
   L'avenir a raison, le présent seul a tort. 

   Voilà comment se font d'étranges contrastes ;
   Pourquoi l'on se surprend aux jours les plus joyeux
   L'âme toute assombrie et des pleurs dans les yeux ;
   Pourquoi souvent on rit aux jours les plus néfastes ;
   Pourquoi l'on voit partout pauvres en belle humeur,
   Riches livrés en proie à l'amère douleur,
   Jeunes gens tout rêveurs, pleins de mélancolie,
   Vieillards qu'agite encor la joyeuse folie. 

   Vous n'êtes point, je sais, de ces pleureurs à froid,
   Qui se font un métier d'une peine factice,
   Qui tremblent sans avoir au coeur le moindre effroi,
   Taxant à tout propos le destin d'injustice ;
   Vous avez du malheur ressenti l'aiguillon ;
   Sur votre front si jeune où brille le génie
   Déjà les noirs chagrins ont tracé leur sillon,
   Et la douleur en vous fit naître l'harmonie. 

   Mais qu'on aime à souffrir lorsqu'on souffre à son gré !
   L'on formule soi-même un programme à sa peine ;
   La nature riante est pour nous trop sereine,
   Trop riche est à nos yeux le nuage empourpré.
   Dédaignant fièrement amour, printemps, jeunesse, 
   On cultive avec soin le doute et la tristesse,
   Et l'on va se drapant dans de sombres manteaux,
   Et l'on suit tout pensif le sentier des tombeaux. 

   Puis quand de vrais malheurs ont ravagé notre âme,
   Quand le funèbre glas ne cesse de sonner,
   Quand nos derniers amis vont nous abandonner,
   Quand notre esprit n'est plus qu'une tremblante flamme, 
   On se reprend à vivre et malgré les soucis
   Au temps impitoyable on demande un sursis, 
   Encore une saison, encore une récolte ! 
   On voudrait rattraper printemps, jeunesse, amours. 
   Contre la vieille loi l'homme en vain se révolte,
   Jeunesse, amours, printemps, sont passés pour toujours ! 

   Pour toujours ? Il est une autre vie
   Où l'automne sévère au printemps se marie.
   Là le bonheur est fait de nos chagrins passés ; 
   L'amour est infini, la jeunesse éternelle ; 
   Les doutes sont vaincus, les remords effacés ; 
   Sans nous enorgueillir notre gloire étincelle ;
   Près du nôtre s'élève un trône plus brillant
   Sans nous humilier ; l'opprimé triomphant 
   Pardonne à l'oppresseur ; celui dont nos largesses 
   Soulageaient la misère est au sein des richesses ;
   Et les riches cruels, qui n'eurent ici-bas
   Tendresse ni pitié, sont ceux qu'on n'y voit pas. 

   Que sont auprès du Ciel les spectacles terrestres,
   Les vallons de la Grèce ou les scènes alpestres ?
   Dans les bosquets divins aux rameaux enlacés, 
   S'avancent lentement les chastes fiancés ; 
   Si la mort crut tromper leurs nobles espérances, 
   Ils en sont plus heureux, heureux de leurs souffrances ; 
   Tous les pleurs qu'ont versés ces fidèles amants,
   Ils les retrouvent là perles ou diamants ; 
   Nous y verrons aussi, meilleures et plus belles,
   Épouses, filles, sœurs, et mille sœurs nouvelles ;
   Parmi les chérubins tous nos joyeux enfants 
   Et nos bons vieux aïeux n'ayant plus que vingt ans. 

   Et nos pères diront, admirant leur ouvrage : 
   Dieu l'avait fait aimable, et moi je l'ai fait sage ; 
   Nos mères, qui pour nous ont cessé de souffrir,
   De souffrir dans ce monde et d'expier dans l'autre ; 
   Qui, victimes toujours promptes à s'offrir, 
   Sur leur propre fardeau chargeant souvent le nôtre,
   Le portèrent encore au-delà du tombeau ;
   L'épreuve étant finie, en leur sainte allégresse, 
   Nos mères trouveront le ciel encore plus beau
   En nous voyant enfin rendus à leur tendresse. 

   Poète, dans vos vers vous rêviez ce bonheur ; 
   Et ce rêve charmant qui trompait la douleur
   Éclose bien trop tôt dans votre âme candide, 
   Ce rêve est un rayon qui du ciel même vient.
   On l'a dit avant nous : dans ce monde sordide
   L'homme est un dieu tombé ; toujours il s'en souvient. 

                      Pierre J. O. Chauveau (Québec, mai 1881) 



Tiré de : Nouvelles soirées canadiennes, Québec, juillet 1885, p. 1-3.


Pour en savoir plus sur James Émile Prendergast, voyez la notice biographique et les documents sous son poème Tempête (cliquer sur le titre»). 

De James Émile Prendergast, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : Ce que renferme la fleur qui tombe (cliquer sur le titre). 

De Pierre-J.-O. Chauveau, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : Joies naïves ; À une étoile tombante ; Adieux à Sir John Colborne ; La messe de minuit à l'Islet ; Taquineries poétiques au comité de la pipe (cliquer sur les titres). 

Pour en savoir plus sur Pierre-J.-O. Chauveau, 
cliquer sur cette illustration : 



Pour consulter ou télécharger la version complète du
poème Soir d'automne, de James Émile Prendergast
dont des extraits sont présentés ci-haut, cliquer 
sur cette illustration : 


En 1875, James Émile Prendergast joua dans la 
pièce Les chercheurs d'or, présentée au Petit
séminaire de Québec où il faisait ses études
classiques. On le voit ici costumé aux fins du rôle 
qu'il assuma dans cette représentation théâtrale.

(Source : Fonds d'archives du Séminaire de Québec)


Pierre-J.-O. Chauveau a livré plusieurs discours politiques
parmi les plus importants de l'histoire du Québec. Pour 
consulter celui qu'il donna en mémoire de l'historien
François-Xavier Garneau, cliquer sur cette illustration :



Parlant de nos poètes d'antan et oubliés, l'écrivaine Reine Malouin
(1898-1976), qui a longtemps animé la vie poétique au Québec, a 
affirmé que sans eux, « peut-être n'aurions-nous jamais très bien 
compris la valeur morale, l'angoisse, les aspirations patriotiques, 
la forte humanité de nos ancêtres, avec tout ce qu'ils ont vécu, 
souffert et pleuré ». 

Les voix de nos poètes oubliés nous sont désormais rendues. 
Le concepteur de ce carnet-web a publié l'ouvrage en deux 
tomes intitulé Nos poésies oubliées, qui présente 200 de
de nos poètes oubliés, avec pour chacun un poème, une
notice biographique et une photo ou portrait. Chaque  
tome est l'objet d'une édition unique et au tirage limité. 
Pour connaître les modalités de commande de cet 
ouvrage qui constitue une véritable pièce de collection
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vendredi 29 janvier 2021

Joies naïves

Pierre-J.-O. Chauveau (1820-1890) en 1840,
année où il composa le poème ci-dessous. 

(Source : Fonds d'archives du Séminaire de Québec)






   « Oh ! que j'aime la neige ! Oh ! que j'aime à la voir
   Descendre par flocons sur le sol encor noir ! 
   Ou bien quand elle tombe en poussière si fine,
   Que l'on croirait qu'un ange épand de la farine
   Pour donner des gâteaux à nous petits enfants. 
   Et puis maman, j'en fais des bonshommes tout blancs,
   Et j'élève des forts que mon grand frère assiège : 
                Oh ! que j'aime la neige !

   Vois-tu, c'est si plaisant ! Et le soir nous glissons
   Si loin sur nos traîneaux ! Et nous recommençons
   À descendre et monter mille fois les collines,
   Jusqu'à ce que la lune aux lueurs argentines
   Nous montre dans le ciel son visage riant : 
   Alors, mon frère et moi, nous revenons ensemble
   Vers toi, vers le foyer qui toujours nous rassemble : 
                Vois-tu, c'est si plaisant  !

   Oh ! qu'on glisserait bien sur tous ces beaux nuages,
   Qui, l'hiver, sont si blancs ! Je les crois des rivages
   De neige épaisse et dure, et de brillants glaçons
   Que chez lui, dans le ciel, le bon Dieu nous fait faire,
   Pour y laisser jouer les bons petits garçons.
   Tu dis que pour marcher le Seigneur nous éclaire,
   Et que nous irons là, si nous faisons bien : 
                Oh ! qu'on glissera bien !

   Te plaît-il comme à moi, dans l'épaisse fourrure
   Enveloppés tous les deux, de voler en voiture
   Sur la plaine blanchie et sur les lacs glacés ?
   Voir passer devant nous les clochers élancés,
   Voir passer la montagne avec sa cime nue,
   La forêt de sapins, qui toujours nous salue ; 
   Voir s'enfuir la corneille avec un cri d'effroi, 
                Te plaît-il comme à moi ?

   Moi j'aime les sapins ! Ils conservent leurs branches
   L'hiver comme l'été. Jamais on ne les voit.
   Comme ces arbres fous, qui lors des neiges blanches
   Se dépouillent tout nus, et pensent que le froid
   Est pour eux un grand bien. La forêt n'est plus belle,
   Et c'est bien de leur faute, et la neige nouvelle
   Ne les couronne pas comme mes arbres fins, 
                Comme mes beaux sapins.  

   Les petits oiseaux blancs viendront-ils cette année,
   Sortant de la forêt, jouer dans la vallée ?
   Ils n'ont point peur de nous, et ne sont point frileux ;
   Car si pour eux la neige est une couche molle,
   Elle est aussi froide. Oh ! je serais heureux
   Si, comme l'an dernier, notre maître d'école
   Voulait laisser encor sautiller sur les bancs
                Les petits oiseaux blancs ! 

   Que l'hiver serait beau, n'était-ce que la bise
   Dont le souffle cruel poursuit les oiseaux blancs,
   Et fait toujours pleurer les bons vieux mendiants
   À la voix si tremblante, à la barbe si grise !
   Qui pourrait sur chacun jeter quelque manteau
   Bien neuf et bien épais, et dans chaque famille
   Allumer au foyer comme un grand feu de grille,
                Que l'hiver serait beau  !

   Pour nous, riches enfants, l'hiver est bien aimable :
   C'est le temps de Noël, et c'est le temps du bal, 
   Où l'on va voir Jésus couché dans une étable,
   Où le soir, au salon, tout n'est qu'or et cristal,
   Et parure nouvelle, et frais bouquets de roses.
   Mais l'hiver ne fait point du tout les mêmes choses
   Pour le fils de la veuve aux haillons tout pendants,
                Que pour d'autres enfants. 

   Je n'aime plus la neige à présent que je songe
   Aux pauvres orphelins qui pleurent de la voir ;
   Lorsqu'ils n'ont plus de feu, que c'est bientôt le soir,
   Et que depuis deux jours l'ardente faim les ronge.
   C'est bien triste, pourtant, et c'est très ennuyeux
   D'avoir le chemin noir et gluant sous les yeux...
   Mais il est tant de gens que la misère assiège !
                 Je n'aime plus la neige. » 

   Il parla bien longtemps, le petit Canadien ;
   Son père, près de lui, dans son lit dormait bien,
   Et sa mère écoutait son ingénu langage.
   Trouvez-moi, dans le monde, une mère assez sage
   Pour s'endormir la nuit quand parle son enfant.
   Pour celle-ci, du moins, elle fut éveillée
   Et sous ses blancs rideaux, sur son coude appuyée,
   Et souriant parfois et d'autres fois pleurant,
   Tout le temps qu'une voix suave, jeune et fine
   S'éleva doucement de la couche voisine.

   Cependant, de l'enfant, le lendemain matin,
   Je ne saurais vous dire au juste la pensée,
   Quand il vit au réveil, partout sur le chemin, 
   La neige éblouissante, et nouvelle et posée
   Comme est sur un gâteau le sucre appétissant,
   Ni s'il fut tout de suite aussi compatissant,
   Ou s'il fit éclater une joie enfantine ;
   Mais on dit seulement qu'à la maison voisine,
   Où l'on n'avait jamais de bois pour se chauffer,
   Ni rien pour se couvrir, ni de pain pour manger,
   On eut chaud ce jour-là, et l'on fit bonne table,
   Et l'on nomma souvent la dame charitable

                              Pierre-J.-O. Chauveau (1840)



Tiré de : Le Répertoire national, volume 2, deuxième édition, Montréal, J. M. Valois & Cie libraires-éditeurs, 1893, p. 230-233 ; aussi dans Yolande Grisé et Jeanne d'Arc Lortie, s.c.o., Les Textes poétiques du Canada français, volume 4, Montréal, Fides, 1991, p. 343-345. Le poème est paru à l'origine dans le journal Le coin du feu, 2 janvier 1841.

De Pierre-J.-O. Chauveau, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : À une étoile tombante ; Adieux à Sir John Colborne ; La Messe de minuit à L'Islet ; Taquineries poétiques au « comité de la pipe ». 

Pour en savoir plus sur Pierre-J.-0. Chauveau, 
qui fut notamment le premier Premier ministre 
du Québec, cliquer sur cette image : 


Le poème Joies naïves, ci-haut, de Pierre-J.-O. Chauveau, est tiré
du volume deuxième du Répertoire national, de même que du 
volume quatrième des Textes poétiques du Canada français

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)


Pierre-J.-O. Chauveau a exercé une influence importante
sur le devenir de notre vie nationale et culturelle. Mais sa 
contribution est méconnue depuis très longtemps. Pour 
en découvrir un aperçu, cliquer sur ce titre pour parcourir
le texte d'une conférence que l'abbé Gustave Bourassa 
(1860-1904), frère d'Henri, donnait en 1895 
sur notre premier Premier ministre et apôtre de 
l'instruction publique : 


 
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de Nos poésies oubliées, un volume préparé par le concepteur 
du carnet-web des Poésies québécoises oubliées, et qui présente
100 poètes oubliés du peuple héritier de Nouvelle-France, avec
pour chacun un poème, une notice biographique et une photo
ou portrait. Pour se procurer le volume par Paypal ou virement 
Interac, voyez les modalités sur le document auquel on accède
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lundi 18 mai 2020

Adieux à Sir John Colborne

Pierre-J.-O. Chauveau (1820-1890)

Portrait réalisé vers 1838-39, à l'époque 

où, vers l'âge de 18 ans, il composa le 
poème ci-dessous.

Source : Hélène Sabourin,
À l'école de P.-J.-O. Chauveau.



        (Fragments)

   Colborne, comme la ville est sombre à ton départ !
   On dirait un linceul jeté de toute part ; 
   Ces visages, parfois mobiles comme l'onde,
   Conservent tous l'aspect d'une douleur profonde.
   
   Est-ce qu'en te perdant le peuple croit qu'il perd 
   Un maître juste et bon, un maître ferme et sage ?
   Ce pauvre peuple, hélas, victime de ta rage,
   A-t-il donc oublié tout ce qu'il a souffert ?

   Des villages détruits n'est-il donc plus de fumée
   Qui montant vers les cieux décèle tes méfaits ?
   De tes séides fiers la fureur désarmée 
   N'exalte-t-elle plus les crimes qu'ils ont faits ?

   Loin de cela, bien loin ; ce que fut ta clémence,
   On ne le sait que trop, et tes lâches amis,
   Qui du sang des vaincus par toi furent nourris,
   En te reconduisant bénissent ta démence. [...]

   Tandis que pour scruter des crimes prétendus
   On tira de l'égout tous les hommes perdus,
   Et que pour satisfaire à ton puissant caprice,
   Interprètes soldés des pensées de chacun,
   Ils mirent au cachot sans forme de justice,
   Sans rien vouloir entendre et sans motif aucun,
   Tous ceux qui n'avaient pas le talent de leur plaire !
   En vain prétendras-tu qu'un effroi salutaire
   Résulte de ces faits et seul sauve l'État.

   Jeter aux chiens d'enfer dont la race fourmille,
   Comme un os corrompu, toute brave famille ;
   Traiter un peuple entier comme un vil scélérat,
   Ce n'est pas là des rois venger la noble cause.
   Et s'il est des méchants, s'il en est que l'on ose
   Envoyer devant Dieu chercher leurs châtiments : 
   Ceux qui passent la vie à forger des tourments
   Pour des hommes par eux contraints à la révolte,
   Qui sèment la discorde, attendant pour récolte
   La mort de leurs rivaux et les biens des proscrits. 

   Puis quand ils ont enfin élevé la potence
   Comme une table où règne une affreuse abondance,
   Pour provoquer encore font éclater leur ris ;
   Ceux-là sont méchants ! Ceux-là sont les vrais traîtres ! 
   Sous ton règne, Colborne, ceux-là furent nos maîtres ! [...]

   Dans ce champ funéraire illustré par tes armes, 
   Peut-être entendras-tu dire à des voix en larmes : 
   « Les faibles sont tombés sous la hache des forts !
   « La justice a détruit les bourgades trompées.
   « Les vengeances de Dieu, comme ils les ont outrées !
   « Ils n'épargnent personne, ils n'ont point de remords,
   « Les faibles sont tombés sous la hache des forts ! »

   Ces voix, ce sont les voix des enfants et des femmes,
   Des vieillards, qui, souffrant pour les fautes d'autrui,
   Au jour de la vengeance ont péri par les flammes.
   Ensuite, si tu veux, pour chasser ton ennui, 
   Quelqu'un pour converser, du tertre mortuaire
   Chénier se lèvera, drapé dans un suaire ;
   Tu lui diras comment un généreux vainqueur
   Entrouvrit son cadavre et déchira son cœur ; 
   Qu'il fut laissé, la nuit, aux griffes de l'orfraie
   Et traîné tout le jour sur l'infamante claie. [...]

   Pardonne, je m'oublie au champ de Saint-Eustache.
   Tu pars !... De ton vaisseau les foudres ont tonné
   Et le dernier signal bientôt sera donné.
   De ta suite déjà s'agitent les panaches,
   Des tambours de la garde un dernier roulement,
   De tes amis zélés un rauque hurlement,
   Dans le sein de la foule un mouvement rapide
   Annoncent ton départ. Reçois donc nos adieux.
   Nous ne médirons pas de ton règne odieux.
   Qui voudrait remuer ta mémoire fétide ?

   Seulement, pour flatter l'orgueil de ton vieux cœur,
   Si par hasard dans Londres une vénale plume
   Voulait de tes hauts faits compiler un volume
   Sur tes exploits récents, ô noble vainqueur, 
   Rappelle-toi là-bas ce qu'une amitié sage
   Te souhaite au départ : silence et bon voyage !

                             Pierre-J.-O. Chauveau
(1839)



Tiré de : Le Répertoire national, volume 2, deuxième édition, Montréal, J. M. Valois & Cie, 1893, p. 142-145.

De P.-J.-O. Chauveau, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : À une étoile tombanteTaquineries poétiques au « comité de la pipe »La Messe de Minuit à l'Islet.


Le poème Adieux à Sir John Colborne, de Pierre-J.-O. Chauveau, 
est tiré du deuxième volume du Répertoire national. Pour lire ou
télécharger la version intégrale du poème dont sont présentés
ci-haut des fragments, cliquer sur l'image de la couverture : 



Pour en savoir plus sur le personnage odieux 
que fut John Colborne, cliquer sur son portrait : 



Pour en savoir plus sur Pierre-J.-O. Chauveau, qui devint le
premier Premier ministre du Québec, cliquer sur cette image : 



Pierre-J.-O. Chauveau a prononcé certains des plus 
grands discours de l'histoire politique du Québec, 
dont celui qu'il a livré lors de l'inauguration du 
monument funéraire de l'historien François-
Xavier Garneau. Cliquer sur cette image pour 
en prendre connaissance : 



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Cliquer sur l'image pour l'agrandir.

vendredi 8 novembre 2019

À une étoile tombante

Pierre J. O. Chauveau (1820-1890)

(Source : Archives Ville de Montréal)




   Où vas-tu donc lorsque, dans l'ombre, 
   Plus rapide que l'hirondelle, 
   Tu fends l'espace et la nuit sombre ?
   Où vas-tu donc, petite étoile ?

   Viens-tu nous voir, nous, mauvais monde
   Tout de poussière et si rebelle,
   Et qu'un torrent d'horreurs inonde ?
   Viens-tu nous voir, curieuse étoile ?

   Es-tu lasse de scintiller
   Au sein des cieux lorsque, si belle,
   L'on t'y voyait étinceler ?
   Es-tu lasse, coupable étoile ?

   Fuis-tu le ciel, ce doux séjour
   Que désire l'âme immortelle
   Dans son cadre d'un pauvre jour ?
   Fuis-tu le ciel, méchante étoile ?

   Es-tu l'ange de nous chéri,
   De nos chevets la sentinelle
   Qui nous garde de l'ennemi ?
   Es-tu cet ange, ô bonne étoile ?

   Retourne donc, si tu t'esquives ;
   Repens-toi donc, si criminelle ;
   Ne laisse pas en fugitive,
   Mais sois notre ange et notre étoile !

              Josephte(Pierre J.O. Chauveau ; 1845)



Tiré de : Le Répertoire national, volume III, deuxième édition, Montréal, J. M. Valois & Cie Libraires-Éditeurs, 1893, p. 288. 

* « Josephte » est le pseudonyme utilisé par Pierre J. O. Chauveau pour quelques poésies parues dans le volume troisième du Répertoire national, dont la première édition remonte à 1850. (Source : Bernard Vinet, Pseudonymes québécois, Québec, éditions Garneau, 1974, p. 131).

Pour en savoir plus sur Pierre J. O. Chauveau, qui, de 1867 à 1873, fut le premier Premier ministre du Québec, voyez ICI. 

De Pierre J. O. Chauveau, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : La Messe de minuit à L'Islet et Taquineries poétiques au « comité de la pipe »

Le 15 septembre 1867, à titre de premier ministre du Québec et d'ami intime de notre historien national François-Xavier Garneau, Pierre J. O. Chauveau avait livré un discours à sa mémoire lors d'une cérémonie au cimetière Notre-Dame-de-Belmont, à Québec. Cliquez ICI pour prendre connaissance de ce texte qui constitue l'un des grands discours politiques de l'histoire du Québec. 


Le poème À une étoile tombante, ci-haut, de
«Josephte», pseudonyme de P. J. O. Chauveau,
a été publié dans le volume troisième du
Répertoire national, que l'on peut consulter
et télécharger gratuitement ICI.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

La grande cause de la vie de Pierre J. O.
Chauveau fut l'instruction du peuple du
Québec. Cet engagement revêtait à ses
yeux plus d'importance que le fait qu'il
a été premier ministre, tel qu'en témoignent
les termes dans lesquels il se présente au 

début de son livre L'instruction  publique 
au Canada, paru en 1876, soit  trois ans 
après qu'il ait quitté le poste de premier
ministre. Ainsi, il n'y mentionne même pas 

qu'il a été premier ministre et a plutôt choisi
 de mettre en relief ses anciennes fonctions 
de Surintendant de l'instruction publique.

On aperçoit également quelques mots
écrits de la main de Chauveau et adressés
à une religieuse, Soeur Saint-Gabriel, qui
avait pris soin de sa fille Élisa, elle-même
religieuse et décédée quelques temps
auparavant. Cette touchante dédicace
se lit comme suit :

« À Soeur St-Gabriel, avec mes bons
souvenirs et l'expression de ma
reconnaissance pour toute ce
qu'elle a fait pour ma chère Élisa ».

(Collection Daniel Laprès ; cliquer
sur l'image pour l'agrandir)

Portrait du jeune Pierre J. O. Chauveau.

(Source : Wikipedia)

Pierre J. O. Chauveau est l'une des
figures politiques les moins connues
de l'histoire du Québec. Pourtant, cet
homme intègre et dédié à l'avancement
culturel et matériel du peuple du Québec
se révèle comme un personnage fort
sympathique et digne de notre estime
et de notre reconnaissance.

Cette très intéressante biographie publiée
par Hélène Sabourin nous rend la grandeur
de Pierre J. O. Chauveau et tout ce qu'il a
fait pour le peuple québécois. Cliquer ICI
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que l'on peut commander dans toute
bonne librairie.

Pierre J. O. Chauveau a habité durant la majeure partie de sa vie
dans cette maison située au 22 de la rue Sainte-Anne, à Québec.

(Source : Wikipedia ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Mort le 4 avril 1890, Pierre J. O. Chauveau
repose dans la Chapelle des Ursulines, au
Vieux-Québec. On peut y voir cette plaque
commémorative.

(Photo : Daniel Laprès ; cliquer
sur l'image pour l'agrandir)


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