Affichage des articles dont le libellé est P J O Chauveau. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est P J O Chauveau. Afficher tous les articles

vendredi 29 janvier 2021

Joies naïves

Pierre-J.-O. Chauveau (1820-1890) en 1840,
année où il composa le poème ci-dessous. 

(Source : Fonds d'archives du Séminaire de Québec)






   « Oh ! que j'aime la neige ! Oh ! que j'aime à la voir
   Descendre par flocons sur le sol encor noir ! 
   Ou bien quand elle tombe en poussière si fine,
   Que l'on croirait qu'un ange épand de la farine
   Pour donner des gâteaux à nous petits enfants. 
   Et puis maman, j'en fais des bonshommes tout blancs,
   Et j'élève des forts que mon grand frère assiège : 
                Oh ! que j'aime la neige !

   Vois-tu, c'est si plaisant ! Et le soir nous glissons
   Si loin sur nos traîneaux ! Et nous recommençons
   À descendre et monter mille fois les collines,
   Jusqu'à ce que la lune aux lueurs argentines
   Nous montre dans le ciel son visage riant : 
   Alors, mon frère et moi, nous revenons ensemble
   Vers toi, vers le foyer qui toujours nous rassemble : 
                Vois-tu, c'est si plaisant  !

   Oh ! qu'on glisserait bien sur tous ces beaux nuages,
   Qui, l'hiver, sont si blancs ! Je les crois des rivages
   De neige épaisse et dure, et de brillants glaçons
   Que chez lui, dans le ciel, le bon Dieu nous fait faire,
   Pour y laisser jouer les bons petits garçons.
   Tu dis que pour marcher le Seigneur nous éclaire,
   Et que nous irons là, si nous faisons bien : 
                Oh ! qu'on glissera bien !

   Te plaît-il comme à moi, dans l'épaisse fourrure
   Enveloppés tous les deux, de voler en voiture
   Sur la plaine blanchie et sur les lacs glacés ?
   Voir passer devant nous les clochers élancés,
   Voir passer la montagne avec sa cime nue,
   La forêt de sapins, qui toujours nous salue ; 
   Voir s'enfuir la corneille avec un cri d'effroi, 
                Te plaît-il comme à moi ?

   Moi j'aime les sapins ! Ils conservent leurs branches
   L'hiver comme l'été. Jamais on ne les voit.
   Comme ces arbres fous, qui lors des neiges blanches
   Se dépouillent tout nus, et pensent que le froid
   Est pour eux un grand bien. La forêt n'est plus belle,
   Et c'est bien de leur faute, et la neige nouvelle
   Ne les couronne pas comme mes arbres fins, 
                Comme mes beaux sapins.  

   Les petits oiseaux blancs viendront-ils cette année,
   Sortant de la forêt, jouer dans la vallée ?
   Ils n'ont point peur de nous, et ne sont point frileux ;
   Car si pour eux la neige est une couche molle,
   Elle est aussi froide. Oh ! je serais heureux
   Si, comme l'an dernier, notre maître d'école
   Voulait laisser encor sautiller sur les bancs
                Les petits oiseaux blancs ! 

   Que l'hiver serait beau, n'était-ce que la bise
   Dont le souffle cruel poursuit les oiseaux blancs,
   Et fait toujours pleurer les bons vieux mendiants
   À la voix si tremblante, à la barbe si grise !
   Qui pourrait sur chacun jeter quelque manteau
   Bien neuf et bien épais, et dans chaque famille
   Allumer au foyer comme un grand feu de grille,
                Que l'hiver serait beau  !

   Pour nous, riches enfants, l'hiver est bien aimable :
   C'est le temps de Noël, et c'est le temps du bal, 
   Où l'on va voir Jésus couché dans une étable,
   Où le soir, au salon, tout n'est qu'or et cristal,
   Et parure nouvelle, et frais bouquets de roses.
   Mais l'hiver ne fait point du tout les mêmes choses
   Pour le fils de la veuve aux haillons tout pendants,
                Que pour d'autres enfants. 

   Je n'aime plus la neige à présent que je songe
   Aux pauvres orphelins qui pleurent de la voir ;
   Lorsqu'ils n'ont plus de feu, que c'est bientôt le soir,
   Et que depuis deux jours l'ardente faim les ronge.
   C'est bien triste, pourtant, et c'est très ennuyeux
   D'avoir le chemin noir et gluant sous les yeux...
   Mais il est tant de gens que la misère assiège !
                 Je n'aime plus la neige. » 

   Il parla bien longtemps, le petit Canadien ;
   Son père, près de lui, dans son lit dormait bien,
   Et sa mère écoutait son ingénu langage.
   Trouvez-moi, dans le monde, une mère assez sage
   Pour s'endormir la nuit quand parle son enfant.
   Pour celle-ci, du moins, elle fut éveillée
   Et sous ses blancs rideaux, sur son coude appuyée,
   Et souriant parfois et d'autres fois pleurant,
   Tout le temps qu'une voix suave, jeune et fine
   S'éleva doucement de la couche voisine.

   Cependant, de l'enfant, le lendemain matin,
   Je ne saurais vous dire au juste la pensée,
   Quand il vit au réveil, partout sur le chemin, 
   La neige éblouissante, et nouvelle et posée
   Comme est sur un gâteau le sucre appétissant,
   Ni s'il fut tout de suite aussi compatissant,
   Ou s'il fit éclater une joie enfantine ;
   Mais on dit seulement qu'à la maison voisine,
   Où l'on n'avait jamais de bois pour se chauffer,
   Ni rien pour se couvrir, ni de pain pour manger,
   On eut chaud ce jour-là, et l'on fit bonne table,
   Et l'on nomma souvent la dame charitable. 

                              Pierre-J.-O. Chauveau (1840)



Tiré de : Le Répertoire national, volume 2, deuxième édition, Montréal, J. M. Valois & Cie libraires-éditeurs, 1893, p. 230-233 ; aussi dans Yolande Grisé et Jeanne d'Arc Lortie, s.c.o., Les Textes poétiques du Canada français, volume 4, Montréal, Fides, 1991, p. 343-345. Le poème est paru à l'origine dans le journal Le coin du feu, 2 janvier 1841.

De Pierre-J.-O. Chauveau, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : À une étoile tombante ; Adieux à Sir John Colborne ; La Messe de minuit à L'Islet ; Taquineries poétiques au « comité de la pipe ». 

Pour en savoir plus sur Pierre-J.-0. Chauveau, 
qui fut notamment le premier Premier ministre 
du Québec, cliquer sur cette image : 


Le poème Joies naïves, ci-haut, de Pierre-J.-O. Chauveau, est tiré
du volume deuxième du Répertoire national, de même que du 
volume quatrième des Textes poétiques du Canada français. 

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)


Pierre-J.-O. Chauveau a exercé une influence importante
sur le devenir de notre vie nationale et culturelle. Mais sa 
contribution est méconnue depuis très longtemps. Pour 
en découvrir un aperçu, cliquer sur ce titre pour parcourir
le texte d'une conférence que l'abbé Gustave Bourassa 
(1860-1904), frère d'Henri, donnait en 1895 
sur notre premier Premier ministre et apôtre de 
l'instruction publique : 


 
Procurez-vous l'un des quelques exemplaires encore disponibles 
de Nos poésies oubliées, un volume préparé par le concepteur 
du carnet-web des Poésies québécoises oubliées, et qui présente
100 poètes oubliés du peuple héritier de Nouvelle-France, avec
pour chacun un poème, une notice biographique et une photo
ou portrait. Pour se procurer le volume par Paypal ou virement 
Interac, voyez les modalités sur le document auquel on accède
en cliquant sur l'image ci-dessous. Pour le commander par
VISA, cliquer ICI.

lundi 18 mai 2020

Adieux à Sir John Colborne

Pierre-J.-O. Chauveau (1820-1890)

Portrait réalisé vers 1838-39, à l'époque 

où, vers l'âge de 18 ans, il composa le 
poème ci-dessous.

Source : Hélène Sabourin,
À l'école de P.-J.-O. Chauveau.



        (Fragments)

   Colborne, comme la ville est sombre à ton départ !
   On dirait un linceul jeté de toute part ; 
   Ces visages, parfois mobiles comme l'onde,
   Conservent tous l'aspect d'une douleur profonde.
   
   Est-ce qu'en te perdant le peuple croit qu'il perd 
   Un maître juste et bon, un maître ferme et sage ?
   Ce pauvre peuple, hélas, victime de ta rage,
   A-t-il donc oublié tout ce qu'il a souffert ?

   Des villages détruits n'est-il donc plus de fumée
   Qui montant vers les cieux décèle tes méfaits ?
   De tes séides fiers la fureur désarmée 
   N'exalte-t-elle plus les crimes qu'ils ont faits ?

   Loin de cela, bien loin ; ce que fut ta clémence,
   On ne le sait que trop, et tes lâches amis,
   Qui du sang des vaincus par toi furent nourris,
   En te reconduisant bénissent ta démence. [...]

   Tandis que pour scruter des crimes prétendus
   On tira de l'égout tous les hommes perdus,
   Et que pour satisfaire à ton puissant caprice,
   Interprètes soldés des pensées de chacun,
   Ils mirent au cachot sans forme de justice,
   Sans rien vouloir entendre et sans motif aucun,
   Tous ceux qui n'avaient pas le talent de leur plaire !
   En vain prétendras-tu qu'un effroi salutaire
   Résulte de ces faits et seul sauve l'État.

   Jeter aux chiens d'enfer dont la race fourmille,
   Comme un os corrompu, toute brave famille ;
   Traiter un peuple entier comme un vil scélérat,
   Ce n'est pas là des rois venger la noble cause.
   Et s'il est des méchants, s'il en est que l'on ose
   Envoyer devant Dieu chercher leurs châtiments : 
   Ceux qui passent la vie à forger des tourments
   Pour des hommes par eux contraints à la révolte,
   Qui sèment la discorde, attendant pour récolte
   La mort de leurs rivaux et les biens des proscrits. 

   Puis quand ils ont enfin élevé la potence
   Comme une table où règne une affreuse abondance,
   Pour provoquer encore font éclater leur ris ;
   Ceux-là sont méchants ! Ceux-là sont les vrais traîtres ! 
   Sous ton règne, Colborne, ceux-là furent nos maîtres ! [...]

   Dans ce champ funéraire illustré par tes armes, 
   Peut-être entendras-tu dire à des voix en larmes : 
   « Les faibles sont tombés sous la hache des forts !
   « La justice a détruit les bourgades trompées.
   « Les vengeances de Dieu, comme ils les ont outrées !
   « Ils n'épargnent personne, ils n'ont point de remords,
   « Les faibles sont tombés sous la hache des forts ! »

   Ces voix, ce sont les voix des enfants et des femmes,
   Des vieillards, qui, souffrant pour les fautes d'autrui,
   Au jour de la vengeance ont péri par les flammes.
   Ensuite, si tu veux, pour chasser ton ennui, 
   Quelqu'un pour converser, du tertre mortuaire
   Chénier se lèvera, drapé dans un suaire ;
   Tu lui diras comment un généreux vainqueur
   Entrouvrit son cadavre et déchira son cœur ; 
   Qu'il fut laissé, la nuit, aux griffes de l'orfraie
   Et traîné tout le jour sur l'infamante claie. [...]

   Pardonne, je m'oublie au champ de Saint-Eustache.
   Tu pars !... De ton vaisseau les foudres ont tonné
   Et le dernier signal bientôt sera donné.
   De ta suite déjà s'agitent les panaches,
   Des tambours de la garde un dernier roulement,
   De tes amis zélés un rauque hurlement,
   Dans le sein de la foule un mouvement rapide
   Annoncent ton départ. Reçois donc nos adieux.
   Nous ne médirons pas de ton règne odieux.
   Qui voudrait remuer ta mémoire fétide ?

   Seulement, pour flatter l'orgueil de ton vieux cœur,
   Si par hasard dans Londres une vénale plume
   Voulait de tes hauts faits compiler un volume
   Sur tes exploits récents, ô noble vainqueur, 
   Rappelle-toi là-bas ce qu'une amitié sage
   Te souhaite au départ : silence et bon voyage !

                             Pierre-J.-O. Chauveau
(1839)



Tiré de : Le Répertoire national, volume 2, deuxième édition, Montréal, J. M. Valois & Cie, 1893, p. 142-145.

De P.-J.-O. Chauveau, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : À une étoile tombante ; Taquineries poétiques au « comité de la pipe » ; La Messe de Minuit à l'Islet.


Le poème Adieux à Sir John Colborne, de Pierre-J.-O. Chauveau, 
est tiré du deuxième volume du Répertoire national. Pour lire ou
télécharger la version intégrale du poème dont sont présentés
ci-haut des fragments, cliquer sur l'image de la couverture : 



Pour en savoir plus sur le personnage odieux 
que fut John Colborne, cliquer sur son portrait : 



Pour en savoir plus sur Pierre-J.-O. Chauveau, qui devint le
premier Premier ministre du Québec, cliquer sur cette image : 



Pierre-J.-O. Chauveau a prononcé certains des plus 
grands discours de l'histoire politique du Québec, 
dont celui qu'il a livré lors de l'inauguration du 
monument funéraire de l'historien François-
Xavier Garneau. Cliquer sur cette image pour 
en prendre connaissance : 



Procurez-vous l'un des quelques exemplaires encore disponibles 
de Nos poésies oubliées, un volume préparé par le concepteur 
du carnet-web des Poésies québécoises oubliées, et qui présente
100 poètes oubliés du peuple héritier de Nouvelle-France, avec
pour chacun un poème, une notice biographique et une photo
ou portrait. Pour se procurer le volume par Paypal ou virement 
Interac, voyez les modalités sur le document auquel on accède
en cliquant sur l'image ci-dessous. Pour le commander par
VISA, cliquer ICI.


Cliquer sur l'image pour l'agrandir.

vendredi 8 novembre 2019

À une étoile tombante

Pierre J. O. Chauveau (1820-1890)

(Source : Archives Ville de Montréal)




   Où vas-tu donc lorsque, dans l'ombre, 
   Plus rapide que l'hirondelle, 
   Tu fends l'espace et la nuit sombre ?
   Où vas-tu donc, petite étoile ?

   Viens-tu nous voir, nous, mauvais monde
   Tout de poussière et si rebelle,
   Et qu'un torrent d'horreurs inonde ?
   Viens-tu nous voir, curieuse étoile ?

   Es-tu lasse de scintiller
   Au sein des cieux lorsque, si belle,
   L'on t'y voyait étinceler ?
   Es-tu lasse, coupable étoile ?

   Fuis-tu le ciel, ce doux séjour
   Que désire l'âme immortelle
   Dans son cadre d'un pauvre jour ?
   Fuis-tu le ciel, méchante étoile ?

   Es-tu l'ange de nous chéri,
   De nos chevets la sentinelle
   Qui nous garde de l'ennemi ?
   Es-tu cet ange, ô bonne étoile ?

   Retourne donc, si tu t'esquives ;
   Repens-toi donc, si criminelle ;
   Ne laisse pas en fugitive,
   Mais sois notre ange et notre étoile !

              Josephte* (Pierre J.O. Chauveau ; 1845)



Tiré de : Le Répertoire national, volume III, deuxième édition, Montréal, J. M. Valois & Cie Libraires-Éditeurs, 1893, p. 288. 

* « Josephte » est le pseudonyme utilisé par Pierre J. O. Chauveau pour quelques poésies parues dans le volume troisième du Répertoire national, dont la première édition remonte à 1850. (Source : Bernard Vinet, Pseudonymes québécois, Québec, éditions Garneau, 1974, p. 131).

Pour en savoir plus sur Pierre J. O. Chauveau, qui, de 1867 à 1873, fut le premier Premier ministre du Québec, voyez ICI. 

De Pierre J. O. Chauveau, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : La Messe de minuit à L'Islet et Taquineries poétiques au « comité de la pipe ». 

Le 15 septembre 1867, à titre de premier ministre du Québec et d'ami intime de notre historien national François-Xavier Garneau, Pierre J. O. Chauveau avait livré un discours à sa mémoire lors d'une cérémonie au cimetière Notre-Dame-de-Belmont, à Québec. Cliquez ICI pour prendre connaissance de ce texte qui constitue l'un des grands discours politiques de l'histoire du Québec. 


Le poème À une étoile tombante, ci-haut, de
«Josephte», pseudonyme de P. J. O. Chauveau,
a été publié dans le volume troisième du
Répertoire national, que l'on peut consulter
et télécharger gratuitement ICI.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

La grande cause de la vie de Pierre J. O.
Chauveau fut l'instruction du peuple du
Québec. Cet engagement revêtait à ses
yeux plus d'importance que le fait qu'il
a été premier ministre, tel qu'en témoignent
les termes dans lesquels il se présente au 

début de son livre L'instruction  publique 
au Canada, paru en 1876, soit  trois ans 
après qu'il ait quitté le poste de premier
ministre. Ainsi, il n'y mentionne même pas 

qu'il a été premier ministre et a plutôt choisi
 de mettre en relief ses anciennes fonctions 
de Surintendant de l'instruction publique.

On aperçoit également quelques mots
écrits de la main de Chauveau et adressés
à une religieuse, Soeur Saint-Gabriel, qui
avait pris soin de sa fille Élisa, elle-même
religieuse et décédée quelques temps
auparavant. Cette touchante dédicace
se lit comme suit :

« À Soeur St-Gabriel, avec mes bons
souvenirs et l'expression de ma
reconnaissance pour toute ce
qu'elle a fait pour ma chère Élisa ».

(Collection Daniel Laprès ; cliquer
sur l'image pour l'agrandir)

Portrait du jeune Pierre J. O. Chauveau.

(Source : Wikipedia)

Pierre J. O. Chauveau est l'une des
figures politiques les moins connues
de l'histoire du Québec. Pourtant, cet
homme intègre et dédié à l'avancement
culturel et matériel du peuple du Québec
se révèle comme un personnage fort
sympathique et digne de notre estime
et de notre reconnaissance.

Cette très intéressante biographie publiée
par Hélène Sabourin nous rend la grandeur
de Pierre J. O. Chauveau et tout ce qu'il a
fait pour le peuple québécois. Cliquer ICI
pour plus d'informations sur cet ouvrage
que l'on peut commander dans toute
bonne librairie.

Pierre J. O. Chauveau a habité durant la majeure partie de sa vie
dans cette maison située au 22 de la rue Sainte-Anne, à Québec.

(Source : Wikipedia ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Mort le 4 avril 1890, Pierre J. O. Chauveau
repose dans la Chapelle des Ursulines, au
Vieux-Québec. On peut y voir cette plaque
commémorative.

(Photo : Daniel Laprès ; cliquer
sur l'image pour l'agrandir)


Procurez-vous l'un des quelques exemplaires encore disponibles 
de Nos poésies oubliées, un volume préparé par le concepteur 
du carnet-web des Poésies québécoises oubliées, et qui présente
100 poètes oubliés du peuple héritier de Nouvelle-France, avec
pour chacun un poème, une notice biographique et une photo
ou portrait. Pour se procurer le volume par Paypal ou virement 
Interac, voyez les modalités sur le document auquel on accède
en cliquant sur l'image ci-dessous. Pour le commander par
VISA, cliquer ICI.


Cliquer sur l'image pour l'agrandir.

dimanche 24 décembre 2017

La Messe de Minuit à L'Islet

Pierre-J.-O. Chauveau (1820-1890)

(Source : Le Répertoire national, vol. 3)


                 

   Je m'en vais vous conter... 
   La messe qu'à L'Islet dit un prêtre sans tête
   Juste à minuit, un jour ou plutôt une nuit
   Que mon oncle était là. Cela fit bien du bruit.
   Il était en vacances et sortait d'une fête
   Où l'on avait trinqué, chez Thomas Giasson,
   Un peu, pas mal, je crois. Il entendit le son
   De la cloche tintant comme pour l'agonie. 
               
   « En voilà, par exemple, une cérémonie ! 
   » Se dit-il. Allons voir si ce pauvre bedeau
   » Sait ce qu'il fait. Je gage, il aura bu moins d'eau
   » Que de vin. Ou peut-être encore quelque bonne âme, 
    » Aux pécheurs endurcis, par manière de blâme, 
    » A charitablement fait entendre ce glas. 
    » Moi même le premier, j'en aurais bien, hélas !
    » Un grand besoin ». L'église, au détour de la route, 
   Lui parut tout en feu, du bas jusqu'à la voûte. 
               
   Il se hâtait, disait des Ave Maria 
   Aussi drus qu'il pouvait, marchant de telle sorte
   Qu'il fut en même temps au dernier Gloria
   Du chapelet, et puis devant la grande porte,
   Comme au plus beau dimanche, ouverte à deux battants.
   Il entre, mais ne voit point de flamme au dedans.
              
   Seulement, sur l'autel, comme pour un office,
   Six grands cierges brûlaient. ― « Sapristi ! mon garçon, 
   » M'a-t-il dit bien des fois, j'eus un fameux frisson,
   » Et je ne savais point si c'était mon service
   » Que l'on allait chanter ». Volontiers sur ses pas
   Il serait revenu, si, sans lui dire gare, 
   La porte de l'église avec un grand fracas
   Ne s'était refermée. Alors il se prépare 
   Pour le pire, attendant ce qui va se passer.
   Il sentir dans son corps tout son sang se glacer. 

   L'horloge ayant sonné devers la sacristie
   Lentement douze coups, quand il vit dans le choeur
   Un prêtre avancer. La tête était partie
   D'avec le corps. « J'étais dans le banc du seigneur,
   » me dit toujours mon oncle, et je vis qu'à la place
   » Du visage, il avait un nuage léger, 
   » Quelque chose de gris, enfin comme une trace
   » De fumée ou d'encens ». Mais ce prêtre étranger, 
   Et bien étrange aussi, portait une chasuble
   Du plus beau violet. Rarement on s'affuble
   Aussi bien sans sa tête. Et pour lors, sur l'autel
   Il plaça le calice, il ouvrit son missel, 
   Et puis, en descendant, à mon oncle il fit signe, 
   Disant : Introibo ad altare Dei. 
   Mais l'autre ne bougea. N'étant pas obéi, 
   Le prêtre s'en alla d'une façon bénigne,
   Comme un homme qu'on chasse et qui l'a mérité...

   C'était un écolier du petit séminaire, 
   Mon oncle, et qui savait répondre à l'ordinaire
   De la messe très bien. Il fut donc irrité
   Contre lui-même un brin d'avoir été si lâche
   Et si peu complaisant : « Il faudra que je tâche
   » De réparer cela, je reviendrai demain,
   » Se dit-il aussitôt ; mais trouvons un chemin
   » Pour sortir au plus vite. Allons ! par la fenêtre
   » Du vestiaire on peut sauter dehors peut-être ;
   » Et derrière l'autel la porte m'y conduit : 
   » Elle est ouverte encore. C'est par là que s'enfuit
   » Ce malheureux curé ; puis, si je le rencontre, 
   » Nous nous expliquerons ; je n'ai rien à l'encontre
   » De ce pauvre monsieur : s'il fallait en vouloir
   » À tous les gens que l'on voit ayant perdu la tête,
   » On n'aurait plus d'amis, et ce serait trop bête ». 

   Il partit comme un trait ; mais au fond du couloir
   La porte était fermée. Il fallut dans l'église
   Demeurer jusqu'au jour. Sur la muraille grise
   ― Les cierges de l'autel s'étant soufflés tout seuls,
   On pouvait voir errer, comme autant de linceuls, 
   Les bizarres reflets de la lampe blafarde. 
   Dans une telle obscurité , plus et plus on regarde, 
   Plus on trouve partout de menaçants objets. 
   En son tableau, la Vierge au fond de la chapelle,
   Si divine au grand jour, si riante et si belle, 
   Paraissait bien sévère ; et, sinistres sujets, 
   Les martyrs, tout armés, dans leurs niches profondes
   Semblaient, pour la plupart, des gens peu rassurants. 
   Les chérubins rosés, aux chevelures blondes, 
   Bons enfants d'ordinaire, avaient l'air très méchants. 
   La voûte bleue aux étoiles dorées,
   La plus riche, je crois, de toutes nos contrées,
   Comme un drap mortuaire était du plus beau noir. 
   Ce qui par-dessus tout n'était pas drôle à voir,
   C'était bien le navire à l'antique structure, 
   Qui promenait son ombre, à la nef suspendu.* 
   On eût dit quelque objet affreux par la nature,
   Araignée aux longs bras, squelette de pendu, 
   Tout ce que vous voudrez de plus abominable. 
   Puis, c'était un silence à vous faire mourir : 
   On aurait entendu, dans l'église, courir
   Une souris. Alors, près de la sainte table,
   Mon oncle se plaça, tout tremblant, à genoux, 
   Priant de tout son coeur pour lui-même et pour nous, 
   Pour le prêtre sans tête, et pour les saintes âmes
   Du purgatoire en masse, aussi pour ses parents,
   Pour tous les bons chrétiens, tant savants qu'ignorants, 
   Pour gens de tous les métiers, même les plus infâmes,
   Inventant, j'en suis sûr, mille dévotions,
   Et prenant devant Dieu des résolutions
   Qu'il sut tenir depuis. ― Sachez que, par la suite, 
   Il devint prêtre, et, bien pire que ça, jésuite. 

   Pour tous en général, pour cela, pour ceci, 
   Et je crois, sans mentir, qu'il y prierait encore,
   Sans un sommeil de plomb qui, juste avant l'aurore,
   Vint le surprendre enfin. Il fut tout ébahi
   D'entendre Introibo ad altare Dei 
   Saluer son réveil. Mais il n'eut pas d'angoisse : 
   C'était la voix d'un prêtre ayant sa tête à lui, 
   Et tête qui pensait pour toute la paroisse ; 
   C'était, sans le nommer, le curé d'aujourd'hui. 
   Donc, mon oncle entendit dévotement sa messe, 
   Puis il fut le trouver, lui disant à confesse
   Tout ce qu'il avait vu. ― « C'est très bien, mon enfant, 
   » Il faudra soulager ce pauvre revenant ; 
   » Le bon Dieu le permet. Je le ferais moi-même,
   » À votre charité s'il n'avait eu recours. 
   » Je serai là, tout prêt à vous porter secours,
   » Si de l'esprit du mal c'était un stratagème ». 

   Par le bedeau, le soir, dans l'église conduit,
   Mon oncle avait repris son poste avant minuit,
   Tout seul. Il entendait, dans le vieux vestiaire,
   Le curé récitant rondement son bréviaire.
   Quand l'heure fut venue, il vit une lueur
   Passer près de l'autel, et voilà que s'allume
   Un cierge, et puis un autre. À tout l'on s'accoutume :
   J'avais cette fois-là, dit-il, beaucoup moins peur ; 

   Et sans trop m'effrayer les douze coups sonnèrent, 
   Et le prêtre sans tête entra bien lentement,
   Et me fit signe encore, mais plus timidement,
   D'avancer dans le choeur ; et les cierges donnèrent
   Une lueur plus vive au moment où je fus
   Près de lui prendre place. Il avait l'air confus
   Tout d'abord, mais sa voix tremblante et sépulcrale
   Se raffermit bientôt ; à plus court intervalle
   Venait chaque verset, puis j'étais moins transi,
   Il prenait du courage et m'en donnait aussi. 
   Je répondais plus haut ; je servis les burettes,
   Sans craindre d'approcher mes mains de ses manchettes.

   Puis l'église soudain sembla se transformer ; 
   Et l'on voyait partout des cierges s'allumer ; 
   La Vierge dans son cadre avait l'air plus heureuse,
   Et se penchant vers nous, souriait gracieuse. 
   Les petits chérubins gazouillaient tendrement ;
   Ils se parlaient entre eux dans un très beau langage
   Qui n'était pas français ni latin davantage. 
   La voûte transparente avait l'air de monter
   Par degrés vers le ciel, les murs de s'incruster
   D'agate, de porphyre et d'opale et le reste,
   Comme on dit de ceux de la cité céleste.

   L'orgue rendait tout seul des sons harmonieux.  
   Et, quand vint le Sanctus, de douces symphonies 
   Descendirent d'en haut. Comme aux cérémonies
   Des plus grands jours, l'encens le plus délicieux
   Sortait je ne sais d'où. Le prêtre, plus agile,
   Avait la voix sonore. Au dernier évangile, 
   Au mot veritatis, il se tourna vers moi.
   Me laissant voir en face un radieux visage,
   Il me dit : « Mon enfant, merci pour ton courage. 
   » Le bon Dieu saura bien récompenser ta foi...
   » Je monte en Paradis... Pour expier l'offense
   » D'avoir été distrait et léger à l'autel,
   » J'ai, pendant cinquante ans, attendu la présence
   » D'un servant qui voulût me faire aller au ciel,
   » En priant avec moi »... Mon oncle ne put dire 
   Comment tout le mystère à la fin s'acheva ; 
   Car au milieu du choeur le curé le trouva
   Dans un état d'extase, et puis dans un délire
   Qui dura plusieurs jours. N'entendant rien du tout,
   Son bréviaire fini de l'un à l'autre bout, 
   Ne sachant que penser de tout cela en somme,
   Il venait au secours de ce pauvre jeune homme. 
   Il ne vit dans l'église aucun signe nouveau,
   Et se dit que le mal était dans le cerveau
   De l'écolier. Plus tard, connaissant mieux l'affaire,
   D'un miracle il trouva que la preuve était claire. 
   C'est ce que m'a dit mon oncle, et je l'ai toujours cru...

   Légendes, doux récits, qui berciez mon enfance, 
   Vieux contes du pays, vieilles chansons de France, 
   Peut-être un jour, hélas ! vos accents ingénus
   De nos petits neveux ne seront plus connus. 
   Vous vous tairez, ou bien l'écho de votre muse
   Ira s'affaiblissant partout où l'on abuse
   De ce grand vilain mot, si plein d'illusion,
   Et trop long pour mes vers : civilisation. 

   Ô poèmes naïfs, dont le peuple est l'auteur,
   Légendes que transmet à la folle jeunesse, 
   Avec un saint amour, la prudente vieillesse,
   Votre charme est surtout aux lèvres du conteur,
   Et, malgré votre nom, il faut bien vous le dire, 
   On ne vous croira plus lorsqu'on pourra vous lire ! 

                      Pierre-Joseph-Olivier Chauveau (1877) 



Tiré de : Abbé Antonin Nantel, Les fleurs de la poésie canadienne, quatrième édition, Montréal, Librairie Beauchemin, 1912, p, 45-51. 

* « À propos du petit navire que l'on voyait autrefois suspendu dans la nef des églises, on a dit qu'il représentait la barque de Pierre ou le vaisseau de l'Église, ou qu'il était une sorte d'ex-voto en souvenir de la destruction de la flotte anglaise aux Sept-Îles qu'on attribuait à une insigne protection de la sainte Vierge » (Antonin Nantel).  

Pour en savoir plus sur P.-J.-O. Chauveau, cliquer ICI.

Vues ancienne (Source : Répertoire du patrimoine culturel du Québec) et récente (Wikipedia)
de l'église de L'Islet, où se déroule la légende racontée par P.-J.-O. Chauveau.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Le choeur de l'église de l'Islet, dont la construction date de 1768.

(Source : TripAdvisor ; cliquer sur l'image pour l'agrandir) 

Les fleurs de la poésie canadienne,
d'où est tiré le conte poétique
La Messe de Minuit à L'Islet.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir) 

P.-J.-O. Chauveau est l'un des personnages
les plus méconnus de l'histoire du Québec, même
s'il mérite davantage notre reconnaissance.
On en sera convaincu en lisant le bel ouvrage
biographique signé Hélène Sabourin, que l'on
peut commander dans toute bonne librairie.
Pour information, cliquer ICI.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir).


Procurez-vous l'un des quelques exemplaires encore disponibles 
de Nos poésies oubliées, un volume préparé par le concepteur 
du carnet-web des Poésies québécoises oubliées, et qui présente
100 poètes oubliés du peuple héritier de Nouvelle-France, avec
pour chacun un poème, une notice biographique et une photo
ou portrait. Pour se procurer le volume par Paypal ou virement 
Interac, voyez les modalités sur le document auquel on accède
en cliquant sur l'image ci-dessous. Pour le commander par
VISA, cliquer ICI.