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samedi 7 août 2021

Pourquoi mon âme est-elle triste ?

François-Xavier Garneau (1809-1866)

(Source : Musée national de la civilisation ;
fonds d'archives du Séminaire de Québec)




                                         I


   Ton ciel est pur et beau ; tes montagnes sublimes
   Élancent dans les airs leurs verdoyantes cimes ;
   Tes fleuves, tes vallons, tes lacs et tes coteaux
   Sont faits pour un grand peuple, un peuple de héros.
   À grands traits la nature a d'une main hardie
   Tracé tous ces tableaux, œuvres de son génie.
   Et, sans doute qu'aussi, par un dernier effort,
   Elle y voulut placer un peuple libre et fort, 
   Qui pût, comme le pin, résister à l'orage,
   Et dont le fier génie imitât son ouvrage.

   Mais hélas ! le destin sur ces hommes naissants
   A jeté son courroux et maudit leurs enfants.
   Il veut qu'en leurs vallons, chassés comme la poudre,
   Il ne reste rien d'eux qu'un tombeau dont la foudre
   Aura brisé le nom que l'avenir, en vain,
   Voudra lire en passant sur le bord du chemin.
   De nous, de nos aïeux la cendre profanée
   Servira d'aliment au souffle de Borée ;
   Nos noms seront perdus et nos chants en oubli,
   Abîme où tout sera bientôt enseveli.

                                         II

   Ainsi chantait ma muse et sa lyre plaintive,
   Comme le vent du soir, murmurait sur la rive ;
   Mais les échos muets étaient sourds à sa voix.
                   Et le peuple qu'autrefois
   Enthousiasmaient ses chants, enivrait son histoire,
                   Peu soucieux de sa gloire,
   S'endormait maintenant pour la première fois.
                   Hélas ! dans son insouciance
   Il passe comme un bruit qu'on oublie aussitôt :
   Rien de lui ne dira son nom ni sa puissance ;
                   Il s'éteindra comme un flot
                   Qui se brise sur le rivage,
                   Sans même à l'œil du matelot
                   Laisser empreinte son image. […]

   L'étranger cherche, en vain, un nom cher à la science.
   Notre langue se perd, et dans son indigence
   L'esprit, ce don céleste, étincelle des Dieux,
   S'éteint comme une lampe, ou comme dans les cieux
   Une étoile filante au funeste présage. 
   Déjà, l'obscurité nous conduit au naufrage ;
   Et le flot étranger envahissant nos bords,
   De nos propres débris enrichit ses trésors.

   Aveuglés sur le sort que le temps nous destine,
   Nous voyons sans souci venir notre ruine.
   Ô peuple subjugué par la fatalité,
   Tu sommeilles devant l'oracle redouté.
   Il rejette ton nom comme un arbre stérile
   Que l'on veut remplacer par un scion fertile.
   Il dit : laissons tomber ce peuple sans flambeau,
                   Errant à l'aventure ;
   Son génie est éteint, et que la nuit obscure 
                   Nous cache son tombeau.

                                        III

   Pourquoi te traînes-tu comme un homme à la chaîne,
   Loin, bien loin du siècle, où tu vis en oubli ?
   L'on dirait que vaincu par le temps qui t'entraîne,
   À l'ombre de sa faux tu t'es enseveli !
                   Vois donc, partout, dans la carrière,
                   Les peuples briller tour à tour,
                   Les arts, les sciences et la guerre
                   Chez eux signalent chaque jour.

                   Dans l'histoire de la nature,
                   Audubon porte le flambeau ;
                   La lyre de Cooper murmure,
   Et l'Europe attentive à cette voix si pure
                   Applaudit ce chantre nouveau. […]

   Mais toi, comme ta mère, élève à ton génie
            Un monument qui vive dans les temps ;
            Il servira de fort à tes enfants,
   Faisant par l'étranger respecter leur patrie.

   Cependant, quand tu vois au milieu des gazons
   S'élever une fleur qui devance l'aurore,
            Protège-la contre les aquilons
            Afin qu'elle puisse éclore. 
   Honore les talents, prête-leur ton appui ;
            Ils dissiperont la nuit
            Qui te cache la carrière :
   Chaque génie est un flot de lumière.

                                        IV

   Ô peuples fortunés ! ô vous dont le génie
   Au monde spirituel découvrit jusqu'aux Dieux,
   Qui brillez dans les temps comme l'astre des cieux,
   L'esprit est immortel, et chaque œuvre accomplie
   Par sa divine essence est et sera toujours ;
   Dieu même n'en saurait interrompre le cours.
   Ainsi Rome et la Grèce éternisant leur gloire,
   À l'immortalité léguèrent leur mémoire. 
   L'Europe rajeunie, instruite à leurs leçons,
   Poursuivit les travaux des Pline, des Platon ; 
   Et l'homme, remontant ainsi vers la nature,
   Élève au créateur toujours la créature.

   Mais pourquoi rappeler ce sujet dans mes chants ?
   La coupe des plaisirs effémine nos âmes ;
   Le salpêtre étouffé ne jette point de flammes :
           Dans l'air se perdent mes accents. 

   Non, pour nous plus d'espoir, notre étoile s'efface
   Et nous disparaissons du monde, inaperçus.
   Je vois le temps venir, et de sa voix de glace
           Dire : il était, mais il n'est plus.

   Ma muse, abandonnée à ces tristes pensées,
   Croyait déjà rempli pour nous l'arrêt du sort,
   Et ses yeux parcourant ces fertiles vallées
   Semblaient à chaque pas trouver un champ de mort.

   Peuple, pas un seul nom n'a surgi de ta cendre ;
   Pas un, pour conserver ton souvenir et tes chants,
           Ni même pour nous apprendre
   S'il existait depuis des siècles ou des ans. 

   Non ! tout dort avec lui : langue, exploits, nom, histoire ;
   Ses sages, ses héros, ses bardes, sa mémoire,
   Tout est enseveli dans ces riches vallons
   Où l'on voit se courber, se dresser les moissons.
   Rien n'atteste au passant même son existence ;
   S'il fut, l'oubli le sait et garde le silence. 

                               François-Xavier Garneau (1837)



Tiré de : Le Répertoire national, volume 2, deuxième édition, Montréal, J. M. Valois et Cie Libraires-Éditeurs, 1893, p. 48-51 ; Poésies de François-Xavier Garneau, éditions critique établie par Yolande Grisé et Paul Wyczynski, Québec, Presses de l'Université Laval, 2012, p. 169-172. Le poème, dont le titre original est « Au Canada » (le titre choisi ci-haut en est le sous-titre), est paru pour la première fois le 10 février 1837 dans le journal Le Canadien.

De François-Xavier Garneau, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : L'hiver et La coupe.

Explication du poème : 

   « L'année 1837 marque une étape décisive dans la vie de Garneau, témoin privilégié d'une époque mouvementée. Présent aux assemblées populaires et membre de comités formés pour examiner et appuyer les revendications des Canadiens lésés par les abus du pouvoir colonial (les Quatre-vingt-douze Résolutions), l'homme, qui a désormais charge d'âmes, est déterminé à donner aux siens un avenir digne de ce nom. Une situation politique qui se détériore, les tensions qui montent entre les membres du Parti patriote, le silence de Londres qui tarde à répondre aux demandes des Canadiens, tout le presse d'agir et de s'engager sur un terrain adapté à son tempérament et à ses aptitudes intellectuelles.
   Au tournant des années 1830, grâce à ses lectures et à ses voyages, il a vu, côtoyé et apprécié aux États-Unis et en Europe des hommes, des monuments et des ouvrages qui l'ont vivement impressionné et lui ont ouvert les yeux non seulement sur les chefs-d'œuvre des Anciens, mais sur les réalisations intellectuelles, artistiques et scientifiques de son époque. En ces heures agitées au plan politique et social, Garneau rêve d'accomplissements semblables pour le Bas-Canada, et lui-même. À ce moment crucial pour l'avenir de sa patrie, de sa famille et de sa personne, il décide d'orienter ses forces vers une cible maîtresse et, dans le conflit qui se prépare, choisit délibérément son camp : la plume sera son arme et l'histoire son champ de bataille. 
   Son poème « Au Canada »  [ci-haut retitré par son sous-titre] sert en quelque sorte d'entrée en matière à ses premiers écrits historiques livrés à la publication. Mais le poète n'ignore pas les difficultés de l'entreprise, comme l'atteste son ode patriotique où le moraliste se désole du peu d'attrait que la vie de l'esprit exerce sur ses compatriotes. 
  Garneau s'alarme de l'indifférence et de l'insouciance des Canadiens envers les œuvres du génie humain et regrette qu'ils tardent à s'illustrer dans les sciences. Il déplore l'affaiblissement de la langue française et de la dégradation de la situation économique, qui mine les efforts. Il met en garde contre l'ignorance (« ce peuple sans flambeau ») et les plaisirs qui affaiblissent la volonté et mènent à la ruine. Il dénonce l'apathie et la léthargie qui vouent le peuple à l'insignifiance et à l'inexistence. Il exhorte les Canadiens à cultiver et à encourager les talents, comme le font les Américains.
   Au terme de ce sombre bilan, le spectre de la disparition et de l'oubli hante le poète, mais pousse le futur historien à se mettre au travail : le 15 février 1837 [soit cinq jours après la publication du poème ci-haut], Garneau commence à publier dans Le Canadien une série de récits historiques, prélude à son Histoire du Canada (1845) ».
Tiré de : Poésies de François-Xavier Garneau, par Yolande Grisé et Paul Wyczynski, Québec, Presses de l'Université Laval, 2012, p. 312-113).


Pour en savoir plus sur François-Xavier Garneau, 
voyez le grand discours que Pierre-J.-O. Chauveau, 
ami intime du poète-historien et premier Premier 
ministre du Québec, livra lors de la cérémonie de 
dévoilement de son monument funéraire à Québec, le 
15 septembre 1867, en cliquant sur l'image suivante :


Le poème Au Canada, retitré ci-haut par son sous-titre Pourquoi mon âme est-elle
triste
?, de François-Xavier Garneau, est tiré de la deuxième édition du Répertoire
national (1893). Il fait également partie du volume des poésies complètes de
Garneau publié pour la première fois en 2012, et que l'on peut encore se
procurer dans toute bonne librairie. Pour informations, cliquer ICI.

(Cliquer sur l'image pour l'élargir)


En 1966, pour souligner le centième anniversaire de la 
mort de François-Xavier Garneau, est paru un ouvrage 
collectif sur les aspects littéraires de son œuvre. Pour 
lire l'étude d'Odette Condemine intitulée « F. X Garneau, 
poète », cliquer sur la couverture du livre : 



En 1920, dans une conférence à la bibliothèque Saint-Sulpice
de Montréal, Henri d'Arles (né Beaudet), prêtre, homme de 
lettres, historien et premier critique d'art au Canada français, 
faisait écho aux tourments de Garneau concernant l'apathie 
culturelle et intellectuelle des Canadiens-français. On peut 
considérer qu'en 2021, ceux que depuis 1960 l'on appelle 
les Québécois n'ont pour la plupart encore rien compris, et
cela, au point où l'on peut percevoir une portée dramati-
quement prophétique dans le poème ci-haut de Garneau.

Pour lire le texte intégral de cette conférence d'Henri
d'Arles intitulée « La culture française », cliquer sur 
l'illustration suivante : 



Procurez-vous l'un des quelques exemplaires encore disponibles 
de Nos poésies oubliées, un volume préparé par le concepteur 
du carnet-web des Poésies québécoises oubliées, et qui présente
100 poètes oubliés du peuple héritier de Nouvelle-France, avec
pour chacun un poème, une notice biographique et une photo
ou portrait. Pour se procurer le volume par Paypal ou virement 
Interac, voyez les modalités sur le document auquel on accède
en cliquant sur l'image ci-dessous. Pour le commander par
VISA, cliquer ICI.


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samedi 5 décembre 2020

La Coupe

François-Xavier Garneau (1809-1866)

(Source : Michel Lessard, Québec éternelle, p. 118)




       (Premier poème d'inspiration napoléonienne au Canada français ; Garneau
        y fait parler Napoléon 1er, vaincu, prisonnier sur l'île Sainte-Hélène)



   Les monarques naguère étonnés de ma gloire,
               En foule inondaient mon palais.
   Mais alors dans mes mains je tenais la victoire ;
   Clio n'a rien d'égal à mon nom dans l'histoire,
   Et je faisais trembler les rois quand je parlais.
               L'Europe entière a connu ma puissance.
   Ma cour éclipsait tout de sa magnificence. 
   D'un seul mot je créais des peuples et des rois.
                          Eh ! je soupire
                          Non pour l'empire,
   Mais pour tout ces héros qui s'armaient à ma voix.

   Tout est perdu ; le sort, enfant de la nature,
               De sa foudre a frappé mon front ;
   Ah ! simulacre vain ! ton nom seul on murmure.
   Que ne peux-tu d'un lâche encor venger l'injure ?
   Ton bras chargé de fers laisse impuni l'affront.
               Ta foudre est là couverte de poussière ;
   Qu'est devenue hélas ! ma puissance première ?
   Tel on voit un lion, mourant percé de coups,
                          Qu'un chien outrage,
                          Muni de rage,
   En regardant son sang bouillonner de courroux.

   Enchaîné sur ce roc que la mer environne,
               Où gronde l'Autan courroucé ;
   Un jonc noir est mon sceptre, une pierre mon trône ;
   Et la nue enflammée, en passant, me couronne.
   Par un vil geôlier je me vois offensé.
               Barbare Low, cruel à l'indigence,
   Tu refuses du pain aux vieux héros de France.
   Bertrand, prends cette coupe où tu bus tant de fois, 
                          Ô perfidie !
                          Chère patrie,
   Que ne puis-je aujourd'hui venger tes vieux exploits. 

   Ô Coupe ! que souvent de ses lèvres riantes
               Le monarque a touché tes bords ;
   En versant le nectar sur nos palmes brillantes,
   Elle reverdissait en leurs feuilles naissantes
   Et resserrait toujours les nœuds de nos accords.
               Brise ce vase, emblème de ma gloire ;
   Et tu diras aux rois traîtres à ma mémoire,
   Que je ne l'ai vendu que pour un peu de pain,
                          Moi dont l'Étoile
                          Perça le voile
   De l'oubli qui cachait leur nom et leur destin. 

   Bertrand, prends cette coupe, efface aussi ces armes ; 
               Elles ont déjà trop été ;
   Elles qui remplissaient tout l'univers d'alarmes.
   Mais pourquoi ces soupirs... tu verserais des larmes !
   Viens, viens, sèche ces pleurs ; oui, la postérité
               À nos exploits saura rendre justice.
   Et nos vainqueurs cruels à qui tout fut propice,
   Trouveront en tremblant des juges scrutateurs ;
                          L'or d'Angleterre,
                          Et mon tonnerre
    Quoique inégaux seront alors compétiteurs. 

                 François-Xavier Garneau (Québec, juillet 1930)



Tiré de : Poésies de François-Xavier Garneau, texte établi et annoté par Yolande Grisé et Paul Wyczynski, Québec, Presses de l'Université Laval, 2012, p. 122-123. 

De François-Xavier Garneau, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : L'Hiver et Le voyageur. 

Le poème La Coupe, ci-haut, est tiré du recueil
Poésies de François-Xavier Garneau, paru en
2012. On peut le commander dans toute bonne
librairie. Pour informations, cliquer ICI. 

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Pour une étude exhaustive du poème ci-haut, cliquer sur 
l'image ci-dessus afin d'accéder au texte de Yolande Grisé,
intitulé "Un poète à vocation d'historien : La Coupe de 
François-Xavier Garneau", paru dans l'ouvrage collectif 
du Nord, paru en 2012 aux Presses de l'Université Laval :


En septembre 2020 est parue la première
biographie complète de François-Xavier
Garneau, par Patrice Groulx. On peut la
trouver dans toute bonne librairie. Pour
de plus amples informations, cliquer ICI.
 


Pour en savoir plus sur François-Xavier Garneau, cliquer sur
l'image ci-dessous pour découvrir le discours que prononça
 sur sa tombe, le 15 septembre 1867, son ami Pierre-J. O. 
Chauveau, alors premier ministre du Québec : 



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mercredi 18 décembre 2019

Le voyageur

François-Xavier Garneau (1809-1866)

(Source : Québec éternelle : promenade
photographique dans l'âme d'un pays
, p. 118)



                                                  ÉLÉGIE (extraits)


   Le murmure des flots qui blanchissent ces bords,
   Et la brise du soir cadençant ses accords ;
   La douteuse clarté de l'astre du silence
   Effleurant les coteaux, les bois, la mer immense,
   Tout réveille dans moi de pieux souvenirs,
   Et mon âme en planant s'enivre de désirs.
   L'amant ou l'exilé, le bonheur, la misère, 
   Chacun a ses échos dans ce lieu solitaire. 
   Heureux celui qu'embrase un désir joyeux,
   Naguère je goûtais ce nectar précieux,
   Mais errant aujourd'hui sur la terre étrangère,
   Sans parents, sans patrie, oublié des humains,
   À l'écho de douleur j'adresse mes refrains ;
              La nuit seule entend ma prière. 

   Ô toi qui de l'amour bus le philtre enchanteur,
   Ou qu'abreuve à longs traits la coupe du malheur, 
              Poursuis les concerts de ta lyre :
   La nature propice en ces lieux les inspire,
              Et les zéphyrs te répondront en chœur.

   Hélas ! dans quel climat le ciel te fit-il naître ?
   Quel destin malheureux, quel orage peut-être
              Contre toi souleva ses flots ?
   D'un joug pesant fuis-tu l'ignominie,
              Ou de ton fatal génie
   Suis-tu l'astre, entraîné par des sentiers nouveaux ?

              Le bonheur file en silence
              Les jours de l'humble berger ; 
              Le toit qui vit sa naissance
              Ne le vit pas s'enfuir à l'étranger.

   Content du sort, chéri de sa bergère,
   En vain roule aux cités le char ambitieux,
   Dormant en paix sous la douce chaumière,
   Il méprise des rois les palais orgueilleux. 
   Que n'ai-je, comme lui, dans le hameau paisible,
   Su choisir un séjour aux chagrins inconnus !
   Savourant le bonheur d'une épouse sensible,
              J'eus partager l'amour et la vertu. 

   Mais d'un astre fatal éprouvant l'influence, 
   J'errai contre mon gré bien loin sous d'autres cieux.
   Je disais : je verrai le soleil et la France
              Et le tombeau de mes aïeux. 

   Je laissai donc ces bords où, profonds et sublimes,
   Roulent du Saint-Laurent les flots majestueux ;
   J'entends encore gronder dans les sombres abîmes
   Du fier Montmorency les rochers écumeux. 
   Mes yeux suivaient de loin les murailles superbes
   Qui portent jusqu'au ciel leurs créneaux foudroyants.
   Et les rayons du soir glissaient, comme des gerbes,
              Sur les toits éblouissants.
   Ô toi, fière cité, reine de ma patrie, 
   Combien dut ce moment me coûter de douleur ! 
              À ces pensers... ma paupière attendrie
              Ne peut retenir ses pleurs.

   J'ai vu de l'Océan les vagues agitées
   Que pressaient d'Aquilon les ailes irritées.
   Puis j'ai vu de Paris les palais somptueux,
   Et le dôme superbe élancé jusqu'aux cieux.
              Sur la colonne triomphale 
   J'ai vu de vieux guerriers relire leurs exploits ;
   J'ai vu le lieu funèbre où repose des rois
              La cendre sépulcrale ;
   Mais rien du Canada n'éteint le souvenir : 
   J'y trouvais le passé, j'y voyais l'avenir.
   En vain Londres à mes yeux déployait sa richesse,
   Son faste, sa splendeur, d'un factice bonheur
              La perfide ivresse,
   Mon âme n'y trouvait qu'un charme empoisonneur.

   Où sont ces jours quand, sous l'ombre d'un chêne,
   Je fredonnais un rustique refrain ?
   L'amour guidait mes doigts, et la timide Hélène
   En rougissant sentait gonfler son sein. 

   Mais, comme un doux rayon au milieu d'un orage
              Frappe l'œil du voyageur,
   Ce tendre souvenir perce en vain le nuage
              Qui pèse encore sur mon cœur. [...] 

   Mais pourquoi de mon cœur augmenter la tristesse ?
   De ces illusions, noirs enfants de la nuit, 
              Chassons l'ombre qui me poursuit ; 
   Lyre, répète encor tes accents d'allégresse,
              Et dérobe mon âme à l'ennui. 

   Oui, je verrai ces champs où rêvait ma bergère ;
   Du limpide ruisseau j'écouterai la voix ; 
   Et sous le pin touffu qui vit naître mon père
              Je chanterai mes refrains d'autrefois.

              Aux premiers rayons de l'aurore
              Qui brilleront à l'orient, 
              Je poursuivrai de l'œil encor
              L'astre des nuits dans l'occident.

   L'airain sonore au clocher du village,
   En répondant à l'hymne du matin,
   Réveillera par son divin langage
   Ces sentiments qui charmaient tant mon sein.

   Et sous l'ormeau, voisin du toit champêtre,
   Aux pas légers qu'accorderont mes chants,
   Je mêlerai les récits que fait naître
   Le Dieu jaloux du bonheur des amants.

              De la rive où le flot expire
              J'écouterai le vieux pêcheur ; 
              Sa voix que le silence inspire
              A des airs qui charment le cœur.

   Mes doigts harmonieux animeront ma lyre,
   Dont la corde souvent chantera nos exploits.
   Et quand l'âge viendra refroidir mon délire,
              Assis à l'ombre d'un bois,
   Mes chants plus doux plairont au folâtre Zéphire.

                  François-Xavier Garneau (Londres, 1832)



Tiré de : Le Répertoire national, tome 1, deuxième édition, Montréal, J. M. Valois & Cie, libraires-éditeurs, 1893, p. 239-243. Pour lire et télécharger le poème complet dont des extraits sont présentés ci-haut, cliquer sur cette image : 



Pour en savoir plus sur 
François-Xavier Garneau, 
cliquer sur cette image : 



Le poème Le voyageur, ci-haut, de 
François-Xavier Garneau, est tiré du
 tome premier du Répertoire national, 
deuxième édition de 1893.


(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Les poésies de François-Xavier Garneau
ont été réunies dans ce volume que l'on
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librairie. Informations ICI.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)