jeudi 5 juillet 2018

À Percé

William Chapman (1850-1917)
(Source : BANQ)




   Nous sommes sur le fier plateau du Mont Sainte-Anne.
   Devant nous, vers le sud, dans la mer calme et plane,
   D'où semble s'élever un suave sanglot,
   Ainsi qu'un colossal et muet cachalot
   Émergeant des flots bleus, l'île Bonaventure
   Profile vaguement son contour qui s'azure
   À travers les réseaux d'un brouillard opalin,
   Teinté des feux pâlis du jour à son déclin. 

   Alentour, par milliers, margaulx, mauves, marmettes,
   Grèbes, macreuses, gods, cormorans et mouettes
   Tourbillonnent, pendant que plus bas, vers le nord,
   Sur des bateaux mouillés dans l'onde qui s'endort
   En caressant leurs flancs de ses baisers d'écume,
   Maints pêcheurs vont tirant, penchés sur l'eau qui fume,
   Le poisson que le Golfe agglomère en son lit. 
   En deçà, près du bord, voisin du mont Joli,
   Comme un vaisseau géant qui serait de calcaire
   Et tournerait son large éperon vers la terre,
   Entouré de brisants, le fameux Roc Percé
   Dresse orgueilleusement son sommet élancé,
   Et, sous le vol bruyant de lourds oiseaux sans nombre,
   Mire au cristal des eaux l'arche géante et sombre,
   Ouverte dans son flanc poreux et lézardé
   Par les constants assauts du grand flot débordé. 

   À droite, en contre-bas de collines coquettes,
   Se dessinent les toits de blanches maisonnettes,
   Les replis de chemins bordés d'arbres ombreux,
   Des prés où des troupeaux de moutons et de boeufs
   Broutent, comme noyés dans l'herbe épaisse et haute. 
   À gauche, dominant tous les caps de la côte, 
   Les Murailles, rochers abrupts et sourcilleux,
   Semblent dans le lointain les pilastres des cieux,
   Et leur hauteur farouche et formidable écrase
   Les marins dont la barque approche de la base
   De ce cliff où déjà s'étend l'ombre du soir.
   En arrière, tout près, creusée en entonnoir, 
   La Grand' Coupe à la fois épouvante et fascine
   Le voyageur suivant, à travers la bruine
   Qui s'élève du gave à mille pieds sous lui,
   La route étroite et sombre, où nul rayon ne luit,
   Qu'on dirait cramponnée au tuf de la falaise
   Sous le couvert du pin, du cèdre et du mélèze.

   Presque à nos pieds, dans l'Anse au contour sinueux,
   Le long village, avec ses clochers somptueux,
   Ses toits souvent fouettés par la bise bourrue,
   Ses files de vignots où sèche la morue, 
   Resplendit des derniers reflets du soleil d'or
   Tombé dans les grands bois lointains du Labrador,
   Et fait de vingt maisons bruyamment animées
   Monter vers le ciel bleu de paisibles fumées
   Annonçant que bientôt les vieilles en bonnets,
   Devant les lourds sarments en feu sur les chenets,
   Pour les pêcheurs qu'un vent léger ramène aux grèves,
   Sur la table de lin mettront la soupe aux fèves. 

   Et, par-dessus les flots, par-dessus les forêts, 
   Les abîmes, les monts, les rocs et les guérets, 
   Le zénith ouvre, ainsi qu'une barrière immense,
   L'azur éblouissant d'un ciel de la Provence. [...]

                               William Chapman (1912)



Tiré de : William Champman, Les Fleurs de Givre, Paris, Éditions de la Revue des Poètes, 1912, p. 101-103.  Le poème À Percé a été couronné par l'Académie des Jeux floraux du Languedoc. 

Pour en savoir plus sur William Chapman, cliquer ICI

Les Fleurs de Givre, recueil de William Chapman
d'où est tiré le poème À Percé, ci-haut.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir )

Dédicace manuscrite de William Chapman dans
son recueil Les Fleurs de Givre et adressée
au poète Jean-Baptiste Caouette.
(Collection Daniel Laprès ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Maison à Cannes-de-Roches, près de Percé, où William Chapman
  composa les poèmes de son recueil Les Fleurs de Givre.
La photo date des années 1930. 
(Source : BANQ : cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Carte postale ancienne montrant le 
village de Percé et son légendaire rocher.
(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

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