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samedi 21 mars 2020

Campagnes laurentiennes : Printemps

Le dégel, un soir de mars, Arthabaska, 1913, de Marc-Aurèle Suzor-Coté.




   Quand le soleil d'avril, retrouvant son ardeur,
   Glisse ses rayons d'or sur l'immense blancheur
   Du disque bien-aimé que la voûte céleste
   Décrit sur les confins de notre sol agreste ;
   Quand la blonde lumière, entre le bleu du ciel
   Et le manteau tout blanc du vieux sol paternel,
   Épanche avec chaleur son âme généreuse
   Et verse ses rayons sur la terre frileuse,
   Aussitôt l'air perçant et rempli de froideur
   S'échauffe par degrés et reprend sa douceur.

   Sur la neige sans tache au front de ses grands voiles,
   Le soleil fait briller de petites étoiles.
   Des reflets cristallins, des jets de diamants,
   Palpitent de bonheur au baiser de l'amant. 
   Les atomes de neige, aux touches de la flamme,
   Nous paraissent revivre et s'animer d'une âme.
   Bientôt les grumeaux blancs, sous l'action du feu,
   Perdent de leur rigueur, s'amollissent un peu.
   Cette couche si froide, entassée, très solide,
   Se dissout lentement, puis devient tout humide
   En recueillant les pleurs qu'on voit d'abord perler
   Sous le rayon brillant qui les force à couler.
   Mais après quelques jours, tous les flots de ces larmes,
   Par le travail constant de leurs mouvements calmes,
   Forment, dans la blancheur, de gracieux ronds bleus
   Qui paraissent de loin semblables à des yeux. 

   Les arbres, réveillés, secouent leur blanche hermine
   Aux souffles du printemps qui s'avance et chemine.
   La couche de verglas, qui forme des glaçons,
   Découvre les vieux toits de nos bonnes maisons.
   Là-bas, dans la forêt, la sève de l'érable
   Compose goutte à goutte un sucre délectable, 
   Pendant que les ronds bleus deviennent des étangs
   Qui retiennent captifs les nombreux habitants.
   Bientôt, c'est une mer où la neige fondue
   N'offre plus la beauté de sa blancheur perdue.
   Mais en retour, le flot gracieux et rythmé 
   Honore de son chant le printemps bien-aimé,
   Tandis que le regard va sur les eaux limpides
   Qui transforment nos prés en des plaines liquides.

   Soudain, le vent du nord apporte son concours
   À qui ne peut tout boire et réclame secours.
   En peu de temps tous deux, d'une action commune,
   Nous découvrent la terre où gît notre fortune.
   Pour le cultivateur, c'est un moment vital,
   Après cinq mois d'hiver, de voir le sol natal.
   Il sourit de bonheur quand la terre s'éveille,
   Car depuis si longtemps elle dort et sommeille.
   Pendant ce long repos, un regain de vigueur
   A pénétré son corps et rajeuni son cœur. 
   De ce sein généreux que la sève féconde,
   S'épanche un flot vernal qui réjouit le monde.

   Puis, c'est un vrai concert nourri des plus beaux sons
   Que l'on offre à la terre en recevant ses dons,
   Pendant qu'elle fait naître une nouvelle vie
   Aux souffles créateurs de la saison bénie. 
   En revêtant ainsi des êtres demi-nus,
   On dirait que son âme et son cœur sont émus
   Par le fait d'être utile au monde qui désire,
   De lui rendre la joie où germe le sourire ;
   De le bénir encore au moyen des amours
   Que le printemps réveille aux feux de ses beaux jours.

   Mais au cœur des foyers, c'est un cri d'allégresse,
   Des échos de bonheur, un regain de jeunesse,
   Depuis que du printemps notre oiseau précurseur,
   Dans un ciel souriant, a montré sa couleur.
   La noire prophétesse, en bonne messagère,
   Va chercher tout au fond de sa gorge légère
   Un cri particulier que nous connaissons bien,
   Pour annoncer à tous que le printemps revient.

   Je ne puis l'expliquer, mais c'est une corneille
   Qui précède chez nous cette saison vermeille.
   Quand on va vu passer le volatile noir,
   C'est un signe certain qui fait naître l'espoir.
   La neige nous arrive, il s'envole et nous quitte ;
   Si la neige nous quitte, il nous revient bien vite.
   Peut-être que ce corps habillé de noirceur
   A le don singulier de chasser la blancheur.
   Cependant nous l'aimons, malgré qu'il soit sans grâce,
   Car le printemps nous reste et le sombre oiseau passe.
   Un mois plus tard, partout les foyers sont ouverts
   Pour entendre du ciel les gracieux concerts.
   Les oiseaux de retour babillent sur les branches
   Qu'ils avaient dû quitter avant les neiges blanches.

   La très douce lumière a toujours un baiser
   Que sur les jeunes plants elle va déposer ;
   Puis ses flots amoureux dans l'espace rayonnent,
   Variant leurs couleurs sur les fronts qu'ils couronnent.
   Sur le voile jauni dont le sol est couvert,
   D'un regard satisfait on voit poindre le vert ;
   D'abord très clairsemés de distance en distance,
   Ils reviennent nombreux et se groupent plus denses ;
   Ce sont les premiers fils du tissu moelleux
   Dont se pare la terre après les jours neigeux.

   Bientôt, par tout le sol, la nouvelle parure
   Déroule avec douceur sa splendide verdure,
   Formant dans notre plaine un immense tapis
   D'un gracieux velours, plat, égal et sans plis,
   Depuis le Saint-Laurent jusqu'aux pieds des montagnes
   Qui bornent l'horizon de nos grandes campagnes,
   Mais devient ondulante en gravissant les monts,
   Puis se courbe en guirlande au sommet de leur front.

   Les forêts ont repris leurs habits d'émeraude
   Qu'elles gardent toujours pendant la saison chaude.
   Sur d'autres petits plants, des bourgeons verts laiteux
   S'ouvrent tous par degrés à la chaleur des cieux.
   Ils feront dans dix jours un gracieux feuillage
   Qui couvrira le plant d'un vêtement volage.
   Sur les tendres gazons bondissent les troupeaux,
   Mêlant leurs cris de joie aux doux chants des oiseaux.
   Le courant du ruisseau, qui glisse sur la pente,
   Poursuit en babillant la route qui serpente.

   Oui, tout chante et s'anime aux souffles des zéphyrs,
   Et la terre et le ciel s'emplissent de plaisirs.
   C'est la saison bénie, inspirante et féconde
   Où, dans le sol vivant, germe le pain du monde.
   Les fermiers sont actifs à tracer les sillons
   Pour y semer les grains qui donnent les moissons.
   Plus d'un mois, chaque jour, ils suivent la charrue,
   Calculant chaque soir la route parcourue. 
   Le père, les enfants, tous mettent dans le sein
   De la terre un froment qui rend le monde sain.
   Semer, c'est avouer la force créatrice 
   Du Dieu qui fait germer sous sa main protectrice.
   Retirez-vous, semeurs, votre Père des cieux
   Veillera sur vos champs pour qu'ils soient généreux.

   Pour toi, joli printemps, miroir de ma jeunesse,
   J'ai composé ce chant que mon âme t'adresse.
   Car après chaque hiver, lorsque tu nous reviens,
   J'évoque avec amour des souvenirs anciens
   Au milieu des labeurs qui me font tant vieillir.
   Lorsque je te revois, je me sens rajeunir.
   Et si le poids des ans vers la tombe me penche,
   Tu viendras, j'en suis sûr, fêter ma tête blanche !

                                 Modeste Champoux (1917) 




Tiré de : revue Le pays laurentien, octobre 1917. 

Le poème Printemps, ci-haut, fait partie d'une série de quatre poèmes de Modeste Champoux, intitulée Campagnes laurentiennes, sur le thème des saisons. De cette série, les Poésies québécoises oubliées ont également publié : ÉtéAutomne et Hiver.

Pour en savoir plus sur Modeste Champoux, voyez la notice biographique et les documents sous son poème Petite barcarolle.


Modeste Champoux (1881-1918)

(Source : Les Eudistes)

Dédicace manuscrite de Modeste Champoux dans son
recueil La vieille maison - Petite barcarolle (1916)

(Collection Daniel Laprès ; 

cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Le poème Campagnes laurentiennes : Printemps,
ci-haut, a été publié dans le journal L'Étoile
du Nord
, de Joliette, puis dans le numéro 

d'octobre 1917 de la revue Le Pays laurentien
que l'on peut consulter 
ou télécharger gratuitement ICI.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Modeste Champoux est mort à l'âge de 37 ans de la pandémie de grippe
espagnole qui a frappé le monde il y a un siècle. Il est l'un des nombreux
gens de lettres du Québec qui ont été fauchés par ce fléau. La Presse a
fait état de son décès dans son édition du 12 décembre 1918. Il repose au
 cimetière de Chandler, en Gaspésie, où il était vicaire et où il est décédé.

(Sources : article BANQ ; photo Les Eudistes ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)


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du carnet-web des Poésies québécoises oubliées, et qui présente
100 poètes oubliés du peuple héritier de Nouvelle-France, avec
pour chacun un poème, une notice biographique et une photo
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samedi 21 décembre 2019

Campagnes laurentiennes : Hiver

Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté, Paysage d'hiver (Collines d'Arthabaska)

(Source : Wikipedia Commons)




   Les arbres dépouillés et les prés qui jaunissent,
   Aux premiers vents du bord, de frissons se remplissent. 
   L'automne bienfaisant qui vient de s'épancher
   Se fait plus égoïste et paraît se cacher. 

   Vers les lieux protégés, c'est la grande retraite,
   Car on connaît l'hiver et comment il nous traite.
   Avez-vous remarqué que l'automne mourant
   Confond toujours ses traits avec l'hiver naissant ?

   Que pendant plusieurs jours les deux saisons s'enlacent ?
   Que pour se rencontrer il faut qu'elles s'embrassent ?
   C'est un fait constaté, la frileuse saison,
   En saluant l'automne est douce et sans frissons.

   Leur séparation nous est imperceptible,
   Car l'automne s'en va de façon insensible.
   Mais leur dernier salut nous montre un peu d'aigreur,
   Un certain désaccord, un soupçon de rigueur.

   Peut-être que l'amour de capter notre culte
   Fait naître entre les deux cette petite lutte.
   L'ouvrage que l'hiver a fait pendant la nuit,
   L'automne, tout le jour, à dessein le détruit.

   Et réciproquement la saison à distance 
   Voit son travail glacé par celle qui s'avance.
   À la fin du combat notre hiver est vainqueur
   Et commence son règne avec moins de douceur.

   Cependant, le bétail, sur la plaine amaigrie,
   Ronge les derniers brins d'une herbe rabougrie.
   Mais enfin c'est trop peu ; les troupeaux affamés
   Reçoivent d'autres soins dans l'étable enfermés.

   Et les foyers, munis d'une double fenêtre,
   Attendent le frimas qui commence à paraître.
   Dans les poêles éteints, les feux sont allumés
   Pour réchauffer du toit les objets bien aimés.

   Pendant trois mois entiers, la bonté de leurs flammes,
   De leur regard d'amour, réjouira les âmes.
   Déjà dans les chemins le sol devient très dur ;
   De l'approche du froid c'est un signe très sûr.

   Enfin, voici qu'au ciel de grands nuages pâles
   Planent dans l'air frileux au gré des vents plus mâles.
   Oui, c'est vers la Toussaint, le jour béni des morts,
   Que notre Canada sous son linceul s'endort. 

   Quand de légers grains blancs envahissent l'espace
   Pour venir se poser sur la nature lasse,
   Leurs petits corps neigeux au début clairsemés,
   Après quelques instants se sont multipliés. 

   Sur la terre sans feu, bien des êtres grisonnent ;
   Dans la grande forêt, des arbres nus frissonnent.
   Il ne faut pas un jour avec tant de pâleur
   Pour recouvrir le sol d'une immense blancheur,
   Pour dérouler l'hermine aux formes onduleuses
   Sur les monts dénudés et les plaines frileuses.

   Soit colère ou dépit, le soleil, par trois fois, 
   Déchire avec fureur ce voile que tu vois.
   Il coupe du terroir l'habit qui le dérobe,
   Et plonge dans les eaux les lambeaux de sa robe.

   Mais le ciel protecteur répare le tissu
   Et force le soleil à s'avouer vaincu.
   Puis la fin de novembre apporte assez de neige
   Pour arrêter l'effort du déplaisant manège. 

   Nous sommes en hiver, saison de pureté 
   Où le monde en repos retrouve la santé.
   Soyez-en bien certains, la terre n'est pas morte
   Sous la blanche parure au fond qu'elle supporte.

   Mais elle vit encore et son profond sommeil
   Pour le printemps suivant prépare un doux réveil,
   Car avec ses frimas et sa toison fameuse,
   Notre hiver canadien a l'âme vigoureuse.

   Les piqûres du froid activent notre sang
   Et sont au corps chétif un tonique puissant.
   C'est un plaisir de voir, quand la neige est venue,
   Avec quel bel entrain notre cœur la salue.

   C'est un si beau coup d'œil, sous un ciel de cristal,
   De voir se dérouler le beau voile hivernal. 
   Mais afin d'en jouir il faut que des bordées
   Lui donnent l'épaisseur d'environ deux coudées.

   Sur ce front de candeur se forment des sillons,
   Par où les blancs foyers sont en relations.
   Et ces routes de glace et de neige remplies
   Que les traîneaux glissants ont bien vite durcies,

   Sont comme des liens qui rapprochent les cœurs, 
   Lesquels restent bien chauds au milieu des froideurs,
   En formant un réseau de luisantes artères,
   Où circulent la vie au sein des froids austères.

   Quand l'or des froids rayons met sa blonde couleur
   Entre un clair firmament et l'immense blancheur,
   Sur leurs jolis patins reluisants de peintures,
   Les gracieux traîneaux recouverts de fourrures,

   Avec leur carillon d'un beau rythme argentin,
   Pour chanter leur bonheur tout le long du chemin,
   Suivent légèrement les cavales fringantes
   Qui franchissent la plaine en courses élégantes.

   Leur haleine blanchit au sortir des naseaux,
   Pendant qu'une buée adhère aux noirs traîneaux.
   Au milieu de ceci quelques formes velues
   Bravent le froid piquant sous leurs robes poilues.
   Leurs membres protégés sont en sécurité,
   Tandis qu'en leurs poumons s'engouffre la santé.

   Ces plaisirs vigoureux font des blanches campagnes,
   Pendant les jours d'hiver, nos meilleures compagnes.
   Certains biens qu'en été nos cœurs avaient perdus,
   Par la neige des champs souvent leur sont rendus.

   Il arrive souvent que de longues tempêtes
   Suspendent les plaisirs de ces beaux jours de fêtes
   Et font chercher l'abri de nos toits protecteurs
   Contre les coups mortels des tourbillons rageurs.

   Quand la voûte du ciel a pris sa robe grise,
   Dont l'aspect menaçant provoque la surprise,
   Et voile du soleil le beau regard d'amour
   Au point de ne nous laisser qu'un faible demi-jour.

   On a recours aux soins de nos bonnes chaumières
   Dont le cœur toujours chaud écarte les misères.
   Bientôt le vent du nord rafale sur les toits
   Et lance jusqu'au ciel les plaintes de sa voix.

   La poudre de nos champs que son souffle soulève
   Devient comme un brouillard qui dans les airs s'élève.
   De l'épais firmament aux nuages neigeux
   Descendent de l'hiver les torrents orageux. 

   Par un cours opposé, ces fortes avalanches
   Mêlent dans les hauteurs leurs molécules blanches.
   Puis les vents déchaînés forment des tourbillons
   Qui se tordent dans l'air avec de grands frissons.

   Enfin, c'est la tempête en toute sa furie,
   Par la terre et le ciel pendant trois jours nourrie.
   Les blancs grumeaux, pressés par l'action des vents,
   Suspendent dans les airs leurs grands voiles mouvants
   Que l'aquilon déchire et, des pièces intactes,
   Élève en les pressant des murailles compactes
   Qu'il s'amuse à percer en poussant des clameurs
   Qui sont comme un écho de ses blanches fureurs.

   Quel tumulte effrayant, quelle horrible tourmente !
   Le ciel est désolé, la terre se lamente.
   Mais au foyer béni c'est la douce gaieté,
   Les bienfaits du repos et la sécurité. 

   Car dans ces temps neigeux, la bûche qu'on allume
   A bientôt réchauffé notre vieux toit qui fume.
   Alors il fait si bon, au milieu du danger,
   De vivre sans périls, d'avoir de quoi manger.

   À côté d'un bon feu près de la flamme active,
   On goûte mieux le chant de la bise plaintive.
   Vivent nos vieux foyers tout couverts de frimas,
   Que le givre blanchit, que glace le verglas.
   Vivent nos vieux logis à la frileuse mine
   Qu'ils subissent l'hiver sous leurs robes d'hermine.

   Sous des dehors plus froids, les cœurs y sont plus chauds, 
   Puis ils sont si bien faits, nos vieux murs à la chaux !
   Après le mauvais temps reviennent les beaux jours,
   Les plaisirs coutumiers reprennent leurs vieux cours.

   Des longs chemins durcis, on reforme la trace,
   Et bientôt des étangs on découvre la glace.
   Sur ce corps transparent, poli comme un miroir,
   Sur ce verre luisant que l'on aime à revoir,

   Lorsqu'en son corps si pur reposent les étoiles,
   Alors que de la nuit s'étendent les beaux voiles,
   Le patineur léger chaussé d'un dur métal,
   Du lac illuminé découpe le cristal. 

   Rapide et gracieux, un rythme le balance,
   Pendant que son beau corps vers l'horizon s'élance,
   Et cette ombre qui passe ainsi qu'un vol d'oiseau,
   Glisse comme un nuage au firmament nouveau.

   C'est la nuit, car là-haut les étoiles frissonnent ;
   Sur un fond clair d'azur, leurs diamants foisonnent.
   La lune mielleuse et pleine de douceur,
   De reflets somnolents inonde la blancheur.

   La plaine et les foyers en ce moment sommeillent
   À la demi-clarté des bons astres qui veillent.
   Mais au cœur du foyer, un ami ne dort pas,
   C'est l'âtre toujours chaud où l'on cuit les repas.

   Dans son cœur enflammé les bûches se consument,
   Et sans cesser, par lui, les toits blancs, glacés, fument.
   Je vous quitte à présent, sous l'immense blancheur,
   Au milieu d'un repos tout rempli de candeur.

   Chênes de mon pays, merveilleuses campagnes,
   Qui fûtes autrefois mes meilleures compagnes,
   J'ai voulu vous chanter, vous prouver mon amour,
   Champs bénis que j'aimai dès mes plus tendres jours.

   Car aux divins bienfaits d'une vie abondante
   Et aux dons merveilleux d'une âme débordante,
   Vous avez ajouté l'attrait de la beauté,
   Les horizons lointains, l'aimable liberté,

   La splendeur des décors dans la plaine paisible,
   Tout ce qu'on peut aimer en ce monde sensible. 
   MERCI ! beaux champs, MERCI, je n'ai pu vous chanter,
   Mais il me reste un cœur, toujours, pour vous aimer.

                                Modeste Champoux (1917)




Tiré de : revue Le pays laurentien, novembre et décembre 1917. 

Le poème Hiver, ci-haut, fait partie d'une série de quatre poèmes de Modeste Champoux, intitulée Campagnes laurentiennes, sur le thème des saisons. De cette série, les Poésies québécoises oubliées ont également publié : Été et Automne

Pour en savoir plus sur Modeste Champoux, voyez la notice biographique et les documents sous son poème Petite barcarolle.  


Modeste Champoux (1881-1918)

(Source : Les Eudistes)

Le poème Hiver, ci-haut, de Modeste
Champoux, est paru dans le numéro de
novembre-décembre 1917 de la revue
Le Pays laurentien.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)


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samedi 21 septembre 2019

Campagnes laurentiennes : Automne

Labour d'automne, de Suzor-Coté, 1909.

(Source : Suzor-Coté, lumière et matière, p. 192)




   Les étrennes se font vers le beau temps d'automne,
   Quand les beaux champs mûris sous la brise frissonnent ;
   La nature au grand cœur qui paraît nous aimer, 
   D'un geste généreux s'incline pour donner.
   Mais ses traits sont changés et son noble visage,
   Après de nombreux jours, est d'un aspect plus sage.

   Quelque chose de grand domine dans les airs
   Où le soleil moins chaud montre des cieux plus clairs.
   Avec un moindre éclat, la lumière est plus douce,
   Le midi, le matin et le soir de sa course. 
   Et de tous les côtés, c'est la blonde couleur
   Que l'on voit s'étaler avec grande douceur,
   Éclipsant tous les tons par la teinte splendide
   Dont se parent nos champs sous leur beau ciel limpide.

   Comme la charité résume les vertus,
   Et que tous leurs beaux traits en elle sont fondus,
   Ainsi [du Québec], l'automne charitable,
   Dans sa parure blonde apparaît plus aimable.

   Mais le ciel vers le sol jette un rayon pensif
   Que le monde reçoit d'un air méditatif.
   Les grands prés sont rêveurs ; le jour mélancolique
   Fait tomber sur la terre un reflet tout mystique.
   Peut-être qu'au plaisir de faire des heureux
   Se mêle le regret de se sentir plus vieux.

   Cependant, sous son toit, l'homme esquisse un sourire,
   Et le cœur à la joie, il tressaille, il délire,
   Car enfin ce froment, c'est le pain de demain
   Qui du tendre foyer soulagera la faim. 

   Vite, au travail, les enfants, la plaine nous appelle,
   Allons nombreux aux champs ; la moisson est si belle ;
   Le père a commandé : les garçons sont rendus
   Et brandissent la faulx de leurs bras demi nus.
   Ils ont chapeaux de paille et vêtements rustiques
   Qu'ils portent tous les jours pour les soins domestiques.
   La forme et les beaux traits de leurs corps vigoureux
   Montrent [de chez nous] les enfants bienheureux.

   D'abord de l'instrument on aiguise la lame,
   Qui luisant au soleil en reflète la flamme. 
   Quand le taillant d'acier, sur la pierre a grincé,
   Aussitôt des faucheurs, le buste s'est baissé.
   Puis, d'un geste rythmé côte à côte en cadence,
   Dans la blonde toison le beau groupe s'avance,
   Découvrant du terroir quelques pouces de plus,
   À chaque coup hâtif de leur bras étendus.

   En mordant les pieds mûrs dans lesquels on la plonge,
   La faulx produit le bruit d'une bouche qui ronge ;
   À chaque coup des bras elle rase le sol,
   Puis s'élève soudain pour reprendre son vol. 
   Chaque fil attaqué frémit, vacille et tombe,
   Il résiste un instant, mais enfin, il succombe.
   Détaché de la tige, il s'étend sur l'andain,
   Ouvrant au moissonneur un gracieux chemin.

   Et cet homme courbé dont le beau front se penche,
   Fait choir du blond froment une superbe tranche.
   Mais son œuvre se borne aux endroits onduleux,
   Qui sont pour les chevaux un peu trop dangereux,
   Car dans les endroits plats de nos plaines unies
   Qui font de ce pays les campagnes bénies,
   On a d'autres outils, des moyens plus puissants,
   Pour moissonner les grains de nos prés imposants : 
   C'est notre moissonneuse, très solide machine,
   Que deux chevaux font suivre en se courbant l'échine.

   Un homme bien assis fait les commandements
   Et dirige d'un mot les nombreux mouvements ;
   L'imposante faucheuse, avec un bruit sonore, 
   A l'air de massacrer le grain qu'elle dévore.
   Sa lame qui palpite, aux fortes dents de fer,
   S'agite avec clameur et fait vibrer l'éther.
   Des râteaux empressés, à tournure peu franche,
   Frappent le blond froment qui tombe en avalanche
   Dans la bouche du monstre ouverte aux beaux épis,
   Qu'elle avale en grondant pour étouffer leurs cris.
   Au lieu de tout mêler, elle groupe en javelles :
   Dans cet ordre parfait les tiges sont plus belles, 
   Et les brins réunis, tête à tête posés
   À nos pieds imprudents, sont bien moins exposés.

   Pendant des jours nombreux, pour un grain minuscule,
   Du matin jusqu'au soir la machine circule.
   Mais à chaque circuit la toison raccourcit
   Et sur tous ses côtés la pièce rétrécit. 
   Chaque tour au morceau ajoute une ceinture,
   Qui reçoit la javelle en ses plis de verdure.
   Puis quand tous les andains sont coupés par la faulx, 
   La faucheuse, sans bruit, passe à des champs nouveaux.

   Le coup d'œil est changé : des centaines de gerbes, 
   Sur leurs grands lits de chaume chétif et sans herbes,
   Ont l'air de reposer pendant que le soleil,
   Sur leurs corps renversés, jette un rayon vermeil.
   Dans la lumière d'or, le bon froment se fane
   Sans recourir aux soins d'aucune main profane.
   Quelques jours de silence et de travail caché
   Affermissent le grain après qu'il est fauché.

   À ce calme parfait de la plaine pensive
   Succède l'action d'une corvée active. 
   Pour rentrer la récolte, on vide le foyer,
   Et toute la famille accourt pour charroyer.
   Avec beaucoup d'entrain, garçonnets et fillettes
   Secondent les plus grands pour charger les charrettes.
   Entre autres, instruments, les fourches, les râteaux,
   Unissent leur concours à celui des chevaux
   Qui, malgré la chaleur, traînent les fourragères
   Où s'entasse le grain qui les rend moins légères.

   On use pour charger d'un ancien procédé
   Que la suite des temps n'a jamais démodé : 
   Un homme est sur le sol, un autre sur la charge,
   Dans ce dernier séjour, le domaine est peu large ; 
   Et celui qui l'occupe est toujours très actif,
   Son royaume ambulant le retient bien captif.
   Pendant le temps qui court entre deux crépuscules,
   On transporte le grain dans les lourds véhicules.
   Le chargeur intrépide, armé d'un fort trident, 
   Pour ne pas trébucher marche d'un pas prudent.
   Il reçoit du donneur les énormes fourchées,
   Et voit que sur le char, elles soient bien couchées.
   Puis des champs à la grange on refait le trajet,
   Sans jamais se lasser pour un si noble objet.

   De nos grands bâtiments aux têtes recouvertes,
   Depuis un mois bientôt les portes sont ouvertes
   Afin de recevoir et de mieux accueillir 
   Le froment précieux que l'on vient de cueillir.
   Notre fourche de fer, merveilleux instrument,
   Pour décharger le grain se met en mouvement ;
   En enfonçant ses dents dans les pailles couchées,
   Elle avale le tout en trois lourdes bouchées.

   Après tant de secours et tant d'inventions,
   L'homme a vite enlevé les épaisses toisons
   Et bientôt dans les prés on ne voit que du chaume,
   Percé par le regain et des touffes de baume ; 
   Pas un brin n'est perdu, car le champ est râclé
   Et la blonde moisson est maintenant sous clé. 

   Le sol, après trois mois, a rendu sa semence, 
   Remettant cent pour un pour montrer sa puissance.
   Tous les plans généreux, en nous offrant leurs dons,
   De fruit savoureux ont rempli nos maisons.
   
   Maintenant plus légers, les arbres se redressent ;
   Après avoir donné, c'est aux cieux qu'ils s'adressent.
   Si des bienfaits rendus ont pu les appauvrir, 
   Le Ciel reconnaissant saura les enrichir
   Et leur remettre au cœur cette abondante sève
   Qui fait poindre les fruits quand la moisson se lève.
   Ils ont l'air conscients du grand bien qu'ils ont fait,
   Et semblent nous fixer d'un regard satisfait.
   Des rayons de l'honneur leurs beaux fronts se décorent,
   Et l'automne expirant de ses feux les colorent.

   Mais sous l'or précieux du soleil automnal, 
   Naît un reste de vie avant le coup fatal,
   Fournissant au bétail une tendre pâture ;
   On dirait le dessert suivant la nourriture.

   Mais après quelques jours, la terre se flétrit ;
   Sous la fraîcheur des nuits sa surface pâlit.
   De ses beaux vêtements, la forêt se dépouille,
   Et ses feuilles de vert se salissent de rouille.
   Les bons petits oiseaux ne font plus de concerts,
   Les champs sont dépeuplés, les buissons sont déserts,
   Puis la terre et le ciel n'ont plus les mêmes teintes,
   Car les sources de vie à présent sont éteintes.
   On voit tous les traits des symptômes de mort,
   Comme une âme blessée après un grand effort. 

                                Modeste Champoux* (1917) 




Tiré de : revue Le Pays laurentien, novembre-décembre 1917, p. 197-200. 

* Pour en savoir plus sur Modeste Champoux, cliquer ICI.

De Modeste Champoux, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : Campagnes laurentiennes : Été et Petite barcarolle.  


Modeste Champoux (1881-1918)

(Sources : Les Eudistes)

Dédicace manuscrite de Modeste Champoux dans la brochure
de son recueil La vieille maison - Petite barcarolle (1916)

(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Le poème Automne, ci-haut, a été
d'abord publié dans le journal L'Étoile du
Nord
, de Joliette, puis dans le numéro de
novembre-décembre 1917 de la revue
Le Pays laurentien, que l'on peut consulter
ou télécharger gratuitement ICI.


(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)


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