jeudi 12 mars 2020

Printemps d'Ionie

Émile Vézina (1876-1942)

(Source : Richard Foisy, L'Arche, un atelier
d'artistes dans le Vieux-Montréal, Montréal
)




   Sur ce rivage hellène, un clair matin d'avril
   M'apporte ses odeurs d'ambre et de violettes,
   Les monts vers l'horizon ont des lignes plus nettes
   Et sur le golfe bleu plus rose est leur profil.

   Et dans l'air que je bois comme un philtre magique,
   Se fondent les parfums, les couleurs, les clartés,
   Cependant qu'à l'émoi de mes sens exaltés
   Se mêle je ne sais quel rêve nostalgique...

   Quel regret me revient des sites enchantés
   Où se dressent toujours, victorieux des âges,
   Sur le haut promontoire ou vers les blonds rivages,
   Les marbres, les tombeaux, les temples dévastés ?

   Ah ! j'eusse aimé revoir, comme aux âges anciens,
   Vos champs, vos bois sacrés, vos monts mythologiques,
   Des Olympes neigeux aux roses Pentéliques,
   Et vos îles, vos mers, pays ioniens !

   Ah ! j'eusse aimé revivre aux époques dorées
   Où toute la jeunesse, où tout espoir humain, 
   Sous ton ciel pur, Hellas ! s'épanouit soudain
   En la beauté des dieux aux formes adorées.

   Hellas ! j'eusse aimé voir avec l'âme et le cœur 
   Et comme on voit la plaine, aujourd'hui, parfumée
   De ses plus rares fleurs, ta terre parsemée
   Des Acropoles d'or où l'Art était vainqueur. 

   Car l'Art était vainqueur aux temps où l'homme libre,
   Adorant la beauté, la muse et les dieux
   Pour faire de sa vie un songe radieux,
   Au cœur sentait l'espoir vibrer en chaque fibre.

   Ah ! vivre quand la race a vécu son printemps,
   Brève saison d'amour, de bonheur et de gloire,
   Ignorant nos laideurs, notre pompe illusoire
   Et tout ce vain tumulte où se plaît notre temps. 

   Ah ! vivre, vivre aux temps de Phidias, d'Apelle,
   À l'atelier, au temple admirer leurs travaux
   Et connaître l'ardeur mystique des dévots
   De la jeune Vénus, fille de Praxitèle

   Vivre aux temps de Socrate et du divin Platon,
   Leur plus affectueux, leur plus humble disciple,
   Dans l'orgueil de sentir leur sagesse multiple
   À l'âme prodiguer sa féconde leçon. 

   Vivre aux temps glorieux de Sophocle et d'Eschyle,
   Au théâtre écouter en tremblant les acteurs,
   Au plus tragique instant gémir avec les chœurs, 
   Pleurer en admirant la noblesse du style.

   Ah ! vivre quand il était un devoir d'être fort,
   Au temps où dans le stade exerçant leur souplesse,
   À toute la splendeur de ton soleil, ô Grèce !
   Tes athlètes montraient la gloire de leurs corps. 

   Ah ! vivre aux temps de Phryné, d'Aspasie
   S'extasier devant leur parfaite beauté, 
   Et savourer enfin, suprême volupté, 
   En mourant à leurs pieds, une joie infinie ! 

                    Émile Vézina* (Baie de Phalère, avril 1912)



Tiré de : "Émile Vézina" dans Albert Laberge, Journalistes, écrivains et artistes, Montréal, édition privée, 1945, p. 136-138.

*  Émile Vézina est né à Cap-Saint-Ignace le 9 janvier 1876, d'Étienne Vézina, charron et forgeron, et de Mathilde Fraser, institutrice. Après ses études primaires et secondaires, il étudia, de 1891 à 1895, le dessin à l'Art Institute de Chicago (avec des séjours à New York), puis à l'atelier de l'illustrateur et imprimeur Louis-Adolphe Morissette, à Montréal. 
   Durant ses premières années de travail professionnel, il publia des dessins, caricatures et poèmes dans divers journaux et périodiques, dont La Patrie, La Presse, Le Nationaliste, L'Action, Le Journal, Je dis tout, Le Journal de FrançoiseLa Bombe, Le Matin, La Revue moderne, etc. Il fit notamment de la critique d'art pour Le Devoir, notamment le 12 décembre 1916 à l'occasion d'une exposition des œuvres d'Ozias Leduc.
  En 1903, il exposa 24 œuvres à l'Art Association Gallery. À partir de 1904, il aménagea un atelier au 22 (aujourd'hui le 26-28) rue Notre-Dame Est, à Montréal. Cet atelier deviendra rapidement le lieu de rencontre des artistes de L'Arche
   En 1906-1907, il se rendit en Europe, où il visita surtout la France et la Suisse. En 1911-1912, il fit un autre voyage, qui cette fois, outre Paris et Marseille, le conduira en Italie et en Grèce, de même qu'en Afrique, notamment en Égypte et en Tunisie. 
   Il a possédé une galerie, L'Art national, située sur la rue Saint-Denis, à Montréal. 
   En 1912, il publia un album, L'éclat de rire, rassemblant ses meilleures œuvres d'illustrateur.
   Il aurait été également sculpteur, mais son oeuvre à cet égard reste totalement inconnue.
   Ses poésies, dispersées dans des journaux et périodiques, lui ont valu, en 1931, le premier prix de poésie lors d'un concours initié par Lord Willingdon.
   Émile Vézina est mort à Montréal le 13 juillet 1942.
(Sources : Association des Vézina d'Amérique ; Jules Fournier, Anthologie des poètes canadiens-français, Montréal, 1920, p. 194 ; Dictionnaire des poètes d'ici de 1606 à nos jours, Montréal, éditions Guérin, 2005, p. 1311).

Pour en savoir plus sur Émile Vézina, cliquer ICI
   

Émile Vézina a fait ce portrait au fusain de son ami 
Albert Labergequi lui a consacré un article biographique
 posthume contenant certains de ses poèmes. 

Pour lire l'article de Laberge, cliquer sur l'image suivante : 


Dans son numéro de mai 2012, Le Vaillant, journal communautaire de
Cap-Saint-Ignace, a publié cet article sur Émile Vézina, natif du village.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Émile Vézina en 1907.

(Source :  Albert Laberge, Journalistes,
écrivains et artistes
, Montréal, 1945)

Le Devoir, 14 juillet 1942.

(Source : BANQ ; cliquer sur

l'image pour l'agrandir)

Le 31 octobre 1942, soit quelques mois après la mort d'Émile Vézina,
La Presse a publié en couverture cette œuvre de lui, intitulée Soir de
pluie
, sur laquelle on aperçoit le clocher de l'église Saint-Jacques, rue
Saint-Denis à Montréal. Le clocher est, en plus du transept sud,
 tout 

ce qui subsiste de cette église et il est de nos jours incorporé au 
pavillon Judith-Jasmin de l'Université du Québec à Montréal.

(Source : Richard Foisy, L'Arche, un atelier
d'artistes dans le Vieux-Montréal, Montréal
)

1 commentaire:

  1. GRAND ET SINCÈRE MERCI POUR CE MAGISTRAL ET MAGNIFIQUE RAPPEL DE NOTRE POÉSIE NATIONALE QUÉBÉCOISE….

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