Affichage des articles dont le libellé est Apollinaire Gingras. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Apollinaire Gingras. Afficher tous les articles

dimanche 24 avril 2022

Sur la tombe du protecteur des orphelins d'Irlande

L'abbé Charles-Félix Cazeau (1807-1881) 
et un groupe d'orphelins d'Irlande à la Grosse-Ile.

(Sources : abbé Cazeau : Musée national des beaux-arts du Québec ;
orphelins Irlandais : Les arpents du temps)




      À ma sœur d'adoption Ophélia Flynn-Gingras, 
      en religion Soeur Marie-de-Jésus


   Au fond, qu'a-t-il été, ce prélat humble et grand ?
   Entre deux nations comme un ciment vivant.
   Il fut de ces choisis dont la portée échappe,
   Mais pour Ses desseins d'un vrai cachet Dieu frappe.

   Comme on ouvre aux amis son manoir de seigneur,
   Aux orphelins d'Irlande il ouvrit son grand cœur.
   Ta lettre me parlait de douleur filiale : 
   Sa tendresse, en effet, paternelle et royale,
   Fit de chacun de vous, sur ce sol canadien,
   Un enfant adoptif, mais profondément sien. 
   Orpheline toi-même, oh ! ta douleur est belle ; 
   D'un millier de tes sœurs c'est un écho fidèle.

   Loin de la verte Érin vous chassait l'ouragan.
   La mort, comme un requin caché sous l'océan, 
   Surgit du sein des flots : souvenir qui vous navre,
   Vous avez à la mer vu jeter leur cadavre ;
   Avant de mettre pied en pleurant sur ces bords,
   Vous avez à la mer laissé vos parents morts. 

   Deux tyrans sans pitié ― la mort et l'Angleterre ―, 
   Vous volaient, l'un vos toits, et l'autre votre mère ! 
   Mais sous notre beau ciel on vous tendit les bras :
   Irlandais, Canadiens, ― mon Dieu, n'étions-nous pas
   De vieux lutteurs meurtris par les mêmes souffrances ? 
   Étrangers par le sang, frères par les croyances ?

   Or, un prêtre surtout, ― celui sur qui, ma sœur, 
   Ton bon cœur aujourd'hui verse tant de douleur ―.
   Or un prêtre sur qui le clergé se reflète,
   Se fit de notre accueil le fervent interprète.
   Il vous chercha, non pas des foyers opulents, 
   Mais un meilleur trésor : de vrais et francs parents. 
   Comme avec allégresse on se fit son complice !
   Ce prêtre disparu, que ma voix le bénisse : 
   Merci ! trois fois merci ! Ma famille lui doit
   L'honneur d'avoir longtemps vu fleurir sous son toit
   L'une de ces enfants qui forment sa guirlande,
   L'un de ces nobles cœurs qui font aimer l'Irlande !

   Tout mon pays en deuil bénit l'humble Cazeau : 
   Car mon pays le sait si son rôle fut beau ! 
   Sous l'inspiration de son âme d'élite,
   Ce prêtre sympathique eut d'instinct le mérite
   De rapprocher un peu, pour les rendre plus forts,
   Deux peuples qui sont faits pour unir leurs efforts. 

   Et maintenant, venez, peuples d'un même culte : 
   Irlandais, Canadiens, allons ! que l'on s'insulte !
   Citoyens de Saint-Roch, citoyens du Cap-Blanc,
   Sous les yeux des Anglais battons-nous jusqu'au sang !
   
   Pour briser de remords nos bâtons fratricides,
   Entre nos pistolets et nos haines stupides,
   Nous avons plus qu'un mur, nous avons un tombeau : 
   Nous avons le cercueil du vénéré Cazeau ! 
   Irlandais mes amis, et Canadiens mes frères,
   Jetons dans ce cercueil nos haines meurtrières.

   Irlandais, honte à vous si l'hospitalité 
   Cesse d'être à vos yeux un titre respecté.
   Honte à nous, Canadiens, si notre cœur oublie
   Que l'Irlandais souvent vient ici l'âme aigrie.
   Car, en face, voyez notre ennemi commun ; 
   Soyons digne au moins : pour cela, soyons un !
   Ayons assez d'orgueil et d'honneur pour nous dire : 
   Si l'ennemi nous hait, du moins il ne peut rire ! 
   Et puis, qu'adviendrait-il de nos rivalités  
   Laides, contre nature ? Ah ! mes yeux attristés,
   Sur un fleuve de sang, sur un torrent qui passe
   Contemplent les débris de l'une et l'autre race !

   Donc, la main dans la main, Canadiens, Irlandais : 
   Anathème à celui qui troublerait la paix !

                                      Apollinaire Gingras (1881)



Tiré de : M. l'abbé Apollinaire Gingras, Au foyer de mon presbytère, Québec, Imprimerie A. Côté et Cie, 1881, p. 205-208. Le titre original est « Sur la tombe de Monsignor Cazeau, protecteur des orphelins d'Irlande ». 

Pour en savoir plus sur l'abbé Apollinaire Gingras, auteur du poème ci-haut présenté, voyez la notice biographique sous son poème Le marécage (cliquez sur le titre). 

D'Apollinaire Gingras, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : Du fond du lac  Du fond de l'âmeImpertinences à l'eau de roseLa cabane à sucre La terrasse Frontenac (cliquer sur les titres).


   Charles-Félix Cazeau, sujet du poème présenté ci-haut, est né à Québec le 24 décembre 1807, de Jean-Baptiste Cazeau, charron, et de Geneviève Chabot. Orphelin de père dès l'âge de deux ans, il fit son cours primaire à Québec, l'un de ses premiers instituteurs ayant été le Frère Louis, récollet. Tôt durant sa scolarité, ses talents furent remarqués par Mgr Joseph-Octave Plessis, archevêque de Québec, qui le prit sous sa protection. Il entreprit ses études classiques au collège de Saint-Roch de Québec et les poursuivit au Séminaire de Nicolet. 
   En 1825, il embrassa l'état ecclésiastique et fut d'abord, durant quelques mois, sous-secrétaire de Mgr Plessis, jusqu'à la mort de ce dernier en décembre de la même année. Après ses études philosophiques et théologiques au Grand séminaire de Québec, il fut ordonné prêtre le 3 janvier 1830 par Mgr Bernard-Claude Panet, archevêque de Québec. Dès lors, il reprit son service à l'archevêché de Québec, en plus d'occuper la fonction de chapelain de la Congrégation des hommes de Québec, poste qu'il conservera jusqu'en 1849, alors qu'il sera nommé vicaire général de l'archidiocèse de Québec, une fonction qu'il occupera jusqu'à sa retraite en 1879. Il fut le principal organisateur de l'adoption de plus de 700 orphelins irlandais par des familles canadiennes-françaises, lors de l'épidémie de typhus de 1847. 
   Il fut impliqué au sein de diverses institutions et associations religieuses et littéraires, dont l'Asile du Bon Pasteur qu'il dirigea durant près d'un quart de siècle, l'Institut canadien de Québec et l'Institut littéraire de Saint-Patrice de Québec. Il fut un protecteur et bienfaiteur du poète Octave Crémazie. D'importants historiens le considérèrent comme l'un de leurs collaborateurs, dont Jacques Viger, l'abbé Jean-Baptiste-Antoine Ferland et Francis Parkman
   En 1875, le pape Pie IX lui conféra le titre de prélat domestique de sa maison, le dotant ainsi du titre de monseigneur.  
  Monseigneur Charles-Félix Cazeau est mort le 26 février 1881 à Québec, à l'asile du Bon Pasteur où il s'était réfugié depuis sa retraite.
(Sources : Souvenir du jubilé sacerdotal de Mgr C. F. Cazeau, Québec, janvier 1881 ; Abbé J.-B.-A. Allaire, Dictionnaire du clergé canadien-français : les anciens, Montréal, Imprimerie de l'École catholique des sourds-muets, 1910, p. 105 ; biographi.ca). 
   
L'abbé Charles-Félix Cazeau a fait partie des nombreux 
prêtres, religieux et religieuses catholiques qui ont porté
secours aux Irlandais atteints par l'épidémie de typhus
en 1847. Pour en savoir plus sur cet épisode tragique et
les dévouements héroïques qu'il a suscités, cliquez
sur cette image : 


Extrait d'un article paru dans Le Courrier du Canada le 1er mars 1881,
à l'occasion de la mort de Monseigneur Charles-Félix Cazeau.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'article pour l'élargir)


Brochure publiée à l'occasion du cinquantième
anniversaire de prêtrise de Charles-Félix Cazeau.
Le document est signé de sa main.

(Collection Daniel Laprès ;
cliquer sur l'image pour l'élargir)

L'abbé Charles-Félix Cazeau en 1861.

(Source : Archives du Séminaire de Québec)

Monseigneur Charles-Félix Cazeau en 1875.

(Source : Archives du Séminaire de Québec)

Le poème ci-haut en hommage à Monseigneur Charles-Félix Cazeau a été
publié dans Au foyer de mon presbytère, recueil de l'abbé Apollinaire Gingras.

(Photo : Archives du Séminaire de Québec ; cliquer sur l'image pour l'élargir)


Parlant de nos poètes d'antan et oubliés, l'écrivaine Reine Malouin
(1898-1976), qui a longtemps animé la vie poétique au Québec, a 
affirmé que sans eux, « peut-être n'aurions-nous jamais très bien 
compris la valeur morale, l'angoisse, les aspirations patriotiques, 
la forte humanité de nos ancêtres, avec tout ce qu'ils ont vécu, 
souffert et pleuré ». 

Les voix de nos poètes oubliés nous sont désormais rendues. 
Le concepteur de ce carnet-web a publié l'ouvrage en deux 
tomes intitulé Nos poésies oubliées, qui présente 200 de
de nos poètes oubliés, avec pour chacun un poème, une
notice biographique et une photo ou portrait. Chaque  
tome est l'objet d'une édition unique et au tirage limité. 
Pour connaître les modalités de commande de cet 
ouvrage qui constitue une véritable pièce de collection
cliquez sur cette image : 

lundi 17 mai 2021

Impertinences à l'eau de rose

Poètes et écrivains du Québec du 19e siècle évoqués dans le poème ci-dessous. 
De gauche à droite :
1ère rangée : Jean-Baptiste Caouette ; James-Émile Prendergast ;
Nérée Beauchemin ; Louis Fréchette ; Napoléon Legendre. 
2e rangée : Ernest Gagnon ; James Donnelly ; Ernest Myrand ; 
Hubert LaRue ; Faucher de Saint-Maurice.
3e rangée : Antoine Gérin-Lajoie ; Adolphe Poisson ; Arthur Buies ;
Henri-Raymond Casgrain ; Benjamin Sulte.
4e rangée : Octave Crémazie ; William Chapman ; Pamphile Le May ;
Pierre-Joseph-Olivier Chauveau ; Oscar Dunn.




(Fragments ; 
pour en savoir plus sur 
les auteurs évoqués, cliquer 
sur leurs noms en rouge)


   Nos écrivains sont fort nombreux : 
   La patrie en est radieuse.
   Ma muse, elle, un peu trop rieuse,
   Les prend à peine au sérieux. 

   Rire à leur barbe avec délices,
   Tout en leur brûlant de l'encens, 
   Ce sont là ses jeux innocents ;
   Je n'approuve pas ces caprices.

   Non. Du fond de mon cabinet,
   Nos écrivains je les admire.
   Je me garderais bien d'en rire :  
   On me coifferait d'un bonnet !

   Je veux encor moins sur l'enclume
   Les marteler brutalement ; 
   Mais chatouillons-les seulement...
   Avec une barbe de plume.

                           ***

   Bien. Je commence par Le May.
   C'est une féconde prairie.
   Il en a la monotonie,
   Mais aussi le charme embaumé.

   Vous vous dites : « Trop de verdure,
   De ruisseaux, d'oiseaux veloutés ! »
   Tout de même, vous écoutez, 
   Coudes cloués sur la clôture.

   Poisson tourne d'aimables vers. 
   Mais il n'a pas le vol des aigles.
   Comme un doux pigeon dans les seigles,
   Il becquète les gazons verts.

   Il semble avoir pris pour devise : 
   «Mon Dieu, pourquoi travailler tant !
   Pour mes vers, pas plus de tourment 
   Que pour mon devant de chemise !»

   Faucher ne nous fait pas languir !
   Sa plume est suave et pimpante.
   Comme une étoile à la brunante,
   Il fait rêver, sans éblouir. 

   Je prise fort Benjamin Sulte !
   Plein d'esprit, d'érudition.
   Ses vers sont sans prétention : 
   Le mot renferme un grain d'insulte.

   […] Chauveau, c'est un esprit d'élite !
   Prosateur souple et pomponné, 
   Dans la strophe il paraît gêné
   Comme un soldat dans sa guérite.

   Marmette a choisi le roman,
   Pays scabreux de sa nature.
   Joseph, je crains pour ta monture ! 
   Tes harnais sont faits de ruban.

   Je préfère Gérin-Lajoie :
   Ses héros regardent le ciel,
   Et l'intrigue, avec naturel, 
   Sous vos yeux marche et se déploie. 

  […] Sans viser à l'inattendu, 
   Buies vous surprend toujours son monde.
   Il est connu loin à la ronde,
   Ce trop célèbre enfant perdu.

   Muse ! muse ! par tes caresses
   Apprivoise ce pauvre cœur.
   Je crois sa muse un peu ta sœur ;
   J'ai pour cet homme des tendresses. 

   Buies ! Un esprit original
   Toujours sous sa phrase pétille :
   C'est une étoile qui scintille
   Sous un beau globe de cristal. 

   L'étoile doit dans les nuages
   Répandre en haut ses verts reflets :
   Buies ! laisse donc les feux-follets
   Planer seuls sur les marécages.

   Gagnon, spirituel causeur,
   Charme l'esprit comme l'oreille : 
   S'il fait ronfler l'orgue à merveille,
   Il tient éveillé son lecteur. 

   […] Gagnon est un homme de sens : 
   La preuve, c'est qu'il me répète
   Que je perds quelquefois la tête
   En prodiguant un peu d'encens.

   Myrand court trop la métaphore ;
   De l'idée, un peu trop de fleurs.
   Donnelly, bel astre d'ailleurs,
   Reste toujours à son aurore.

   […] Prendergast est un sylphide
   Qui ne manque pas de reflet : 
   C'est un insecte qui promet,
   Quoique à l'état de chrysalide.

   Quelle est cette muse hautaine,
   Qui jase à l'église, et qui prend
   De l'eau bénite avec son gant ?
   Diva superbe, ultra... mondaine.

   C'est Fréchette, du sang des dieux.
   De la verve, mais quelle morgue !
   Ses vers sont de vrais tuyaux d'orgue,
   Ronflants, dorés, harmonieux.

   Englué, comme l'ami Fabre
   Du sophisme contemporain,
   On craint toujours que le poulain
   Ou se jette à gauche, ou se cabre...

   Je vais trop loin : rétractons-nous.
   Fréchette, j'adore ta lyre !
   Muse ! si tu veux en médire...
   Fais cette sottise à genoux.

   […] Quand je veux lire Crémazie
   Je sens des pleurs mouiller mes yeux :
   Quel sort ! mourir sous d'autres cieux,
   Lui ! cet amant de la patrie !

   Son vers sonne comme un clairon.
   Quel souffle vrai ! Quelle envergure !
   Sa strophe est large, sans enflure : 
   C'est l'aigle de notre Hélicon.

   Casgrain : plume souple et féconde !
   Comme ces ruisseaux du Pérou
   Qui roulent l'or... et le caillou,
   D'éclairs sa phrase nous inonde.

   […] Chapman a fait Les Québecquoises.
   J'ai dit cela tout haut. Sais-tu
   Ce que l'écho m'a répondu ?
   « Chapman a fait des Iroquoises » !

   […] LaRue est un esprit mordant,
   Original et didactique.
   Il est aussi fort laconique...
   Muse ! allons, plus de coups de dent.

   […] Legendre travaille en dentelle :
   Mais a-t-il bien le feu sacré ?
   Il brode avec du fil doré ;
   Mais sa flamme est artificielle.

   […] Oscar Dunn, Montpetit, deux plumes
   Qui dorent le nom canadien,
   Mais, bien entendu, pas pour rien.
   Allons, me voilà dans les brumes.

   […] N'est-ce pas une jeune étoile
   Que ce reflet rose et lointain ?
   C'est la muse de Beauchemin,
   Qui jette un éclair, et se voile.

   Caouette est tout à fait en fleur :
   Sera-t-il poire, prune, orange ?...
   Aux doigts la plume lui démange : 
   Je le salue avec bonheur. 

                           ***

   Voilà. Mais quel air de dédain
   Me montrent plus de vingt visages ! 
   Aurais-je, avec mes vers sauvages,
   Indigné le peuple écrivain ?

   Allons, grands hommes que j'admire,
   Et que j'admire tout de bon,
   Prenez le style bon garçon,
   Et tolérez le mot pour rire.

   Écrivains sans doute immortels,
   Ah ! votre pose m'effarouche.
   Les vers me restent dans la bouche : 
   Ne soyez pas si solennels.

   Pour mériter votre indulgence,
   Puis-je assez faire en ce moment ?
   Non : vous voulez absolument
   De mes lazzis tirer vengeance.

   Grands hommes, vous dites en chœur : 
   « Exterminons de notre haleine
   Ce moucheron né dans la plaine,
   Ce blanc-bec un peu trop gouailleur ! »

   Eh bien donc, réglons notre affaire.
   À chacun j'adresserai un cartel : 
   À vingt, battons-nous en duel,
   Venez tous à mon gai presbytère.

   Pour armes, pas de pistolets : 
   Des cigarettes capiteuses !
   Et moi, charmantes mitrailleuses,
   Je ferai cible aux quolibets.

   Je promets du vin... de campagne,
   Du cidre fait à la maison,
   Mais qui fait sauter son bouchon
   Comme du vrai vin de Champagne !

   Enfin, pour émousser vos traits,
   Pour faire oublier mes outrages, 
   Je déclamerai vos ouvrages : 
   J'en sais par cœur de bons extraits ! […] 

                       Apollinaire Gingras* (1880)



Tiré de : Abbé Apollinaire Gingras, Au foyer de mon presbytère, Québec, Imprimerie A. Coté et Cie, 1881, p. 185-200. 

D'Apollinaire Gingras, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : La Terrasse Frontenac ; Le MarécageLa cabane à sucre ; Du fond du lac - du fond de l'âme.

* Apollinaire Gingras, fils de Joseph Gingras, cultivateur, et d'Adélaïde Côté, est né à Saint-Antoine-de-Tilly le 7 mars 1847. Il fit ses études au Séminaire de Québec et à l'Université Laval. où il obtint un Doctorat ès Lettres. Il fut ordonné prêtre à Québec le 7 juin 1873. Il exerça son ministère dans plusieurs paroisses, dont Saint-Fulgence-de-Chicoutimi, Saint-Édouard-de-LotbinièreSainte-Claire-de-Dorchester et Château-Richer. Très malade en 1901, il prit sa retraite à Québec, puis il devint prédicateur volontaire de missions. Il résida plusieurs années au Saguenay, soit à ChicoutimiBagotville et Port-Alfred, puis à Hébertville, au Lac-Saint-Jean. 
  Féru de littérature et d'histoire, il fut en relation constante avec divers écrivains et cercles littéraires du Québec. En plus de son « poème anti-impérialiste » L'Emballement, paru en 1920, il publia deux recueils de poésies : Au foyer de mon presbytère (1881) et Poèmes et chansons (1935). Des recueils de ses discours et sermons ont également été publiés.
   Apollinaire Gingras est mort à l'Hôtel-Dieu de Chicoutimi le 19 mars 1935.
(Source principale : Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec, tome 1, Montréal, éditions Fides, 1980, p. 45).


Apollinaire Gingras (1847-1935)

(Source : Musée de la civilisation du Québec ;
fonds d'archives du Séminaire de Québec)

Le poème Impertinences à l'eau de rose
d'où sont extraits les fragments ci-haut, 
est tiré du recueil Au foyer de mon 
presbytère, de l'abbé Apollinaire Gingras.
On peut télécharger gratuitement ICI.

(Cliquer sur l'image pour l'élargir)

Apollinaire Gingras, vers 1865, avec un groupe de condisciples
au Petit Séminaire de Québec. Il est le troisième à partir de la
gauche, rangée du haut.

(Source : Musée de la civilisation du Québec ; 
fonds d'archives du Séminaire de Québec ;
cliquer sur l'image pour l'élargir)

Tribun capable d'être flamboyant, Apollinaire Gingras
arborait une chevelure léonine à la fin de sa vie.

(Source : brochure de son poème L'emballement)



Procurez-vous l'un des quelques exemplaires encore disponibles 
de Nos poésies oubliées, un volume préparé par le concepteur 
du carnet-web des Poésies québécoises oubliées, et qui présente
100 poètes oubliés du peuple héritier de Nouvelle-France, avec
pour chacun un poème, une notice biographique et une photo
ou portrait. Pour se procurer le volume par Paypal ou virement 
Interac, voyez les modalités sur le document auquel on accède
en cliquant sur l'image ci-dessous. Pour le commander par
VISA, cliquer ICI.


Cliquer sur l'image pour l'agrandir.

lundi 25 janvier 2021

La Terrasse Frontenac

La terrasse Dufferin, jadis dite terrasse Frontenac, à Québec, 1902.

(Source : Musée national des beaux-arts du Québec)




   Je n'ai vu, ni Venise un soir à sa gondole,
   Ni Naples, ni l'Etna : pourtant, je m'en console !
   Car j'ai vu, rayonnant au soleil de midi,
   Québec, perché là-haut comme un aigle hardi. 
   Je l'ai vu panaché de verglas et de brume,
   Et je l'ai vu l'été sous son plus beau costume.
   Mais je l'ai vu, surtout, le soir, quand le soleil
   Teint tous ses horizons de pourpre et de vermeil.

   Pour chanter à l'envi ses larges paysages,
   Montons à la Terrasse, à dix pieds des nuages.
   Sous ces kiosques chinois n'allons pas nous asseoir : 
   Pour mieux jouir encor de la fraîcheur du soir,
   Pour n'avoir sur les yeux ni coupoles ni voiles
   Qui nous cachent un coin de ce ciel plein d'étoiles,
   À la grille de bronze accoudons-nous, rêveur ; 
   Et là, volent mes vers : ils vont partir du cœur !

   Je t'aime, ô ma Terrasse, ô ma Terrasse unique : 
   Ta rivale n'est pas sur ce sol d'Amérique.
   Je t'aime, et l'étranger toujours t'appellera : 
   L'étincelant bijou de mon beau Canada !

   Je t'aime, ô ma Terrasse aux aspects grandioses : 
   Il voltige à ton front des souvenirs si roses !
   Quel Canadien n'a pas, par un beau soir d'été,
   Connu l'enivrement de ton site enchanté ?
   Humé, grisé d'espoir, l'arôme de tes grèves,
   Aux lèvres le cigare, au cœur les plus doux rêves ?

   Et qui ne se rappelle avoir, ô ma Terrasse,
   Ivre de bonne humeur, de silence et d'espace,
   À la seule clarté de tes nuits d'Orient,
   Causé sans gêne ici, jusqu'à minuit, souvent ?

   Après avoir sous clef, le soir, à son bureau,
   Mis ces mille soucis qui brûlent le cerveau,
   Quel flâneur, gravissant ta superbe falaise,
   N'a senti sa poitrine enfin respirer d'aise
   Devant ce paysage où la nature et l'art
   Conspirent à l'envi pour charmer le regard : 
   Ce paysage frais, gracieux et sublime, 
   Ces monts d'azur où l'œil vole de cime en cime,
   Ces monts lointains sur qui des nuages brillants
   Passent à gros flocons comme des aigles blancs.

   Là, la grande cascade au refrain monotone ;
   Puis l'île d'Orléans, dont chaque toit rayonne ;
   Ici, Lévis qui prend fièrement son essor
   Comme un gai satellite autour d'un soleil d'or ; 
   Puis là-bas, Charlesbourg, sur un terrain qui penche,
   Semblant sortir du bois comme une perdrix blanche.

   Puis de riants coteaux couronnés de villas,
   Des forêts de sapins, des bosquets de lilas ; 
   Puis, pour miroir à tout, cette rade profonde
   Où les vaisseaux, venus des quatre coins du monde, 
   Perdant souvent leur ancre en nous disant bonsoir,
   Semblent laisser leur cœur et nous dire : au revoir !
   
   C'est un enchantement : plus de mélancolie ! 
   L'espoir vous monte à l'âme, et vous aimez la vie !
   Dans cette rade en feu, sous ce ciel de saphir,
   Votre œil ému croit voir un reflet d'avenir ! […]

   De ce cap Diamant qui vit Montcalm mourir,
   À qui Dieu dit un jour : Cède, mais sans rougir !
   De ce vieux boulevard teint de sang et de gloire,
   Terrasse ! N'es-tu pas le témoin qu'il faut croire ?
   Ces nuages dorés, qui flottent dans ton ciel, 
   Ne sont-ils pas pour toi comme un nimbe immortel ?
   
   Je t'aime, ô ma Terrasse, et je veux qu'on t'admire :
   Car vois-tu, ―laisse-moi le dire et le redire,―
   Vois-tu, le Créateur, l'artiste magistral,
   Creusa sous tes regards un fleuve si royal !
   Pour se mirer au sein de ces ondes verdâtres,
   Il inclina si bien les bleus amphithéâtres !

   Ce peintre de l'Eden, de son brillant pinceau,
   Sut si bien nuancer tout ce divin tableau,
   Ce tableau fait exprès, ô ma belle Terrasse,
   Pour mieux mettre en relief ton orgueil et ta grâce !

   Vraiment, Dieu, prodiguant les îles et les monts,
   Pour cadre t'a donné ses plus beaux horizons !
   Mais quand il eut vidé sa corne d'abondance
   Dans les plis verdoyants de ton pastel immense,
   Il t'empourpra surtout d'un si divin reflet
   En y faisant jouer les drames que l'on sait ! 

   Je t'aime ! Et pour te peindre, oh ! ma strophe est bien pâle
   Car sur le globe entier tu n'as pas de rivale !
   Laisse-moi t'appeler dans mon cœur, dans mes vers : 
   Le bijou préféré de ce bel univers !

   Mais ton panorama ―cette crainte me navre―
   Deviendrait à mes yeux morne comme un cadavre
   Si jamais, du sommet de ton site adoré,
   L'œil devait contempler un pays égaré !

   Tu sembles ceindre au cœur la vieille citadelle :
   D'un passé plein de foi sois le blason fidèle !
   Que la foule peuplant ton balcon souverain
   Ne rougisse jamais du credo de Champlain !

   Ce qui charme, vois-tu, sur ces monts, dans ces plaines,
   Ce sont ces blancs clochers qui brillent par centaines,
   Et qui lancent, joyeux, vers le gai ciel natal,
   Leur concert d'angélus si grand, si musical.

   Ô Terrasse ! Puisse-tu, pour l'âme et les oreilles,
   Garder autour de toi ces vibrantes merveilles !
   Ô pays que j'adore, ô mon pays si beau : 
   Avant d'être apostat, descends dans le tombeau !

   Ma Terrasse, je t'aime ! Et si l'on veut sourire,
   Voici tout le secret qui fait chanter ma lyre : 
   Mon pays, dont ici je sens battre le cœur, 
   Rayonne, palpitant, dans ta riche splendeur !

                               Apollinaire Gingras (juin 1881) 



Tiré de : Abbé Apollinaire Gingras, Au foyer de mon presbytère, Québec, Imprimerie A. Côté et Cie, 1881, p. 177-181. 

Pour en savoir plus sur Apollinaire Gingras, voyez la notice biographique et les documents sous son poème Le marécage (cliquer sur le titre). 

D'Apollinaire Gingras, les Poésies québécoises oubliées ont également publié La cabane à sucre et Du fond du lac 
― Du fond de l'âme (cliquer sur les titres).

Le poème La Terrasse Frontenac, ci-haut, est tiré du
recueil de l'abbé Apollinaire Gingras (1847-1935),
Au foyer de mon presbytère.

(Source de la photo : BANQ ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Apollinaire Gingras fait partie des 100 poètes présentés dans 
Nos poésies oubliées, un volume paru en septembre 2020 
dans une édition unique et limitée. Pour se procurer l'un des 
quelques exemplaires encore disponibles, et dont chacun 
est spécialement numéroté et inscrit à la main au nom
de l'acheteur ou de la personne à qui il est offert, 
cliquez sur l'image ci-dessous pour prendre connaissance 
des modalités d'acquisition par Paypal, Interac ou chèque, 
ou cliquer ICI pour une commande par carte de crédit : 


Cliquer sur l'image pour l'agrandir.