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mercredi 21 août 2019

Le chant du coureur-de-bois

Robert Choquette (1905-1991)

(Source : Mon magazine, mars 1926
)




   Oh ! que mon coeur bat fort dans ma large poitrine !
         J'ai peine à contenir ses bonds ;
   Je suis jeune et l'orgueil écarte ma narine,
         Rien ne tient mes pieds vagabonds.
   Je suis le libre enfant de la libre nature,
         Et quand jusqu'en mes flancs fougueux
   Je porte avec ivresse un souffle d'aventure
         Et franchis les halliers rugueux,
   Je suis plein de dédain pour les maisons de pierre
         Et pour les citadins chétifs !
   Le soleil qui vacille éblouit ma paupière
         Et j'y tiens ses rayons captifs !

   Moi, je ne connais pas les fausses attitudes
         Que l'on enseigne dans la cité ;
   J'ai cueilli la franchise au fond des solitudes
         Et je la porte à mon côté.
   La jeunesse où je fouille est ma seule ressource.
         Ma pensée, au fond de mes yeux, 
   Est comme un sable d'or à travers une source ;
         J'ai la vigueur de mes aïeux.
   Parfois quand j'erre seul, le dos au crépuscule,
         Dans les bois pleins de bruits confus,
   Je regarde en rêvant la lune qui recule
         Et fuit entre les pins touffus...

   Je rêve au doux regard que des cils environnent
         Comme un étang bordé de joncs.
   C'est une enfant sauvage où les charmes fleuronnent ;
         Sa lutte est sous les arbres longs.
   Elle a tout le printemps sur sa bouche entr'ouverte ;
         Nous nous aimons parmi les fleurs,
   Ivres, sous la forêt qui fait la clarté verte,
         Au bruit des insectes siffleurs.
   Oh ! de chérir ainsi cette enfant éphémère
         En parlant d'immortalité,
   N'est-ce pas le bonheur du ciel, Nature-mère,
         Nature aux yeux pleins de bonté ?

   Eh ! qu'importe demain quand le présent déborde,
         Quand on tient dans ses mains l'infini !
   Qu'importent l'avenir, la vieillesse et la horde
         Des maux dont le corps est puni,
   Si la jeunesse en nous bondit d'exubérance
         Comme un chevreuil sous la chaleur !
   Avoir peur de l'amour, c'est craindre la souffrance ;
         Le coeur grandit dans la douleur.
   À moi beauté de l'âme, idéal, ciel limpide,
         Printemps qui verdis les coteaux ! 
   À moi la liberté, la jeunesse intrépide,
         L'amour bâtisseur-de-châteaux !

   Aube aux souliers d'argent, vestale en robe blanche ;
         Matin qui marches sur des pleurs,
   Chansons qui frissonnez le long de chaque branche,
         Saveur des fruits, parfum des fleurs ;
   Mobiles clairs-obscurs gravissant la colline,
         Joncs d'où part un martin-pêcheur,
   Ô soleil de corail, lune de mousseline ;
         Nature, immortelle fraîcheur,
   Mère à jamais féconde, à jamais florissante,
         Je t'aime d'un amour fervent,
   Ô Nature, et tu fais mon âme frémissante
         Comme une feuille sous le vent ! 

   J'aime tout ce qui vit dans l'ombre ou la lumière,
         La nature ou l'humanité : 
   L'universel amour est la seule rivière
         Qui mène à l'immortalité.
   L'idéal, c'est la source où mon âme va boire
         Le soleil qui flamboie au fond !
   Ma jeunesse reluit comme l'or d'un ciboire
         Où s'entasse le ciel profond !
   Joyeux, ravi, libre devant l'horizon vaste,
         Quand je franchis les terrains plats,
   Je dois presser des mains mon coeur enthousiaste,
         De peur qu'il ne vole en éclats !

                                   Robert Choquette* (1925)




Tiré de : Robert Choquette, À travers les vents, deuxième édition, Montréal, Les Éditions du Mercure, 1927, p. 131-134. (Préface de Henri d'Arles).

* Fils de Joseph-Alfred Choquette et d'Ariane Payette, Robert Choquette est né le 22 avril 1905 à Manchester (New Hampshire). Sa famille revint à Montréal en 1913 et l'inscrivit au Collège Notre-Dame, puis, de 1917 à 1921, au Collège de Saint-Laurent, où il entreprit ses études classiques. Il étudia ensuite au Collège Loyola de 1921 à 1926. 
   Journaliste à The Gazette en 1927, Robert Choquette assuma un peu plus tard la rédaction de la Revue Moderne, tout en étant secrétaire et bibliothécaire à l'École des Beaux-Arts de Montréal. La fondation de Radio-Canada marque un tournant dans sa carrière : il sera l'un des principaux écrivains à alimenter le nouveau réseau de radio-romans. 
   En 1942-43, il fut invité comme écrivain-résident au Smith College de Northampton (Massachusetts). Revenu au pays, il se consacra entièrement à la littérature. Auteur de nombreux recueils de poésies et de romans, il fut lauréat, entre autres, de trois prix David (1926, 1932, 1955), du prix de poésie de l'Académie française (1954) et du prix Edgar Poe (1956). En 1962, il fut proclamé « Prince des poètes du Canada français ». Membre fondateur, en 1944, de l'Académie canadienne-française (devenue l'Académie des lettres du Québec), il y siégea jusqu'à sa mort. 
   En avril 1937, Robert Choquette a épousé Marguerite Canac-Marquis. Il est mort à Montréal le 22 janvier 1991. 
(Source principale : Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec, tome 2, Montréal, éditions Fides, 1987, p. 76-77). 


De Robert Choquette, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : Ode à la liberté et Hymne à l'été

Les Glanures historiques québécoises ont présenté : Robert Choquette sur la poésie : « Au narcissisme, je préfère le don »

Sur le thème du coureur de bois, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : La chanson du coureur de bois, d'Adalbert Trudel, et Le coureur des bois, d'Henri-Raymond Casgrain.




À travers les vents, recueil de Robert Choquette d'où est tiré
Le chant du coureur-des-bois, ci-haut. Le volume contient
une touchante dédicace à sa mère décédée et à son père. La
première publication du recueil eut lieu en 1925, alors que
 Robert Choquette était âgé de 20 ans.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Dédicace manuscrite de Robert Choquette dans la deuxième
édition de son recueil À travers les vents, datant de 1927 et
qui réunit ses poésies de jeunesse. Il avait 65 ans au moment
 d'écrire cette belle dédicace, en 1970.

(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Robert Choquette a été au moins deux fois le sujet de dessins
de Robert LaPalme, qi fut l'un  des plus grands caricaturistes
 québécois.   À gauche, sur la couverture de l'édition d'octobre-
novembre 1947 de la revue La Nouvelle relève, et à droite en
première page de l'édition du 12 novembre 1934 du journal
 L'Ordre, d'Olivar Asselin.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Ce témoignage touchant de sincérité et de beauté est paru dans Le Devoir
du 8 février 1991, à l'occasion du décès de Robert Choquette.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Robert Choquette était aussi romancier et auteur de contes. On
peut encore de nos jours se procurer en librairie, en format
poche, son roman Élise Velder ((cliquer ICI), qui inspira un
 populaire feuilleton radiophonique, suivi d'une adaptation 

télévisuelle elle aussi très populaire, et son recueil de contes
Le sorcier d'Anticosti (cliquer ICI).

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)


Procurez-vous l'un des quelques exemplaires encore disponibles 
de Nos poésies oubliées, un volume préparé par le concepteur 
du carnet-web des Poésies québécoises oubliées, et qui présente
100 poètes oubliés du peuple héritier de Nouvelle-France, avec
pour chacun un poème, une notice biographique et une photo
ou portrait. Pour se procurer le volume par Paypal ou virement 
Interac, voyez les modalités sur le document auquel on accède
en cliquant sur l'image ci-dessous. Pour le commander par
VISA, cliquer ICI.

dimanche 12 mai 2019

Bouquet poétique de fête des mères et grand-mères

Oeuvre d'Hélène Paradis, artiste-peintre de Mauricie



Sept poésies oubliées de chez nous pour souligner 
la Fête des mères et des grand-mères :




LA JEUNE MÈRE

   Lorsque je vois courir sur ta bouche vermeille
         Comme un secret bonheur qui luit,
   Je devine, en pensant au bébé qui sommeille
         Que tu souris pour lui !

   Quand j'écoute ta voix chanter une romance,
         Oublieuse du temps qui fuit,
   Je sais, rien qu'en voyant le berceau qui balance,
         Que tu chantes pour lui ! 

   Quand je te vois agir et t'occuper sans cesse,
         Tout le jour et souvent la nuit,
   Non je n'ignore pas, connaissant ta tendresse,
         Que tu peines pour lui ! 

   Quand je te vois pensive et sur le ber courbée,
         Longtemps sans haleine et sans bruit,
   Je comprends, en voyant une larme tombée,
         Que tu souffres pour lui !

   Quand je vois chaque jour tant d'amour qui t'embrase
         Et qui s'épanche sur son fruit,
   Et t'admirant je dis, sans feinte et sans emphase : 
         Tu vis et meurs pour lui ! 

                                Jean-Louis Guay (1931)


Tiré de : Jean-Louis Guay, Moisson de vie, Québec, 1931, p. 24-25.  

De Jean-Louis Guay (1903-1932), les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : 

 Il neige
 Les flots

Moisson de vie, recueil de Jean-Louis Guay
d'où est tiré le poème La jeune mère, ci-haut.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)


________________


MA MÈRE

   Vous, vénérable mère, à qui je dois ma vie,
   Vous, dont les tendres soins furent pour moi si doux,
   Comment pourrais-je un jour les énumérer tous,
   Vos immenses bienfaits ? Dites, mère chérie ?

   Vos veilles, vos chagrins, vos nombreux sacrifices ;
   Vos peines, vos douleurs et vos afflictions, 
   Vos souffrances, vos pleurs et vos privations ; 
   De votre amour pour moi quels visibles indices !

   Lorsqu'encore au berceau, j'ignorais tout du monde
   Et ne distinguais pas les gens autour de moi ;
   Je sentais en mon coeur, je ne sais quel émoi
   Lorsque vous me pressiez sur vous une seconde.

   Oui ! Je vous distinguais, seule au milieu des autres,
   Quand vous veniez vers moi pour me prendre en vos bras ;
   Je me souviens toujours que je ne voulais pas
   Accepter de baisers si ce n'étaient les vôtres.

   En dépit de mon âge, oh ! déjà, douce mère,
   Mon coeur à votre égard battait d'un grand amour ;
   Il se sentait heureux le soir de chaque jour
   Lorsque vous m'endormiez en disant la prière.

   Jamais, oh ! non jamais... ô vous, mère que j'aime,
   Votre fils n'oubliera vos soins et vos bontés ;
   Et vos nombreux bienfaits en mon âme incrustés
   Me feront souvenir de votre amour extrême. 

                               Hercule Giroux Jr.(1922)


Tiré de : Hercule Giroux Jr., Soupirs et sourires, deuxième édition, Montréal, 1932, p. 117-118. 

* Hercule Giroux Jr. est un poète sur qui on sait peu de choses, sauf qu'il est né en 1901 ou 1902 d'Hercule Giroux, voyageur de commerce, et d'Alexina Portelance, qu'il a épousé Marguerite Turcotte et qu'il est décédé à Montréal le 19 janvier 1962. Il a publié en 1922 un seul recueil de poésies, Soupirs et sourires, qui fut réédité en 1932.

Soupirs et sourires (deuxième édition, 1932), recueil de poésies
d'Hercule Giroux Jr., d'où est tiré le poème Ma mère, ci-haut.
À droite, dédicace manuscrite d'Hercule Giroux
dans ce même recueil.

(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'agrandir) 

Mention du décès d'Alexina Portelance,
mère d'Hercule Giroux Jr., dans Le
Devoir 
du 29 juin 1931.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Notice nécrologique, La Presse, 22 janvier 1962.

________________



 ÉLÉGIES POUR MA MÈRE

                            I

   C'est toujours la même maison ;
   Sur la mer, ta fenêtre ouverte...
   Mon coeur, depuis une saison,
   Est vide et ta chambre déserte.

   Tombe de mousse recouverte, 
   Où tu dors avec ma raison,
   Les yeux clos sur quelque vision
   D'une céleste découverte.

   C'est là, brisé par la douleur,
   Que librement coulent mes pleurs,
   Sur la croix, à l'ombre des saules ;
   
   Et dans le silence angoissant,
   Je reviens, seul, et je ressens
   La vie écraser mes épaules !

                            II

   La route est pleine de lumière,
   Le soleil projette à foison
   Ses rayons d'or sur la clairière,
   Mais le deuil loge en ta maison. 

   Si j'entends l'oiseau sur la branche,
   C'est qu'il me dit ton chant joyeux ;
   Et quand je cueille la pervenche,
   C'est pour voir un peu de tes yeux. 

   Mon âme avec toi sur la route
   Cause tout bas. Et je t'écoute
   Parler d'un bonheur surhumain...
   
   L'ombre nous cerne, la nuit tombe,
   Pensif, je regagne ma tombe,
   Du ciel tu reprends le chemin. 

                  Charles-E. Harpe(1948)


Tiré de : Charles-E. Harpe, Les oiseaux dans la brume, Montmagny, Éditions Marquis, 1948, p. 143-146. 

De Charles-E. Harpe (1908-1952), les Poésies québécoises oubliées ont également présenté (cliquer sur les titres):

― Été du ciel de mon enfance


Les oiseaux dans la brume, recueil de Charles-E. Harpe
d'où est tiré Élégies pour ma mère, ci-haut.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)


__________



LA GRAND-MÈRE

   Le coeur d'une grand-mère est un livre d'images
   Plein de fresques d'argent et de tons nébuleux
   Où les beaux enfants blonds penchent leurs têtes sages
   Et contemplent, ravis, des tableaux fabuleux.

   C'est l'enfance, pieds nus, avec des roses blanches,

   La jeunesse aux aguets sous les pommiers en fleurs ;
   Puis ce sont les chagrins aigus qui, dans les branches,
   Jettent au fond du soir des cris d'oiseaux siffleurs.

   La grand-mère, ô mon Dieu, vous la créez si douce,

   Que son nom fait un bruit caressant et pareil
   Au murmure confus d'un ruisseau sur la mousse.
   On dirait qu'il s'y glisse un rayon de soleil. 

   La vie a bu le sang de son coeur. Elle est pâle

   Et touche de ses doigts ridés son front terni.
   Ses yeux ont la couleur laiteuse de l'opale,
   Son rire est triste et doux comme un songe fini.

   Grand-mères qui priez en inclinant la tête,

   Laissez-nous, grand-mamans, nous les enorgueillis
   Qui portons dans notre âme un souffle de tempête,
   Baiser vos cheveux blancs et vos rêves vieillis. 

                              Robert Choquette (1927)



Tiré de : Robert Choquette, À travers les vents, Montréal, Les éditions du Mercure, 1927, p. 54. 

De Robert Choquette (1905-1991), les Poésies québécoises oubliées ont également présenté (cliquer sur les titres): 

Ode à la liberté
Hymne à l'Été


À travers les vents, recueil de Robert Choquette
d'où est tiré le poème La grand-mère, ci-haut.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)


________________



LE CHANT DE MA MÈRE

   Ta douce voix, ma mère,
   M'est encore très chère ;
   Et j'entends tes chansons
   Égayant la maison ! 

   Près de la cheminée
   Ton chant nous ravissait ;
   L'âme toute imprégnée
   De bonheur et de paix. 

   Ta voix montait, altière,
   En des notes légères,
   Fascinant nos esprits,
   Dans le calme des nuits. 

   Ô doux chant qui me berce
   Encore avec ivresse, 
   Jamais ton souvenir
   Ne pourra se ternir !

         Marie Dénéchaud-LaRue(1935) 


Tiré de : Marie Dénéchaud-LaRue, La voix du coeur, Québec, 1935, p. 68-19.

* On sait bien peu de choses sur Marie Dénéchaud-LaRue, outre qu'elle est née en 1861 ou 1862  dans la lignée des descendants de Claude Dénéchau, seigneur et député avant le régime de l'Union, qu'elle a vécu à Québec, qu'elle avait épousé Alfred P. Larue, qu'elle a publié en 1935 un unique recueil de poésies, La voix du coeur, et qu'elle est décédée à Québec le 1er mai 1943.
(Sources : Dictionnaire Guérin des poètes d'ici de 1606 à nos jours, Montréal, éditions Guérin, 2005, p. 386 ; Le Soleil, 4 mai 1943).


La voix du coeur, unique recueil de Marie
Dénéchaud-LaRue et d'où est tiré le poème
Le chant de ma mère, ci-haut.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Notice nécrologique parue dans Le Soleil du 4 mai 1943.


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LE POÈTE À SA MÈRE


   C'était au temps jadis,  ― t'en souviens-tu maman ?
   Où les cheveux épars, je folâtrais gaiement 
   Sous ces grands ormes verts dont les panaches sombres
   Épandaient sur l'enclos la fraîcheur de leurs ombres. 
   Mon jeune âge sonnait doux, ouaté de miel :
   Je n'avais pas encor de nuage en mon ciel...

   Un jour que je courais, le feu sur le visage,
   Au vol d'un papillon, mesurant mon courage,
   Je sentis sur mon front comme un souffle glacial
   Qui m'effleura soudain et m'infligea ce mal,
   Ce mal qui te causa de mortelles alarmes,
   Ô mère, et pour lequel je versai tant de larmes.

   Ainsi le frêle lis se courbe en le vallon
   Lorsque passe sur lui le terrible aquilon,
   Ainsi la rose perd l'éclat de ses pétales
   Lorsque soufflent du nord des haleines fatales.

   Je me revois languir dans mon petit lit blanc,
   Comme ce lis courbé sous le souffle du vent,
   Et pareil à l'oiseau, prisonnier de sa cage,
   Je regardais au ciel la grive et le nuage
   Qui sillonnaient l'azur et parcouraient les cieux,
   Et te disais alors : « Je veux voler comme eux ».

   À ces mots tu pleurais, tu pleurais de tristesse, 
   Je ne comprenais point ton immense tendresse,
   Et répétais sans cesse en relevant les yeux :
   « Comme eux je veux voler, je veux aller aux cieux ! » 
[...] 

   Lorsqu'en ce triste lit me clouait la douleur,
   Et qu'à mon oeil mourant se suspendait un pleur,
   J'allais mourir, hélas ! et descendre dans la tombe,
   Mon âme déployait ses ailes de colombe,
   Je répétais ces mots qu'on eût dit des adieux :
   « Comme eux je veux voler, je veux aller aux cieux ! »

   Mais redoublant pour moi de soins et de caresses,
   Tu ne me comptas plus tes multiples tendresses,
   Et le jour et la nuit, tu fus à mon chevet,
   Parcourant tous les grains de ton vieux chapelet. [...] 

   Et combien je chéris ce souvenir lointain
   Qui bat avec mon coeur d'un battement sans fin
   Et qui chante tout bas ces héros de la vie : 
   Les mères guérissant l'enfant à l'agonie... [...] 

                                   Willie Proulx (1927)


Tiré de : Willie Proulx, Mélodies poétiques, Montréal, Éditions Édouard Garand, 1927, p. 39-44. 

De Willie Proulx (1907-1958), les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : Nocturne fantaisiste (cliquer sur le titre).


Mélodies poétiques, recueil de Willie Proulx, d'où
est tiré le poème Le poète à sa mère, ci-haut.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)


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LES GRAND-MÈRES

   Qu'il est beau de les voir, avec leurs cheveux blancs,
   Les grands-mères, alors qu'aux heures indécises
   Elles s'en vont dire un chapelet aux églises ;
   Les jours ne semblent pas leur paraître accablants !

   Leurs coeurs, jeunes encor, ont des secrets troublants,
   Qu'elles gardent pour ceux qui les auront comprises.
   Les voyez-vous, parfois, en faisant « des reprises »,
   S'arrêter tout-à-coup, joindre leurs doigts tremblants ?

   Puis, après un baiser à leur petite-fille,
   Dire doucettement : « Enfile mon aiguille »...
   Elles rêvent alors aux chemins parcourus ;

   Car leur vie est féconde en tristesses amères,
   Que d'enfants oublieux elles ont secourus...
   Ah ! ne faites jamais de chagrin aux grand-mères !

                               Alfred Descarries (1917)


Tiré de : Revue Le Pays Laurentien, octobre 1917.

D'Alfred Descarries (1885-1958), les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : Idéal (cliquer sur le titre).


Le poème Les grand-mères, ci-haut, d'Alfred Descarries, est tiré
du numéro d'octobre 1917 de la revue Le Pays Laurentien.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

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Parlant de nos poètes d'antan et oubliés, l'écrivaine Reine Malouin
(1898-1976), qui a longtemps animé la vie poétique au Québec, a 
affirmé que sans eux, « peut-être n'aurions-nous jamais très bien 
compris la valeur morale, l'angoisse, les aspirations patriotiques, 
la forte humanité de nos ancêtres, avec tout ce qu'ils ont vécu, 
souffert et pleuré ». 

Les voix de nos poètes oubliés nous sont désormais rendues. 
Le concepteur de ce carnet-web a publié l'ouvrage en deux 
tomes intitulé Nos poésies oubliées, qui présente 200 de
de nos poètes oubliés, avec pour chacun un poème, une
notice biographique et une photo ou portrait. Chaque  
tome est l'objet d'une édition unique et au tirage limité. 
Pour connaître les modalités de commande de cet 
ouvrage qui constitue une véritable pièce de collection
cliquez sur cette image : 

lundi 2 juillet 2018

Hymne à l'Été

Robert Choquette (1905-1991)

(Source : La Revue des livres, juin 1935)



   Été moite et dolent couché sur la nature,
       J'entends grouiller sous ta ceinture
   Les indices vivants de la pérennité !
   Puisque à jamais j'ai faim et soif d'éternité,
   Eh bien ! je te prendrai dans une telle étreinte,
   Que mon terrestre coeur laissera son empreinte
       Sur ta poitrine, ô mol Été ! 

   J'enfouirai mon front, ma gorge et mes épaules
       Dans la chevelure des saules ; 
   J'irai comme un chamois sur la crête des monts
   Et mon coeur puéril frappera mes poumons !
   Je plongerai mon corps parmi les feuilles vertes,
   Et dans la mer j'aurai mes épaules couvertes
       D'une écaille de goémons

   Je courberai le vent dans mes mains arrondies
       Et sous les branches alourdies
   La saveur des fruits mûrs parfumera mes dents.
   Et la cigale aiguë et les criquets strident
   Seront pareils à des épingles dans les gerbes
       Au pied des buissons abondants !

   J'écouterai tinter les cloches suspendues
       Au cou blanc des brebis tondues ; 
   J'unirai mon haleine à celle des moissons,
   Et j'irai, bondissant par-dessus les buissons, 
   Rafraîchir mes genoux dans les jeunes bruyères
   Et suivre les chevreuils alentour des clairières
       Avec leurs grêles nourrissons. 

   J'emplirai de soleil ma bouche et mes narines ; 
       J'amasserai des fleurs marines
   Qui mouilleront mon corps comme des yeux humains !
   Car je t'aime, Été vert qui bordes les chemins.
   Je veux fleurir, Été, dans tes métamorphoses
   Et, pour que je me grise en toi, comme des roses
       Je veux te tenir dans mes mains !

                          Robert Choquette(1924)




Tiré de : Robert Choquette, À travers les vents,  deuxième édition, Montréal, Les Éditions du Mercure, 1927, p. 38-39. 

* Fils de Joseph-Alfred Choquette et d'Ariane Payette, Robert Choquette est né le 22 avril 1905 à Manchester (New Hampshire). Sa famille revint à Montréal en 1913 et l'inscrivit au Collège Notre-Dame, puis, de 1917 à 1921, au Collège de Saint-Laurent, où il entreprit ses études classiques. Il étudia ensuite au Collège Loyola de 1921 à 1926. 
   Journaliste à The Gazette en 1927, Robert Choquette assuma un peu plus tard la rédaction de la Revue Moderne, tout en étant secrétaire et bibliothécaire à l'École des Beaux-Arts de Montréal. La fondation de Radio-Canada marque un tournant dans sa carrière : il sera l'un des principaux écrivains à alimenter le nouveau réseau de radio-romans. 
   En 1942-43, il fut invité comme écrivain-résident au Smith College de Northampton (Massachusetts). Revenu au pays, il se consacra entièrement à la littérature. Auteur de nombreux recueils de poésies et de romans, il fut lauréat, entre autres, de trois prix David (1926, 1932, 1955), du prix de poésie de l'Académie française (1954) et du prix Edgar Poe (1956). En 1962, il fut proclamé « Prince des poètes du Canada français ». Membre fondateur, en 1944, de l'Académie canadienne-française (devenue l'Académie des lettres du Québec), il y siégea jusqu'à sa mort. 
   En avril 1937, Robert Choquette a épousé Marguerite Canac-Marquis. Il est mort à Montréal le 22 janvier 1991. 
(Source principale : Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec, tome 2, Montréal, éditions Fides, 1987, p. 76-77). 


Dans la deuxième édition du recueil À travers les vents, d'où est tiré le poème ci-haut, le critique littéraire et historien Henri d'Arles (cliquer sur son nom) signe une préface dans laquelle on peut notamment lire ce qui suit : 

Henri d'Arles (1870-1930)

« [...] Le recueil que l'on va lire ― ou relire 
― est le fruit d'une sensibilité riche et fine, neuve et ardente, qui emprunte aux lois traditionnelles les moyens de se libérer. Il y a ici de la poésie véritable, qui se manifeste dans l'originalité et l'abondance des images, et il y a de l'art. L'auteur était tout jeune, à peine dix-neuf ans, quand il l'a composé. Faut-il s'étonner qu'encore en pleine adolescence il ait pu produire une pareille floraison ? L'on n'en a pas le droit, la poésie pure étant un don naturel que les fées déposent dans un berceau. [...]
   Je me rappellerai toujours cet après-midi de l'été dernier, où je reçus son mince volume, qu'une lettre timide et charmante m'avait annoncé. Il faisait beau et chaud. Fatigué de la ville, je partais, je m'en allais dans ce grand bois de pins, de bouleaux et de chênes, facilement accessible, mais où l'on se croirait loin des vulgarités de la vie ordinaire. Solitude incomparable où je me réfugie comme dans un temple, aux heures où la réalité m'oppresse. Il y a là de hautes falaises, garnies d'arbres géants où se balance un murmure très doux ; vers le soir, le choeur des rossignols enchante l'espace. Et l'air y est tout imprégné d'une odeur balsamique. 
   J'hésitais à emporter avec moi ces poésies d'un jeune inconnu : "Qui sait, me disais-je, si j'y prendrai plaisir, ou si elles ne vont pas plutôt me gâter la paix harmonieuse que toujours je goûte dans ce lieu divin ? "
   Je me décidai à les prendre, et je m'en félicite encore. Je les lus tout d'un trait. Ces poèmes s'accordaient si bien avec tous ces entours. Ils me semblaient la voix des choses. Je ne distinguais plus entre leur musique et celle du ruisseau, ou la mélodie perlée du rossignol. Leurs images reflétaient tout ce que j'avais sous les yeux. Quelle ne fut pas ma joie ! Je découvrais un poète, un vrai poète chez un enfant, et ma pensée s'envola dans un long rêve d'avenir... »


De Robert Choquette, les Poésies Québécoises Oubliées ont également présenté: Ode à la liberté (cliquer sur le titre).


À travers les vents, recueil de Robert Choquette
d'où est tiré le poème Hymne à l'Été, ci-haut.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir) 

En 1934, Robert Choquette fut l'objet de
cette caricature de Robert La Palme.

(Source : Archives de la Ville de Montréal ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Témoignage de l'écrivaine et artiste Louise Gareau-Des Bois 
paru dans Le Devoir du 8 février 1991, soit quelques 
semaines après la mort de Robert Choquette.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

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