samedi 16 février 2019

Taquineries poétiques au « comité de la pipe »

Pierre-Joseph-Olivier Chauveau (1820-1890)
et 

Joseph-Charles Taché (1820-1894)

(Source : BANQ)



Une présentation d'Ernest Gagnon :


   Le « comité de la pipe » du Parlement de la province unie du Haut et du Bas-Canada comptait, en 1851, parmi ses membres les plus assidus, deux jeunes députés dont l'un, M. Joseph-Charles Taché, médecin, fumait beaucoup, et l'autre, M. Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, avocat, ne fumait pas du tout. [Tous deux furent élèves au Petit séminaire de Québec et docteurs ès Lettres de l'Université Laval].
   Le Parlement siégeait à Toronto, et les Hauts-Canadiens étaient émerveillés de la verve des deux jeunes députés des comtés de Rimouski et de Québec, qui apportaient dans leurs discussions tant de gaieté et d'intelligence, et dont les talents variés faisaient déjà présager un brillant avenir. 
   M. Chauveau, séduit par l'attrait des réunions du « comité de la pipe », affrontait vaillamment les âcres senteurs de la fumée de tabac ; mais il avait soin de désinfecter ses vêtements en plaçant dans chacune de ses poches d'habit un mouchoir saturé de patchouli, le parfum alors à la mode.
   M. Taché racontait volontiers ses aventures sur mer et sur terre, par la pluie et par la neige, en compagnie des chasseurs qu'il égalait en endurance et dont il avait partagé les misères et les enthousiasmes.
   Un soir surtout, M. Taché mit tant de couleur et de verve dans ses récits pleins d'âpreté et de sauvage grandeur, qu'il remporta un très vif succès. Les députés battaient des mains et frissonnaient... de plaisir, heureux de se sentir bien à l'abri dans ce Parlement garanti contre les tempêtes par la constitution et la tôle galvanisée. M. Chauveau parlait peu ce soir-là, mais il souriait de l'air d'un homme qui médite quelque chose. 
   Le lendemain, le jeune député de Rimouski reçut, sous une double enveloppe, une pièce de vers, signée « Josephte », écrite en belle écriture ronde. Voici cette pièce :


RIMOUSKI

   Connais-tu cette terre où se fond le marsouin,
   Où l'on entend gémir le huard, le pingouin,
   Où juillet est brumeux, où, dans la canicule,
   On grelotte en plein jour ainsi qu'au crépuscule ?

   La connais-tu la terre où l'avoine périt,
   Où la pauvre patate avec peine fleurit,
   Où le vent du Nord-Est, douze mois dans l'année,
   D'harmonieux accords remplit la cheminée ?

   C'est là que je veux vivre avec mon bien-aimé !
   C'est là que nous irons, ô toi que j'ai charmé !
   Nous y serons heureux comme les hirondelles ;
   Tous deux nous porterons sur nos coeurs... des flanelles.

   Nous irons sur la grève aspirer le varech ;
   Le soir nous mangerons un peu de hareng sec.
   Si le catarrhe en maître attaque nos poitrines,
   Si nos jours sont comptés par les Parques chagrines,

   Ensemble nous mourrons ! Au fond de l'Anse-au-Coq
   Nous serons inhumés avec ou sans cortège ; 
   Pour toute inscription sur le funèbre roc
   L'hiver apportera quatorze pieds de neige. 

            JOSEPHTE , Toronto, 4 août 1851.



   La réponse ne se fit pas attendre. M. Chauveau était rendu à son siège de député, dans l'après-midi du 5 août, lorsque son collègue M. Taché se présenta à lui et lui remit une lettre ouverte en lui disant :

    Voici la réponse à votre épître en vers. 

   ― Mon épître en vers ? Mais je ne vous ai pas écrit.

    Oh ! ne niez pas... je vous ai facilement reconnu.

    Et à quoi m'avez-vous reconnu ?

    À l'odeur : votre papier sentait le patchouli...

    « Cré sauvage ! » (textuel) répliqua M. Chauveau : moi qui croyais vous avoir dépisté !

   Voici cette réponse de M. Taché ainsi que la réplique de M. Chauveau : 


RÉPONSE 

   Je connais cette terre, et je l'aime si bien
   Que sur mon coeur, hélas ! tes vers ne feront rien.
   Les brumes effrayant ta frileuse personne,
   À son mâle habitant n'offrent rien qui l'étonne.

   La tempête mugit ! Sur sa barque rapide
   Il s'élance, et, docile à la main qui le guide,
   L'esquif ouvre les flots... Oh ! la mer en fureur
   A des beautés, crois-moi, défiant le rimeur. 

   Monté sur un canot, quand la vague repose
   Au sein d'un calme plat, gaiement il se dispose
   À chasser le huard aux brillantes couleurs,
   La gentille pétrelle et les canards plongeurs. 

   Tu te plains de l'hiver, pauvre enfant des salons,
   Tu te plains de la neige et des froids aquilons,
   Tu te plains du roc nud où la lame se brise : 
   Sybarite élégant, va chauffer ta chemise !

   Ne crains pas le catarrhe à nos fortes poitrines !
   Dans nos fertiles champs il n'est pas de famines ;
   Josephte peu s'enquiert où l'on doit l'enterrer,
   Certaine que toujours il faudra bien l'aimer. 

            J.-C. T.Toronto, 5 août 1851.


RÉPLIQUE

   J'ai longtemps médité ta poétique épître : 
   Elle est encore ouverte au coin de mon pupitre.
   Je me plains de l'hiver, me dis-tu ! Mais non pas,
   C'est l'été qui m'étonne en tes heureux climats !

   Les brumes de juillet, non celles de novembre,
   Les frimas du mois d'août, et non ceux de décembre,
   Ont inspiré ma muse. Au reste, que chacun
   Chérisse son pays, c'est juste et c'est commun.

   Au tendre rossignol, préfère le pingouin ;
   Va chasser le huard, assommer le marsouin ;
   Nourris-toi de gruau, bois de l'huile à plein verre,
   Sois heureux à ton goût sur cette aimable terre.

            P.-J.-O. C.,Toronto, 5 août 1851.



Tiré de : Ernest Gagnon, Pages choisies, Québec, J.-P. Garneau libraire-éditeur, 1917, p. 132-137. 

Pour en savoir plus sur Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, cliquer ICI, et sur Joseph-Charles Taché, cliquer ICI. Voyez aussi le Centre Joseph-Charles-Taché, situé à Rimouski. 

De Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté :  ― La Messe de Minuit à l'Islet


Le récit ci-haut présenté a été écrit par Ernest Gagnon, l'un des
plus importants piliers de la culture québécoise, et publié dans
son ouvrage posthume Pages choisies, en 1917.

Sur Ernest  Gagnon, on peut lire ICI le dossier présenté par
les Glanures historiques québécoises.

On peut ICI télécharger gratuitement l'exquis
volume qu'est Pages choisies.

Les Poésies québécoises oubliées ont également présenté un
très beau poème à sa mémoire : Sur la tombe d'Ernest Gagnon.

(Source de la photo d'Ernest Gagnon : BANQ ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Hélène Sabourin a publié cette intéressante
et inspirante biographie du premier Premier
ministre du Québec, P.-J.-O. Chauveau, un
personnage historique fort sympathique qui
s'est beaucoup démené pour la culture et pour
l'éducation de notre peuple, et qui est bien
trop peu connu même s'il mérite beaucoup 

mieux. On peut commander cet ouvrage 
dans toute bonne librairie. Informations ICI. 


Procurez-vous l'un des quelques exemplaires encore disponibles 
de Nos poésies oubliées, un volume préparé par le concepteur 
du carnet-web des Poésies québécoises oubliées, et qui présente
100 poètes oubliés du peuple héritier de Nouvelle-France, avec
pour chacun un poème, une notice biographique et une photo
ou portrait. Pour se procurer le volume par Paypal ou virement 
Interac, voyez les modalités sur le document auquel on accède
en cliquant sur l'image ci-dessous. Pour le commander par
VISA, cliquer ICI.



mercredi 13 février 2019

Tempête

James-Émile Prendergast (1858-1945)

(Source : Musée de la civilisation du Québec ; 
fonds d'archives du Séminaire de Québec)





   Noir démon de la nuit, ô Tempête, je t'aime !
   Ta voix stridente et forte en mon coeur vient vibrer.
   Ton effort orageux me révèle à moi-même,
   Je respire ton souffle et me prends à pleurer. 

   Emporte-moi bien loin dans les vents et la brume.
   Ce front triste et brûlant, peux-tu le rafraîchir ?
   Fais tomber dans mon coeur tes torrents, ton écume,
                     Et, dis-moi, peux-tu le remplir ?

   Escalade des monts l'inabordable crête ; 
   Donne, comme à la mer, des vagues au glacier ;
   Ravage, emporte, brise, et que rien ne t'arrête ! 
   Mais lorsque tout s'abat sous ton souffle, ô Tempête,
   Ah ! ne crois pas pouvoir me briser tout entier. 

   Toi qui veut le néant, que peux-tu sur mon âme ?
   Quand tes eaux ont rempli les ravines d'horreur,
   Tes torrents sauraient-ils éteindre cette flamme
   Qu'avec la vie un jour m'insuffla le Seigneur ?

   Si je suis ton jouet, je suis aussi ton maître.
   Tes vents s'apaiseront : moi je ne peux mourir.
   Tu peux bien me briser, tu ne détruis pas l'être ;
   Ton effort impuissant m'apprend à me connaître,
                     Tu ne peux pas m'anéantir !

                     Puis au-delà de la tourmente
                     Les cieux sont toujours étoilés.
                     Plus haut que ta rage impuissante
                     Mon âme plane triomphante :
                     ― Mugissez, aquilons, soufflez ! 

                                 P.-E.-J. Prendergast *(1882)




Tiré de : Jules Fournier, Anthologie des poètes canadiens, Montréal, 1920, p. 119.  

*  Fils de James Prendergast et d'Émilie Gauvreau, Pierre-Émile-James Prendergast est né à Québec le 22 mars 1858. Après ses études au Séminaire de Québec et à l'université Laval, il fut admis au Barreau en 1881. L'année suivante, il s'établit au Manitoba, où il exerça sa profession d'avocat. En 1885, il participa à la défense de Louis Riel et, la même année, il présida une assemblée de protestation contre la condamnation de Riel. Il épousa à Saint-Boniface, en juillet 1886, Olivina Mondor. Ils eurent 17 enfants.
   Il prit tôt une part active à la vie politique manitobaine et siégea à l'Assemblée législative de 1885 à 1897. En 1893 et 1896, il a été aussi maire de Saint-Boniface. Membre du cabinet dans le gouvernement de Thomas Greenway, il occupa le poste de secrétaire provincial en 1888-89. Il rompit avec le parti libéral à cause de la trahison de ce parti sur la question des écoles françaises du Manitoba. En 1897, il débuta une carrière de juge.
   Engagé en faveur des droits des Franco-Manitobains et Métis, J.-Émile-Pierre Prendergast a aussi été président de l'Association Saint-Jean-Baptiste du Manitoba.  En 1916, il ne laissa point ses fonctions de juge le museler au moment où les droits des Franco-manitobains étaient de nouveau attaqués, et il devint le premier président de l'Association canadienne-française d'éducation du Manitoba.
   Poète à ses heures, il a publié Soir d'automne, en 1881, et des poèmes dans quelques journaux et périodiques. Il fut rédacteur associé du journal Le Manitoba, et fondateur-rédacteur du journal français Le Trappeur, qui ne parut que peu de temps.
   Pierre-Émile-James Prendergast est mort à Winnipeg le 18 avril 1945. 
(Sources : Le Devoir, 19 avril 1945, p. 1 ; Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec, tome 1, Montréal, éditions Fides, 1980, p. 682 ; Manitoba Archival Information Network). 

De P.-E.-J. Prendergast, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : Ce que renferme la fleur qui tombe


D'abord paru dans la revue Nouvelles soirées canadiennes
en mai 1882, le poème Tempête, ci-haut, a par la suite été
publié en 1920 dans l'Anthologie des poètes canadiens, de
Jules Fournier, puis en 1990 dans l'Anthologie de la poésie
franco-manitobaine
, de J. R. Léveillé. On peut facilement se
procurer cette dernière dans toute bonne librairie, voir ICI.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

P.-E.-J. Prendergast

(Source : Assemblée
législative du Manitoba)

James Prendergast en 1922 à Saint-Boniface (Manitoba), municipalité francophone
où il résidait. On le voit, à gauche, en compagnie de François-Xavier Lemieux, avocat
qui fit partie avec Prendergast de l'équipe de défense de Louis Riel, et d'Arthur Déry.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Omer Héroux, rédacteur en chef du Devoir, publia le 19 avril 1945 ce
vibrant hommage à la mémoire de P.-E.-J. Prendergast, mort la veille.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Mention de la mort de P.-E.-J. Prendergast dans la revue
Le Canada français, de l'Université Laval à Québec, en
mai 1945, un mois après la mort de Prendergast.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)



Parlant de nos poètes d'antan et oubliés, l'écrivaine Reine Malouin
(1898-1976), qui a longtemps animé la vie poétique au Québec, a 
affirmé que sans eux, « peut-être n'aurions-nous jamais très bien 
compris la valeur morale, l'angoisse, les aspirations patriotiques, 
la forte humanité de nos ancêtres, avec tout ce qu'ils ont vécu, 
souffert et pleuré ». 

Les voix de nos poètes oubliés nous sont désormais rendues. 
Le concepteur de ce carnet-web a publié l'ouvrage en deux 
tomes intitulé Nos poésies oubliées, qui présente 200 de
de nos poètes oubliés, avec pour chacun un poème, une
notice biographique et une photo ou portrait. Chaque  
tome est l'objet d'une édition unique et au tirage limité. 
Pour connaître les modalités de commande de cet 
ouvrage qui constitue une véritable pièce de collection
cliquez sur cette image : 

dimanche 10 février 2019

Pluie d'hiver

Emery Desroches (1879-1905)

(Source : La Presse25 avril 1905)



   Souvent je me demande
   Pourquoi pleut sur la lande
            L'eau des cieux gris,
   Quand sous la neige blanche
   Le sol, la fleur, la branche,
            Sont endormis ?

   Quand nulles moissons blondes
   Ne se lèvent, fécondes,
            Au champ désert,
   Pour boire cette averse
   Que le ciel froid nous verse
            En plein hiver.

   Quand toute fleur est morte
   Sous la saison qu'escorte
            Le froid subtil,
   Quand plantes ni verdures
   N'ont vaincu les froidures,
            Pourquoi pleut-il ?

   Sur la terre ébahie,
   Pourquoi tombe la pluie ?
            Est-ce un tribut ?
   Elle tombe légère, 
   Sans foudre, sans colère ;
            Quel est son but ?

   Serait-ce, ô Dieu, pour dire
   À l'homme en son martyre
            Que bien souvent,
   Sans raison apparente,
   Il pleure et se lamente
            Stérilement ?

   Car souvent l'homme pleure
   Sur un mal qui l'effleure,
            Mystérieux ; 
   Dans l'âme délicate,
   Le flot des pleurs éclate
            Et monte aux yeux. 

   Les curieux du monde,
   Sous l'énigme profonde,
            Disent, songeurs,
   Ne sachant point la cause
   De notre peine éclose : 
            Pourquoi ces pleurs ?

              Emery Desroches* (1903)




Tiré de : Jules Fournier, Anthologie des poètes canadiens, Montréal, 1920, p. 200-201.

*  Joseph-Benoît-Emery Boucher-Desroches est né à Joliette le 12 avril 1879, de Narcisse Boucher-Desroches, commis-marchand, et de Louise Berthe Belleville.
   Etudiant au Séminaire de Joliette de 1892 à 1899, la tuberculose dont il souffrait le força ensuite à prendre un long repos avant de commencer ses études de droit à l'Université Laval de Québec. En 1902, il entra, à Joliette, comme clerc au cabinet de l'avocat Joseph-Mathias Tellier, qui plus tard devint chef du parti conservateur et chef de l'Opposition officielle à l'Assemblée législative du Québec. Mais après deux ans, la maladie le contraignit à quitter ses études pour recevoir des soins médicaux plus soutenus. 
   Il composa un grand nombre de poèmes dont plusieurs furent publiés dans divers journaux et périodiques, dont L'Étoile du Nord (Joliette) et Le Monde illustré.  Mais la part la plus importante de son oeuvre poétique serait restée inédite.
   Emery Desroches est mort des suites de la tuberculose à Joliette, le 21 avril 1905, à l'âge de 26 ans. 
(Sources : Les Anciens du Séminaire : écrivains et artistes, Joliette, 1927, p. 190-192 ; Louis-Joseph Doucet, Contes du vieux temps ; Ça et là, Montréal, J.-G. Yon éditeur, 1911, p. 100-104 ; Camille Roy, Érables en fleurs, Québec, 1923, p. 49-50 ; Ancestry.ca).


Le poème Pluie d'hiver, ci-haut, est paru en
1920 dans l'Anthologie des poètes canadiens,
de Jules Fournier, dont on peut trouver ICI

un exemplaire de l'édition originale.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

D'abord dans La Presse du 3 juin 1905, puis, en 1911, dans son ouvrage
Contes du vieux temps ; Ça et là, le poète Louis-Joseph Doucet a publié ce
touchant hommage à son ami et condisciple de collège Émery Desroches.
De Louis-Joseph Doucet, les Poésies québécoises oubliées ont présenté
les poèmes Bise d'hiver et Souvenance.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir) 

Ce souvenir d'Emery Desroches a été publié en 1927 dans
le livre Les Anciens du Séminaire : écrivains et artistes. Il 

s'agit du Séminaire de Joliette.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Article paru dans L'Étoile du Nord, de Joliette, le 25
avril 1905, à l'occasion du décès d'Emery Desroches.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Mention du décès d'Emery Desroches
dans l'hebdomaire littéraire et musical
Le Passe-Temps, le 6 mai 1905. Malgré
la promesse d'un article plus substantiel
à paraître dans un numéro à venir du

 journal, rien n'en fut jamais publié.

(Source : BANQ ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)
 

jeudi 7 février 2019

Le vieux chat et la souris

Le vieux chat et la souris
Gravure de Jean-Jacques Grandville




   Une jeune souris, en sortant de son trou,
   Fut prise un jour par un matou,
   Vieux scélérat sans conscience
   Et qui dans sa vie avait fait
   Maint mauvais tour, maint vilain trait : 
   « Ciel ! pour quel crime ou quelle offense
   « M'en voulez-vous ? lui dit la souris en tremblant.
   « Par pitié ! laissez-moi la vie !...
   ― « Tais-toi, misérable étourdie !
   « Lui répond le chat en grondant.
   « Qu'ai-je besoin de tes grimaces ?...
   « Tous tes soupirs ne me font rien.
   « Quand tu serais une des grâces
   « Je te croquerais aussi bien ». 

   Ni la sagesse de Socrate,
   Ni les meilleurs raisonnements,
   Ne nous sauverons des méchants
   Quand ils nous tiennent sous leur patte.

                         Paul Stevens* (1857)



Tiré de : Paul Stevens, Fables, Montréal, Jean-Baptiste Rolland libraire, p. 67. 

*  Paul Stevens est né en Belgique le 1er mai 1830, de Jacques-Joseph Stevens, chef de bureau au ministère de la Guerre à Bruxelles, et d'Adélaïde-Rosa-Josépha Wautier. Arrivé au Québec avant juillet 1854, à l'âge de 24 ans, il se fixa d'abord à Berthierville, où il épousa, le 10 mai 1855, Marie Vallier dit Léveillé.
   Collaborateur aux journaux Le Pays, L'Ordre, Le National et L'Avenir, il devint en 1857 rédacteur de La Patrie. À l'automne de la même année, il devint professeur de français au Collège de Chambly, dont il devint plus tard le principal. À partir de 1858, il donna des cours de français et de dessin à Montréal, puis, en 1860, il fonda avec Édouard Sempé et Charles Wugk dit Sabatier un journal littéraire et artistique, L'Artiste, dont seulement deux numéros furent publiés.
   Dès 1858, il donna de nombreuses conférences dans le cadre des activités du Cabinet de lecture paroissial. La plupart de ses conférences ont été publiées dans L'Écho du Cabinet de lecture paroissial.
   Il a publié deux volumes, Fables (1857) et Contes populaires (1867).
  À partir de la fin des années 1860, Paul Stevens fut précepteur des familles Chaussegros de Léry et Saveuse de Beaujeu, à Coteau-du-Lac, où il est mort le 29 octobre 1881.
  Dans L'Illustration nouvelle du 21 octobre 1937, on peut lire : « On sait en effet que la fable, ce genre littéraire que La Fontaine a porté à un si haut degré de perfection, a trouvé des imitateurs en la terre du Canada français. Quelques fables anonymes virent le jour avant que sur nos bords s'élevât la voix de Crémazie. Son contemporain, Paul Stevens, instituteur, né en Belgique, publiait vers 1856, dans La Minerve, des fables que tous les journaux de l'époque se hâtèrent de reproduire ». 
(Sources : Edmond Lareau, Histoire de la littérature canadienne, Montréal, 1874, p. 92-93 ; L'Illustration nouvelle, 21 octobre 1937, p. 15 ; Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec, tome 1, Montréal, éditions Fides, 1980, p. 241 ; Biographi.ca).

Pour en savoir plus sur Paul Stevens, cliquer ICI


Fables, de Paul Stevens, d'où est
d'où est tiré Le vieux chat et la souris,
ci-haut. Il ne reste sur le marché qu'un
seul exemplaire de l'édition originale,
voir ICI. Sinon on peut ICI consulter
en ligne les Fables, ou ICI en acheter
à bas prix une copie numérisée.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Paul Stevens a dédicacé ses Fables à
à Denis-Benjamin Viger, qui était
un important personnage politique. À
noter le profond respect que Stevens
exprime dans cette dédicace à l'égard de
sa nouvelle patrie, le Canada français,
que l'on dit de nos jours le Québec.

Dans sa monumentale Histoire de la littérature canadienne,
parue en 1874, l'avocat et écrivain Edmond Lareau a écrit ces
lignes au sujet de Paul Stevens et de son oeuvre littéraire.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir) 

Mention du décès de Paul Stevens dans
Le Courrier du Canada du 4 novembre 1881.
(Source : BANQ)

lundi 4 février 2019

Ma blanche maison

Thomas Loranger (1823-1885)




   Fiers citadins, je vous invite !
   Venez dans ma blanche maison ; 
   Je vous promets, mais venez vite, 
   Les premiers fruits de la saison,
   De gais ébats dans la campagne,
   Et, le soir, des contes joyeux
   Sur des châteaux faits en Espagne
   Dont nous chanterons le vin vieux !

   Il est non loin de ma demeure
   Un lac brillant comme un miroir ;
   On peut s'y baigner à toute heure,
   Et les enfants viennent, le soir,
   Y rafraîchir leur tête blonde.
   Il est limpide et peu profond,
   Différent de la mer du monde
   Dont ils ne verront point le fond !

   Dans le bassin d'une fontaine,
   Une naïade verse l'eau ; 
   C'est là que je lis La Fontaine
   Et que je médite Boileau
   Qui n'aimerait ces deux poètes
   Dont les livres presques divins
   Montrent l'art de parler aux bêtes
   Et celui d'écrire aux humains ?

   Jeunes garçons et jeunes filles,
   Venez dans ma blanche maison ;
   Vous y danserez des quadrilles
   Aux gais refrains de ma chanson ;
   Et si ma retraite champêtre
   Est, pour vous mettre le couvert,
   Moins large que le coeur du maître,
   Nous dînerons sur le pré vert. 

   Puis, si, de retour à la ville,
   Votre coeur vous dit qu'un matin
   De votre hôte le pas débile
   N'a pu parcourir son jardin,
   Et qu'un prêtre a du cimetière
   Fraîchement béni le gazon,
   Revenez dire une prière
   Pour lui dans sa blanche maison ! 

                     Thomas Loranger* (1885)




Tiré de : Ernest Gagnon, Pages choisies, Québec, J.-P. Garneau libraire-éditeur, 1917, p. 129-130.

*  Thomas-Jean-Jacques Loranger est né à Yamachiche le 2 février 1823, de Joseph Loranger, cultivateur puis aubergiste, et de Marie-Louise Dugal. Il fit son cours classique au collège de Nicolet et fut admis au Barreau le 3 mai 1844.
   Au début de sa carrière d'avocat, il fut associé avec L. T. Drummond,  alors procureur général du Bas-Canada et qui avait auparavant risqué son avenir en défendant les Patriotes de 1837-1838 devant la Cour martiale. Par la suite, Thomas-J.-J. Loranger s'associa avec ses frères eux aussi avocats, Louis-Onésime et Joseph. Tout jeune avocat, il avait représenté la Couronne devant la Cour seigneuriale, où sa profonde connaissance du droit fut remarquée.
   Élu député de Laprairie en 1854, il fut en 1857-1858 secrétaire de la province dans l'administration Macdonald-Cartier. Le 28 février 1863, il fut nommé juge de la Cour supérieure pour le district de Richelieu, poste qu'il occupa jusqu'en 1879. Il agit souvent comme assistant-juge de la Cour d'Appel.
   De 1869 à 1872, il collabora à la Revue légale, puis il fut le fondateur et rédacteur en chef d'une revue juridique, La Thémis, qui exista de 1879 à 1884, et l'auteur d'ouvrages de droit, dont Commentaire sur le Code civil du Bas-Canada (2 volumes, 1873 et 1879) et Lettres sur l'interprétation de la Constitution fédérale (2 volumes, 1883 et 1884). En 1880, il avait été chargé de la codification des lois du Québec. 
   En 1859, il avait été nommé membre du premier Conseil de l'instruction publique.
   En 1880, il est élu président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal (SSJBM), poste auquel il est reconduit en 1884. C'est lui qui présida, en 1884, aux fêtes du cinquantième anniversaire de la fondation de la la SSJBM. Il fut aussi l'un de ceux qui prirent l'initiative de la construction du Monument national, dont il présida à la pose de la pierre angulaire.
   Thomas-Jean-Jacques Loranger est mort le 18 août 1885 à Sainte-Pétronille, sur l'île d'Orléans, où il passait l'été avec sa famille. En 1850, il avait épousé Sara Angélique Trudeau, puis en deuxièmes noces, en 1860, Zélie Angélique Berne, petite-fille de Philippe Aubert de Gaspé.
   L'écrivain Laurent-Olivier David a écrit de lui : « L'un des hommes les plus instruits, les plus éloquents et les plus spirituels de son temps ; un esprit essentiellement français, dont le fond était sérieux et la forme piquante, éblouissante, gracieuse ; une étoile de première grandeur dans cette pléiade de talents qui ont brillé d'un si vif éclat de 1848 à 1867 ». 
(Sources principales : Pierre-Georges Roy, Les juges de la province de Québec, Québec, Service des archives du gouvernement de la province de Québec, 1933, p. 317 ; Journal des Trois-Rivières, 24 août 1885 ;  Biographi.ca). 

Pour en savoir plus sur Thomas-Jean-Jacques Loranger, cliquer ICI


Le poème Ma blanche maison, ci-haut,
de Thomas-J.-J. Loranger, a été publié
pour la première fois par Ernest Gagnon
dans un périodique en 1901, soit 16 ans
après la mort de Loranger, puis en 1917
dans Pages choisies, d'Ernest Gagnon,
qui était décédé en 1915. Gagnon est

né à Louiseville, la municipalité voisine
d'Yamachiche. 
Les Poésies québécoises oubliées ont publié 
un poème d'Armand Chossegros à la mémoire 
d'Ernest Gagnon et que l'on peut lire ICI. 

C'est dans ce chapitre, intitulé Poésie d'outre-tombe, de ses Pages choisies,
qu'Ernest Gagnon raconte les circonstances dans lesquelles il a découvert le
poème Ma blanche maison, de son ami Thomas-J.-J. Loranger, que celui-ci,
comme nous l'apprend Gagnon, avait composé peu de temps avant sa mort
et qui était resté inédit jusqu'en 1901, alors que Gagnon le publia dans un
périodique que nous n'avons encore pu identifier.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir) 

C'est devant l'entrée principale de l'ancien Palais de Justice
de Québec
, aujourd'hui le siège du ministère des Finances du
 gouvernement du Québec, au 12 rue Saint-Louis, à Québec,
que s'est déroulée la dernière conversation entre Thomas-J.-J.
Loranger et Ernest Gagnon, quelques jours avant la mort de
Loranger et tel que relaté par Gagnon dans Pages choisies.

(Source : Patrimoine culturel du Québec ;
 cliquer sur l'image pour l'agrandir) 

Article paru dans Le Journal des Trois-Rivières le 24 août
1885, à l'occasion du décès de Thomas-J.-J. Loranger.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)
 

Article paru dans le journal
L'Étoile du Nord, de Joliette,
le 29 août 1885.
(Source : BANQ ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

À titre de président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal,
Thomas-Jean-Jacques Loranger fut l'un des initiateurs de la
construction du Monument national, sur le boulevard Saint-
Laurent, à Montréal. C'est lui qui présida la cérémonie de
pose de la pierre angulaire de l'édifice.

(Source : Ville de Montréal)


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