samedi 14 juillet 2018

La bonne France

Nérée Beauchemin (1850-1931)

(Source : Biographies canadiennes-
françaises
, Montréal, 1926, p. 444)




   Doulce France, France jolie,
   France d'amour et d'idéal,
   Qui, dans ton épique folie,
   As fait tant de bien pour le mal.*

   Tant de fois tu fus déchirée
   Par les crocs sanglants du vainqueur ;
   Mais ce qu'ils n'ont pas altéré,
   C'est la jeunesse de ton Cœur

   C'est l'éternelle joliesse
   De celle qu'un rien attendrit,
   Et qui, de peine ou de liesse,
   En larmes douces, pleure ou rit ; 

   C'est, dans toute sombre ambiance,
   Quand l'horizon semble d'airain
   Cette enfantine confiance,
   Dont l'azur est toujours serein.

   France dont le cœur surabonde
   De gentillesse et de pitié,
   Rien ne résiste, dans le monde,
   Au charme de ton amitié !

   Il suffit qu'une voix te nomme
   Et s'élève pour t'acclamer,
   Pour que tout noble et fier cœur d'homme
   S'émeuve et se prenne à t'aimer. 

   Oh ! c'est que ton front reste encore
   Toujours rayonnant, haut et clair, 
   Comme le front d'or de l'aurore
   Dans le ciel limpide de l'air. 

                 Nérée Beauchemin (1928)



Tiré de : Nérée Beauchemin, Patrie intime, Montréal, Librairie d'Action canadienne-française, 1928, p. 178-179.

* Dans le sens de : « Rendre le bien pour le mal ».  

De Nérée Beauchemin, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : Une sainteLe sapin de NoëlFrance (cliquer sur les titres).

Pour en savoir plus sur Nérée Beauchemin, cliquer ICI et ICI


« Les Québécois, en Amérique, poursuivent leur propre histoire. Ils
sont un peuple à part entière. Mais avec leur résistance sur un continent,
ils poursuivent, à leur manière, une histoire qui a une dimension française.
Ils incarnent sur ce continent le combat pour la diversité du monde.
Nos deux peuples, au fond d'eux-mêmes, sont liés par le destin. Rien ne
devrait nous interdire de dire : Vive la France ! ».  ― Mathieu Bock-Côté

Patrie intime, recueil de Nérée Beauchemin
d'où est tiré le poème La bonne France.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Dédicace manuscrite de Nérée Beauchemin
au comédien Camille Ducharme, dans son
recueil Patrie intime, trois mois avant la mort du
poètePour prendre connaissance du contexte
où cette dédicace a été écrite, cliquer ICI.

(Collection Daniel Laprès ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir) 

Nérée Beauchemin au milieu de villageois d'Yamachiche,
années 1910. Son fils Fernand est à sa droite, tenant un parapluie.

(Source : J.-Alide Pellerin, Yamachiche et son histoire ; 1672-1978,
Trois-Rivières, Éditions du Bien Public, 1980 ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir).

Nérée Beauchemin, en 1928, devant le porche de sa maison
d'Yamachiche, déclamant des vers des son recueil Patrie intime.

(Sources : JRAD ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Maison de Nérée Beauchemin, au coin des rues
Sainte-Anne et Nérée-Beauchemin, à Yamachiche.

(Photo Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Plaque commémorative apposée sur la façade
de la maison de Nérée Beauchemin, à Yamachiche.

(Photo Daniel Laprès ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

On peut toujours se procurer dans toute
bonne librairie cette édition de Patrie intime
ajoutée d'autres poèmes du médecin-barde
d'Yamachiche. Pour informations, cliquer ICI.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)


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mercredi 11 juillet 2018

La Musique

Lucien Rainier (1877-1956)

(Source : Claude Lavergne, Lucien Rainier,
Montréal, éditions Fides, 1961)




   Ce soir, l'Illusion s'embarque sur la grève
   en robe harmonieuse et merveilleux atours...
   L'esquif est en partance au quai flottant du Rêve
   et l'heure du départ sonne au sommet des tours !..

   Ce soir, l'Illusion s'embarque sur la grève ; 
   elle fuit le château ténébreux de l'Ennui ; 
   elle fuit le chagrin de la vie ; elle fuit
   le bruit sourd d'un passé qui remonte sans trêve.

   En robe harmonieuse et merveilleux atours,
   la voici : son petit page porte sa traîne...
   La couronne du rythme est à son front de reine ;
   l'accord est à ses pieds comme un  de velours.

   L'esquif est en partance au quai flottant du Rêve.
   Les abords sont fleuris qu'éclairent des falots.
   On entend les refrains de lointains matelots.
   Sur la mer, un joli clair de lune se lève...

   Et l'heure du départ sonne au sommet des tours !
   Qui sait vers quel naufrage elle vogue ? Qu'importe !
   Là-bas, l'île argentée où la brise l'emporte
   recule infiniment ses vaporeux contours...

   Le Flot, le flot divin et sonore l'enchante !
   Ah ! mon âme est partie avec elle!.. Et, toujours,
   elle accompagnera l'Illusion qui chante
   en robe harmonieuse et merveilleux atours!..  

                                 Lucien Rainier(1908)




Tiré de : Lucien Rainier, Avec ma vie, Montréal, Éditions du Devoir, 1931, p. 141-142. Ce poème fut antérieurement publié dans Le Nationaliste du 27 décembre 1908. Dans son journal intime, Lucien Rainier évoqua ce poème dans les termes suivants : 

« J'en profite pour ajuster une poésie sur la musique dont l'inspiration m'était venue, en 1908, d'un vers de Baudelaire : "La musique souvent me prend comme une mer"Bien des fois depuis, j'ai essayé de mettre au point cette poésie. Quelque chose y manquait. Mais quoi ?... Donner cette impression d'imprécision, de vaporeux que la musique nous procure et, en même temps, ne pas être obscur : tel était le problème. Il n'y a que le symbolisme pour réussir ce tour de force. J'ai changé le nom de mon héroïne qui s'appelait l'âme du Clavecin. Elle est devenue, après beaucoup d'avatars : l'Illusion. J'ai ajouté une strophe. Surtout, j'ai fait disparaître le mot : musique, qui n'existe plus que dans le titre. Il me semble que, cette fois, ça y est ! au point de vue artiste, si ça n'est pas là ma meilleure poésie, je ne connais plus rien !...» 
(Source : Claude Lavergne, Lucien Rainier, Montréal, éditions Fides, collection Classiques canadiens, 1961, p. 48). 

* Joseph-Marie Melançon (nom de plume : Lucien Rainier) est né à Montréal le 15 octobre 1877, de Moïse Melançon et d'Élodie Gaudet. Après ses études primaires à l'école Saint-Laurent, il entra au Collège Sainte-Marie, où il commence à s'intéresser à la poésie.
   En 1895, il fut un membre-fondateur de l'École littéraire de Montréal. Débutèrent dès lors ses amitiés avec les poètes Émile NelliganCharles Gill et Albert Lozeau. Dans Le Devoir du 22 février 1956 (p. 2) il est dit qu'il fut celui qui a initié Émile Nelligan à l'art poétique. 
   Entré au Grand Séminaire de Montréal en 1897, il fut ordonné prêtre le 22 décembre 1900. Durant les deux années suivantes, il enseigna les éléments latins au Collège de Montréal. Il occupa par la suite les postes de vicaire et de curé dans quelques paroisses, puis il devint aumônier auprès d'une congrégation religieuse.
   Il publia des poèmes dans divers journaux, dont Le Samedi, Le Monde Illustré et Le Nationaliste d'Olivar Asselin et de Jules Fournier. Son unique recueil de poésies, Avec ma vie, parut en 1931, aux éditions du Devoir. Ce volume fut couronné l'année suivante par l'Académie française. Le poète se vit alors officiellement fêté au Cercle Universitaire. Ses amis et les poètes de l'ancienne École littéraire de Montréal célébrèrent son triomphe dans diverses réunions intimes.
   Lucien Rainier est mort à Montréal le 20 février 1956. 
(Sources : Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec, tome 2, Montréal, éditions Fides, 1980, p. 118-119 ; Claude Lavergne, Lucien Rainier, Montréal, éditions Fides, collection Classiques canadiens, 1961, p. 15-16 ; Dictionnaire Guérin des poètes d'ici de 1606 à nos jours, Montréal, éditions Guérin, 2005, p. 957). 


Avec ma vie, recueil de Lucien Rainier d'où est
tiré le poème La musique. On peut en trouver de
rares exemplaires ICI, ICI et ICI

Fascicule paru en 1961 contenant plusieurs
poèmes de Lucien Rainier. On peut en trouver
des exemplaires ICI, ICI, ICI, ICI, ICI, et ICI

Lucien Rainier à l'époque (vers 1895)
où, avec Émile Nelligan, il était membre
de l'École littéraire de Montréal.

(Source : Pierre de Grandpré, Histoire de
la littérature française du Québec
, tome 2,
Montréal, éditions Beauchemin, 1968)

Article de l'écrivain Harry Bernard (nom de plume «L'Illettré»)
 soulignant la mort de Lucien Rainier dans
Le Courrier de Saint-Hyacinthe du 6 avril 1956.

(Source : BANQ :
cliquer sur l'article pour l'agrandir)


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dimanche 8 juillet 2018

Heure

Paul Morin (1889-1963)

(Source : L. Mailhot et P. Nepveu, La poésie
québécoise des origines à nos jours
,
Montréal, Éditions de l'Hexagone, 1981, p. 192)




   À l'horizon où le soir vient
            L'or recule, 
   Et toute âme s'entretient 
   Avec le bleu crépuscule.

   L'âme, par un philtre secret,
            Se délivre
   De son désir inquiet,
   Insensé, peureux, de vivre...

   Ah ! mon pauvre coeur, prends le deuil
            De ton songe,
   Car tout geste est un écueil,
   Tout soupir est un mensonge.

   Voici l'heure grise d'ennui
            Où les ailes
   Des chauves oiseaux de nuit
   Ont des caresses mortelles ; 

   L'heure des sanglots amoureux
            Et des rêves
   Frénétiques, douloureux,
   Du prudent baiser des trêves ;

   L'heure des goules et des pleurs,
            Et des spectres,
   Et des rythmes endormeurs
   Des sistres secs et des plectres
            Dont je meurs...

                    Paul Morin(1912)




Tiré de : Paul Morin, Le Paon d'Émail, Paris, Alphonse Lemerre Éditeur, 1912, p. 128-129. 

Fils d'Henri-E. Morin, surintendant de l'Union mutuelle, et d'Antonia de la Morandière-Marchand, fille de maître Médéric Marchand, fondateur de l'Académie Marchand, célèbre école de musique montréalaise, Paul Morin est né à Montréal le 6 avril 1889. Il fréquenta le Protestant High School of Montreal, puis fit ses études classiques au Collège Sainte-Marie et au Lycée Saint-Louis-de-Gonzague à Paris.
   À son retour au pays, il s'inscrivit à la faculté de Droit de l'Université Laval à Montréal et fut admis au Barreau en 1910. Il retourna en Europe pour préparer une thèse en littérature comparée qu'il soutint le 17 juillet 1912 à la Faculté des lettres de l'Université de Paris.
  Il revint au Québec et enseigna d'abord la littérature à l'Université McGill (1914), puis au Smith College de Northampton, près de Boston (1915), puis les langues romanes à l'Université du Minnesota (1916-18). De retour à Montréal, il travailla pour deux organes d'information financière, Le Prix courant, où il occupa le poste de rédacteur, et L'Information, dont il fut le directeur.
   En 1922, il obtint le Prix David pour son recueil Poèmes de cendre et d'orÀ l'ouverture de l'École des Beaux-Arts de Montréal, en 1923, il en fut le premier secretaire et le premier bibliothécaire. Il fut récipiendaire de la Jubilee Medal de la Grande-Bretagne et reçut le titre d'Officier d'Académie de la France.
   En 1924, il fit paraître une traduction française d'Évangeline, de Henry W. Longfellow, puis il succéda en 1925 à Madeleine à la direction de la Revue moderne, où toutefois il ne fit que passer. Inscrit de nouveau au Barreau en 1930, il fut pendant près de quinze ans interprète auprès des tribunaux. Entretemps, il anima à la radio de Radio-Canada une émission qui s'avéra controversée, Les Fureurs d'un puriste.
   Le décès, en 1952, de son épouse, Geneviève Van Rennslaer-Bernhardt, l'affecta profondément. De plus, lors d'un incendie survenu à sa demeure de Pointe-aux-Trembles, le 16 avril 1957, il perdit le manuscrit de sa traduction en français moderne de l'oeuvre de Montaigne, sa correspondance avec la comtesse Anna de Noailles, une riche bibliothèque et de nombreux objets d'art. Il se retira dans un foyer de convalescence à Beloeil, où il mourut le 17 juillet 1963. 
(Source principale, avec corrections nécessaires : Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec, tome 2, Montréal, Fides, 1987, p. 820)


Le Paon d'Émail, recueil de Paul Morin
d'où est tiré le poème Heure, ci-haut.
Une dédicace manuscrite de Morin
orne la couverture de cet exemplaire.
On peut trouver ICI des exemplaires de

ce recueil et d'autres oeuvres de Morin.

(Collection Daniel Laprès ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Paul Morin, vers 1940.

(Source : P. de Grandpré, Histoire de la littérature française
du Québec
, tome 2, Montréal, éditions Beauchemin, 1968)

Article de Jean-Éthier Blais en hommage à Paul Morin, à

l'occasion de son décès, dans Le Devoir du 3 août 1963, p. 14.
(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)


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jeudi 5 juillet 2018

À Percé

William Chapman (1850-1917)

(Source : BANQ)




   Nous sommes sur le fier plateau du Mont Sainte-Anne.
   Devant nous, vers le sud, dans la mer calme et plane,
   D'où semble s'élever un suave sanglot,
   Ainsi qu'un colossal et muet cachalot
   Émergeant des flots bleus, l'île Bonaventure
   Profile vaguement son contour qui s'azure
   À travers les réseaux d'un brouillard opalin,
   Teinté des feux pâlis du jour à son déclin. 

   Alentour, par milliers, margaulx, mauves, marmettes,
   Grèbes, macreuses, gods, cormorans et mouettes
   Tourbillonnent, pendant que plus bas, vers le nord,
   Sur des bateaux mouillés dans l'onde qui s'endort
   En caressant leurs flancs de ses baisers d'écume,
   Maints pêcheurs vont tirant, penchés sur l'eau qui fume,
   Le poisson que le Golfe agglomère en son lit. 
   En deçà, près du bord, voisin du mont Joli,
   Comme un vaisseau géant qui serait de calcaire
   Et tournerait son large éperon vers la terre,
   Entouré de brisants, le fameux Roc Percé
   Dresse orgueilleusement son sommet élancé,
   Et, sous le vol bruyant de lourds oiseaux sans nombre,
   Mire au cristal des eaux l'arche géante et sombre,
   Ouverte dans son flanc poreux et lézardé
   Par les constants assauts du grand flot débordé. 

   À droite, en contre-bas de collines coquettes,
   Se dessinent les toits de blanches maisonnettes,
   Les replis de chemins bordés d'arbres ombreux,
   Des prés où des troupeaux de moutons et de boeufs
   Broutent, comme noyés dans l'herbe épaisse et haute. 
   À gauche, dominant tous les caps de la côte, 
   Les Murailles, rochers abrupts et sourcilleux,
   Semblent dans le lointain les pilastres des cieux,
   Et leur hauteur farouche et formidable écrase
   Les marins dont la barque approche de la base
   De ce cliff où déjà s'étend l'ombre du soir.
   En arrière, tout près, creusée en entonnoir, 
   La Grand' Coupe à la fois épouvante et fascine
   Le voyageur suivant, à travers la bruine
   Qui s'élève du gave à mille pieds sous lui,
   La route étroite et sombre, où nul rayon ne luit,
   Qu'on dirait cramponnée au tuf de la falaise
   Sous le couvert du pin, du cèdre et du mélèze.

   Presque à nos pieds, dans l'Anse au contour sinueux,
   Le long village, avec ses clochers somptueux,
   Ses toits souvent fouettés par la bise bourrue,
   Ses files de vignots où sèche la morue, 
   Resplendit des derniers reflets du soleil d'or
   Tombé dans les grands bois lointains du Labrador,
   Et fait de vingt maisons bruyamment animées
   Monter vers le ciel bleu de paisibles fumées
   Annonçant que bientôt les vieilles en bonnets,
   Devant les lourds sarments en feu sur les chenets,
   Pour les pêcheurs qu'un vent léger ramène aux grèves,
   Sur la table de lin mettront la soupe aux fèves. 

   Et, par-dessus les flots, par-dessus les forêts, 
   Les abîmes, les monts, les rocs et les guérets, 
   Le zénith ouvre, ainsi qu'une barrière immense,
   L'azur éblouissant d'un ciel de la Provence. [...]

                                   William Chapman (1912)



Tiré de : William Champman, Les Fleurs de Givre, Paris, Éditions de la Revue des Poètes, 1912, p. 101-103.  Le poème À Percé a été couronné par l'Académie des Jeux floraux du Languedoc. 

Pour en savoir plus sur William Chapman, cliquer ICI


Les Fleurs de Givre, recueil de William Chapman
d'où est tiré le poème À Percé, ci-haut.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir )

Dédicace manuscrite de William Chapman dans
son recueil Les Fleurs de Givre et adressée
au poète Jean-Baptiste Caouette.

(Collection Daniel Laprès ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Maison à Cannes-de-Roches, près de Percé, où William Chapman
  composa les poèmes de son recueil Les Fleurs de Givre.
La photo date des années 1930. 

(Source : BANQ : cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Carte postale ancienne montrant le 
village de Percé et son légendaire rocher.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)


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lundi 2 juillet 2018

Hymne à l'Été

Robert Choquette (1905-1991)

(Source : La Revue des livres, juin 1935)



   Été moite et dolent couché sur la nature,
       J'entends grouiller sous ta ceinture
   Les indices vivants de la pérennité !
   Puisque à jamais j'ai faim et soif d'éternité,
   Eh bien ! je te prendrai dans une telle étreinte,
   Que mon terrestre coeur laissera son empreinte
       Sur ta poitrine, ô mol Été ! 

   J'enfouirai mon front, ma gorge et mes épaules
       Dans la chevelure des saules ; 
   J'irai comme un chamois sur la crête des monts
   Et mon coeur puéril frappera mes poumons !
   Je plongerai mon corps parmi les feuilles vertes,
   Et dans la mer j'aurai mes épaules couvertes
       D'une écaille de goémons

   Je courberai le vent dans mes mains arrondies
       Et sous les branches alourdies
   La saveur des fruits mûrs parfumera mes dents.
   Et la cigale aiguë et les criquets strident
   Seront pareils à des épingles dans les gerbes
       Au pied des buissons abondants !

   J'écouterai tinter les cloches suspendues
       Au cou blanc des brebis tondues ; 
   J'unirai mon haleine à celle des moissons,
   Et j'irai, bondissant par-dessus les buissons, 
   Rafraîchir mes genoux dans les jeunes bruyères
   Et suivre les chevreuils alentour des clairières
       Avec leurs grêles nourrissons. 

   J'emplirai de soleil ma bouche et mes narines ; 
       J'amasserai des fleurs marines
   Qui mouilleront mon corps comme des yeux humains !
   Car je t'aime, Été vert qui bordes les chemins.
   Je veux fleurir, Été, dans tes métamorphoses
   Et, pour que je me grise en toi, comme des roses
       Je veux te tenir dans mes mains !

                          Robert Choquette(1924)




Tiré de : Robert Choquette, À travers les vents,  deuxième édition, Montréal, Les Éditions du Mercure, 1927, p. 38-39. 

* Fils de Joseph-Alfred Choquette et d'Ariane Payette, Robert Choquette est né le 22 avril 1905 à Manchester (New Hampshire). Sa famille revint à Montréal en 1913 et l'inscrivit au Collège Notre-Dame, puis, de 1917 à 1921, au Collège de Saint-Laurent, où il entreprit ses études classiques. Il étudia ensuite au Collège Loyola de 1921 à 1926. 
   Journaliste à The Gazette en 1927, Robert Choquette assuma un peu plus tard la rédaction de la Revue Moderne, tout en étant secrétaire et bibliothécaire à l'École des Beaux-Arts de Montréal. La fondation de Radio-Canada marque un tournant dans sa carrière : il sera l'un des principaux écrivains à alimenter le nouveau réseau de radio-romans. 
   En 1942-43, il fut invité comme écrivain-résident au Smith College de Northampton (Massachusetts). Revenu au pays, il se consacra entièrement à la littérature. Auteur de nombreux recueils de poésies et de romans, il fut lauréat, entre autres, de trois prix David (1926, 1932, 1955), du prix de poésie de l'Académie française (1954) et du prix Edgar Poe (1956). En 1962, il fut proclamé « Prince des poètes du Canada français ». Membre fondateur, en 1944, de l'Académie canadienne-française (devenue l'Académie des lettres du Québec), il y siégea jusqu'à sa mort. 
   En avril 1937, Robert Choquette a épousé Marguerite Canac-Marquis. Il est mort à Montréal le 22 janvier 1991. 
(Source principale : Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec, tome 2, Montréal, éditions Fides, 1987, p. 76-77). 


Dans la deuxième édition du recueil À travers les vents, d'où est tiré le poème ci-haut, le critique littéraire et historien Henri d'Arles (cliquer sur son nom) signe une préface dans laquelle on peut notamment lire ce qui suit : 

Henri d'Arles (1870-1930)

« [...] Le recueil que l'on va lire ― ou relire 
― est le fruit d'une sensibilité riche et fine, neuve et ardente, qui emprunte aux lois traditionnelles les moyens de se libérer. Il y a ici de la poésie véritable, qui se manifeste dans l'originalité et l'abondance des images, et il y a de l'art. L'auteur était tout jeune, à peine dix-neuf ans, quand il l'a composé. Faut-il s'étonner qu'encore en pleine adolescence il ait pu produire une pareille floraison ? L'on n'en a pas le droit, la poésie pure étant un don naturel que les fées déposent dans un berceau. [...]
   Je me rappellerai toujours cet après-midi de l'été dernier, où je reçus son mince volume, qu'une lettre timide et charmante m'avait annoncé. Il faisait beau et chaud. Fatigué de la ville, je partais, je m'en allais dans ce grand bois de pins, de bouleaux et de chênes, facilement accessible, mais où l'on se croirait loin des vulgarités de la vie ordinaire. Solitude incomparable où je me réfugie comme dans un temple, aux heures où la réalité m'oppresse. Il y a là de hautes falaises, garnies d'arbres géants où se balance un murmure très doux ; vers le soir, le choeur des rossignols enchante l'espace. Et l'air y est tout imprégné d'une odeur balsamique. 
   J'hésitais à emporter avec moi ces poésies d'un jeune inconnu : "Qui sait, me disais-je, si j'y prendrai plaisir, ou si elles ne vont pas plutôt me gâter la paix harmonieuse que toujours je goûte dans ce lieu divin ? "
   Je me décidai à les prendre, et je m'en félicite encore. Je les lus tout d'un trait. Ces poèmes s'accordaient si bien avec tous ces entours. Ils me semblaient la voix des choses. Je ne distinguais plus entre leur musique et celle du ruisseau, ou la mélodie perlée du rossignol. Leurs images reflétaient tout ce que j'avais sous les yeux. Quelle ne fut pas ma joie ! Je découvrais un poète, un vrai poète chez un enfant, et ma pensée s'envola dans un long rêve d'avenir... »


De Robert Choquette, les Poésies Québécoises Oubliées ont également présenté: Ode à la liberté (cliquer sur le titre).


À travers les vents, recueil de Robert Choquette
d'où est tiré le poème Hymne à l'Été, ci-haut.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir) 

En 1934, Robert Choquette fut l'objet de
cette caricature de Robert La Palme.

(Source : Archives de la Ville de Montréal ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Témoignage de l'écrivaine et artiste Louise Gareau-Des Bois 
paru dans Le Devoir du 8 février 1991, soit quelques 
semaines après la mort de Robert Choquette.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Avec un peu de persévérance, on peut trouver relativement
facilement en librairie d'occasion les deux tomes des
Oeuvres poétiques de Robert Choquette. Sinon on peut les
commander en ligne ICI, ICI, ICI, ICI et ICI


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