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vendredi 29 octobre 2021

Élégies pour l'épouse en-allée

Alfred DesRochers (1901-1978) avec son épouse Rose-Alma Brault (1901-1964),
à « Claire-Fontaine », résidence de Françoise Gaudet-Smet à Saint-Sylvère.

(Source de la photo inconnue)





   La pluie a fait feuiller presque toutes les branches
   Durant la nuit tiède qui vient de s'achever ;
   Le jour est né sans aube au ras d'un ciel crevé
   Entre un débris de flamme et quelques vapeurs blanches.

   Il ramène l'odeur paisible des dimanches
   Qui mesuraient le cours d'un temps à retrouver,
   Quand l'enfant en demi-sommeil doit se lever
   Avec un reste de fatigue dans les hanches. 

   Quelle qu'elle soit, l'heure est de partir
   Sans qu'on puisse lier l'espoir au souvenir.
   J'attends en vain qu'une clarine me régente.

   C'est comme un film accéléré. La grive au toit
   Sautille avec les ans : dix, vingt, trente, soixante,
   Mais ne m'apporte rien que l'absence de TOI. 

                                   * * * 

   Nous avons tellement associé nos âmes
   À ce coin de pays dès que nous l'avons vu
   Qu'il nous était comme un terroir ressouvenu
   Où, voilà quarante ans passés, nous nous aimâmes. 

   Les monts offraient la même ondulation de lames
   Que les coteaux natals à notre œil ingénu
   Et d'identiques pans de roche mis à nu
   Par les éclats de foudre ou les ressauts de flammes.

   De semblables oiseaux y chantaient. L'écureuil 
   Y venait, sautillant sur notre seuil,
   Faire vibrer l'aigreur de son timbre électrique.

   Puis, quand surgit la pleine lune au premier soir,
   Nous vîmes au-dessus des bouleaux de la crique
   Une branche de pin hausser un ostensoir. 

                                  * * * 

   Nous étions nés tous deux durant la même année
   Comme le jeune siècle osait son premier pas ;
   Nous avions partagé sa peine et ses ébats
   Et nous l'avions suivi dans sa course effrénée.

   Parfois, nous évoquions sa folle randonnée,
   Ses élans vers le ciel et ses chutes à bas :
   Première auto, premier avion, premiers combats
   Où l'Occident allait jouer sa destinée. 

   Nous nous prenions à regretter ces jours lointains
   Où le bonheur gardait encor des traits humains,
   Où de deux petits riens s'enfantait une joie ;

   Et, retrouvant le temps perdu, nous fredonnions,
   Lorsqu'à l'ouest entre jour et nuit le ciel rougeoie,
   Les paroles des airs qu'entonnent les pinsons. 

                                   Alfred DesRochers (1967)



Tiré de : Alfred DesRochers, Élégies pour l'épouse en-allée, Montréal, Parti pris, 1967, p. 53-54 ; p. 65-66 ; p. 87-88.

Pour en savoir plus sur Alfred DesRochers, voyez les divers documents présentés sous ses poèmes Désespérance romantique ; Ode au soleil d'hiver ; Hymne au vent du nord ; Je suis un fils déchu (cliquer sur les titres). 


Le 18 novembre 1966, vingt-cinquième anniversaire de la mort du poète
Émile Nelligan, Alfred DesRochers eut l'honneur de procéder au dévoilement
de la stèle ornant sa tombe au cimetière Notre-Dame-des-Neiges, à Montréal.
Au cours de l'imposante cérémonie, DesRochers a également dit le célèbre
poème de Nelligan, Le vaisseau d'or. Le médaillon sur la stèle est une 
œuvre du sculpteur et poète Alonzo Cinq-Mars, dont les Poésies québécoises
 oubliées
 ont publié Illusion et Homère en balade à Québec. À droite de
DesRochers, légèrement en arrière-plan, le comédien Albert Millaire, qui 
lui aussi prit part à la cérémonie en lisant un texte.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'élargir)

Les Élégies pour l'épouse en-allée, dont trois des
quarante-trois sonnets sont présentés ci-haut, ont
été publiées pour la première fois en 1967. 

Édition récente (2020) des Élégies pour l'épouse en-allée.
Le volume est disponible à petit prix dans toute bonne
librairie. Pour informations, cliquer ICI.

La Tribune (Sherbrooke), 23 novembre 1964. 

(Source : BANQ)

Alfred DesRochers posant en 1953 avec son épouse Rose-Alma Breault à
Claire-Fontaine, résidence de leur amie l'écrivaine animatrice de télévision
  Françoise Gaudet-Smet. Claire-Fontaine est situé à Saint-Sylvère,
dans la région de Bécancour.

(Source inconnue ; cliquer sur l'image pour l'élargir)

Dédicace manuscrite d'Alfred DesRochers à son
petit-fils Vincent, dans la deuxième édition (1974)
de son recueil L'Offrande aux vierges folles.

(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)


Pour prendre connaissance d'une importante conférence 
qu'Alfred DesRochers prononça en 1954, à Montréal, 
sur la poésie canadienne-française de la première
moitié du vingtième siècle, cliquer sur cette image : 


Procurez-vous l'un des quelques exemplaires encore disponibles 
de Nos poésies oubliées, un volume préparé par le concepteur 
du carnet-web des Poésies québécoises oubliées, et qui présente
100 poètes oubliés du peuple héritier de Nouvelle-France, avec
pour chacun un poème, une notice biographique et une photo
ou portrait. Pour se procurer le volume par Paypal ou virement 
Interac, voyez les modalités sur le document auquel on accède
en cliquant sur l'image ci-dessous. Pour le commander par
VISA, cliquer ICI.

vendredi 18 juin 2021

Désespérance romantique

Alfred DesRochers (1901-1978)

(Source : Revue de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, no 4, 2012)




   Puisque l'amitié flanche et puisque l'amour ment,
   Puisque toute espérance est un vil boniment,
   Plus menteur que celui qu'à la porte des tentes
   Débite le paillasse en phrases éclatantes,
   Sans chercher plus longtemps un asile non-sûr
   Dans ce hangar branlant qu'on nomme le futur,
   Par une aube de juin au temps de pleine lune,
   Je fuirai la cité dont le bruit m'importune.

   Je partirai, furtif, dès le petit matin,
   À l'heure où le soleil rôde encore incertain,
   Derrière l'amas bleu des lointaines collines
   Que la lune revêt de blanches mousselines ;
   Je partirai, furtif, et le regard tendu
   Vers quelque bourg du nord, à l'horizon, perdu
   Parmi de hauts sommets dont on ne voit les cimes,
   Pour que la nuit, stagnante encore aux lieux intimes,
   Me cèle la beauté fautive des objets
   Qu'en mon amour naïf naguère j'hébergeais. 

   Je ne veux pas revoir cette branche de lierre
   Qui s'enroule à l'entour du vieux siège de pierre,
   Auprès de la tonnelle, au milieu du jardin ; 
   Car malgré ma rancœur et malgré son dédain
   Dont la douleur cuisante à mon orgueil persiste,
   Je sais mon cœur trop faible, hélas ! pour qu'il résiste
   À l'énervant appel du flasque souvenir.

   Je veux quitter ces lieux pour n'y plus revenir ! 

   Je m'en irai d'un pas effaré, dans la rue
   Dont la longueur sera par le silence accrue ;
   Mais quand ma marche aura dépassé les remparts,
   Je secouerai mes pieds enivrés de départs,
   Pour ne pas emporter avec moi la poussière
   Des sites où mon cœur, dans l'ivresse première
   D'un serrement de main ou d'un vol de baiser,
   Sentit germer en lui le rêve inapaisé. 

   Plus tard, lorsque le jour contempteur des aurores,
   Avec un giclement de rais multicolores, 
   Hissera son front fauve au-dessus des monts bleus,
   Je lancerai ma blouse au talus rocailleux ;
   Je me dévêtirai la poitrine et le torse ;
   Au soleil j'offrirai ma jeunesse et ma force,
   Et les muscles puissants et souples de ma chair,
   Pour que son poids, croulant sur moi d'un zénith clair,
   Qui tarit les ruisseaux au sortir de leur source,
   Alourdisse mon corps nerveux durant sa course,
   Comme il appesantit les fleurs de sureaux blancs.

   Tout mon être au soleil, je veux marcher longtemps,
   Sans même détourner la tête aux railleries
   Des fermières, baillant au seuil des laiteries,
   Ou des filles cueillant des fraises dans les champs : 
   J'ai trop connu combien les hommes sont méchants
   Pour qu'une cruauté nouvelle ne m'émeuve. 

   Ce que je veux subir, c'est une douleur neuve :
   Je veux savoir les maux physiques, et l'effroi
   De voir les chiens rageurs aboyer contre moi ;
   Je veux connaître enfin la fatigue des membres,
   Ne plus humer l'odeur capiteuse des chambres
   Où se meurt une rose auprès de fards séchés ;
   Je veux vivre la vie âpre des DesRochers,
   L'existence remplie et dure des ancêtres,
   Qui tout le jour ployés à leurs travaux champêtres,
   S'endormaient, quand venait l'obscurité, si las
   Que la foudre éclatant ne les éveillait pas ! 

   Je veux marcher longtemps ! Je verrai roussir l'herbe, 
   Les roses se faner aux rosiers de Viterbe,
   Qui s'allongent en haies au devant des maisons.

   Mes souliers éculés rongeront mes talons ;
   Je sentirai la faim atroce, la fringale
   Affaiblir mes genoux sous la lumière égale
   D'un soleil implacable et fort comme la mort, 
   Mais sans fléchir, j'irai quand même, vers le nord !
   
   Je verrai, quand viendra sur moi le crépuscule
   De ce jour violemment brûlé de canicule,
   Le soleil s'abîmer derrière les grands monts,
   Dans une mer de cuivre et d'or en fusions.
   Ma vigueur du matin ne sera plus qu'une ombre
   Perdue alors, comme tant d'autres, dans le nombre
   Des ombres que le soir allonge sur le sol,
   Et j'irai chancelant, comme soûlé d'alcool,
   Tant la fatigue aura mis en moi de faiblesse,
   Quand le but aperçu fouettera ma détresse.

   Alors, réunissant dans un suprême effort,
   Comme une troupe se rallie autour d'un fort,
   Toute ma force éparse encore inépuisée,
   Je courberai plus bas mon échine lassée
   Et j'escaladerai la montagne, où surgit,
   Sur le dernier fond d'or du couchant aminci, 
   Le bourg que je visais en partant de la ville,
   Dégoûté des humains et de leur clameur vile. 

   Et je m'écroulerai dans la fougère, alors. 
   Mais avant qu'un sommeil aussi lourd que mon corps
   Abolisse la gloire âpre du paysage, 
   Couché sur le flanc droit, du foin sur le visage,
   Sans m'apercevoir même en mon néant qu'il soit
   Des branches de bois mort et des cailloux sous moi,
   Encore conscient, j'aurai cette minute
   Unique de sentir en mon âme de brute
   S'infiltrer, remplaçant la mémoire et l'espoir, 
   La blancheur de la lune et le calme du soir. 

                                     Alfred DesRochers (1929)



Tiré de : Alfred DesRochers, À l'ombre de l'Orford, Montréal, Librairie d'Action canadienne-française, 1930, p. 17-22.

Pour en savoir plus sur Alfred DesRochers, voyez la notice biographique et les documents sous son poème Ode au soleil d'hiver (cliquer sur le titre).

D'Alfred DesRochers, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : Je suis un fils déchu et Hymne au vent du Nord (cliquer sur les titres).


Le poème Désespérance romantique, ci-haut, est 
tiré du recueil À l'ombre de l'Orford, d'Alfred
DesRochers. Cliquer ICI pour se procurer cette
œuvre majeure de la littérature québécoise.


Deux ans avant son décès, Alfred DesRochers donna 
ce qui allait devenir sa dernière grande entrevue, 
parue dans La Presse du 23 octobre 1976. Pour
en prendre connaissance, cliquer sur cette image :



Le 20 avril 1954, dans la grande salle de l'hôtel 
Ritz-Carlton, à Montréal, Alfred DesRochers donna
une importance conférence sur la poésie canadienne-
française. Pour prendre connaissance du texte de 
cette allocution, cliquer sur cette image : 


Alfred DesRochers à l'époque où il
publia À l'ombre de l'Orford. 

(Photo : La Tribune, 29 novembre 1930)

Dédicace manuscrite d'Alfred DesRochers dans son recueil
Le retour de Titus, paru en 1963. DesRochers a daté de 1936
sa dédicace, probablement pour marquer, 
dans une manière 
de facétie, le fait que les vers inclus dans ce volume ont été
composés en 1936 (36 étant l'inversion de 63).

(Collection Daniel Laprès ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Alfred DesRochers en compagnie de Philippe Panneton, 
alias « Ringuet », auteur du roman Trente arpents.

(Source : revue Lectures, mai 1953) 


Alfred DesRochers posant en 1953 avec son épouse Rose-Alma Breault à
Claire-Fontaine, résidence de leur amie l'écrivaine animatrice de télévision
  Françoise Gaudet-Smet. Claire-Fontaine est situé à Saint-Sylvère,
dans la région de Bécancour. Sur cette résidence et celle qui l'habitait,
voyez une intéressante vidéo ICI.

(Source inconnue ; cliquer sur l'image pour l'élargir)

Le 18 novembre 1966, vingt-cinquième anniversaire de la mort du poète
Émile Nelligan, Alfred DesRochers eut l'honneur de procéder au dévoilement
de la stèle ornant sa tombe au cimetière Notre-Dame-des-Neiges, à Montréal.
Au cours de l'imposante cérémonie, DesRochers a également dit le célèbre
poème de Nelligan, Le vaisseau d'or. Le médaillon sur la stèle est une 
œuvre du sculpteur et poète Alonzo Cinq-Mars, dont les Poésies québécoises
 oubliées
ont publié Illusion et Homère en balade à Québec. À droite de
DesRochers, légèrement en arrière-plan, le comédien Albert Millaire, qui 
lui aussi prit part à la cérémonie en lisant un texte.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'élargir)

La Presse, 19 novembre 1966.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'article pour l'élargir)

Alfred DesRochers en octobre 1976,
deux ans avant son décès.

(Source : BANQ ; cliquer
sur l'image pour l'élargir)

Monument funéraire d'Alfred DesRochers à Saint-Élie-d'Orford.

(Photo : Daniel Laprès, juillet 2918 ; cliquer sur l'image pour l'élargir)


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de Nos poésies oubliées, un volume préparé par le concepteur 
du carnet-web des Poésies québécoises oubliées, et qui présente
100 poètes oubliés du peuple héritier de Nouvelle-France, avec
pour chacun un poème, une notice biographique et une photo
ou portrait. Pour se procurer le volume par Paypal ou virement 
Interac, voyez les modalités sur le document auquel on accède
en cliquant sur l'image ci-dessous. Pour le commander par
VISA, cliquer ICI.


Cliquer sur l'image pour l'agrandir.

dimanche 20 janvier 2019

Hymne au Vent du Nord

Alfred DesRochers (1901-1978)

(Source : Un poète et son double)




   Ô Vent du Nord, vent de chez nous, vent de féérie,
   Qui vas surtout la nuit, pour que la poudrerie,
   Quand le soleil, vers d'autres cieux, a pris son vol,
   Allonge sa clarté laiteuse à fleur de sol ;
   Ô monstre de l'azur farouche, dont les râles
   Nous émeuvent autant que, dans les cathédrales,
   Le cri d'une trompette aux Élévations ;
   Aigle étourdi d'avoir erré sur les Hudsons,
   Parmi les grognements baveux des ours polaires ;
   Sublime aventurier des espaces stellaires,
   Où tu chasses l'odeur du crime pestilent ;
   Ô toi, dont la clameur effare un continent
   Et dont le souffle immense ébranle les étoiles ;
   Toi qui déchires les forêts comme des toiles ; 
   Vandale et modeleur des sites éblouis
   Qui donnent des splendeurs d'astres à mon pays,
   Je chanterai ton coeur que nul ne veut comprendre.
   C'est toi qui de blancheur enveloppes la cendre,
   Pour que le souvenir sinistre du charnier
   Ne s'avive en notre âme, ô vent calomnié !

   Ta force immarcessible ignore les traîtrises :
   Tu n'as pas la longueur énervante des brises
   Qui nous viennent, avec la fièvre, d'Orient,
   Et qui nous voient mourir par elle, en souriant ;
   Tu n'es pas le cyclone énorme des Tropiques,
   Qui mêle à l'eau des puits des vagues d'Atlantiques,
   Et dont le souffle rauque est issu des volcans ;
   Comme le sirocco, ce bâtard d'ouragans,
   Qui vient on ne sait d'où, qui se perd dans l'espace,
   Tu n'ensanglantes pas les abords de ta trace ;
   Tu n'as jamais besoin, comme le vent d'été, 
   De sentir le tonnerre en laisse à ton côté,
   Pour aboyer la foudre, en clamant ta venue. 
   Ô Vent épique, peintre inoui de la nue,
   Lorsque tu dois venir, tu jettes sur les cieux,
   Au-dessus des sommets du nord vertigineux,
   Le signe avant-coureur de ton âme loyale :
   Un éblouissement d'aurore boréale. 

   Et tu nous viens alors. Malheur au voyageur
   Qui n'a pas entendu l'appel avertisseur ! 

   Car toi, qui dois passer pour assainir le monde, 
   Tu ne peux ralentir ta marche une seconde :
   Ton bras-cohorte étreint l'infortuné marcheur ;
   Mais, tandis que le sang se fige dans son coeur,
   Tu rétrécis pour lui les plaines infinies ;
   Tu répètes sans fin pour lui les symphonies
   Qui montent de l'abîme arctique vers les cieux ;
   Tu places le mirage allègre dans ses yeux : 
   Il voit le feu de camp où le cèdre s'embrase
   Et la mort vient sur lui comme vient une extase.
   Demain, sur le verglas scintillant d'un ciel clair,
   La gloire d'une étoile envahira sa chair.

   Non, tu n'es pas, ô Vent du Nord, un vent infâme : 
   Tu vis, et comme nous, tu possèdes une âme.
   Comme un parfum de rose au temps du rosier vert,
   Tu dispenses l'amour durant les mois d'hiver.

   Car il vibre en ta voix un tel frisson de peine,
   Que l'esprit faible oublie, en l'écoutant, sa haine,
   Et durant ces longs mois où le jour est trop court,
   Quand tu chantes, ton chant fait s'élargir l'amour. 
   Il redit la douleur indistincte des choses
   Qui souffrent sous des cieux également moroses.

   Nul ne sait mieux que toi l'horreur de rôder seul
   Ou séparé de ceux qu'on aime ; le linceul 
   Étendu par la glace entre le ciel et l'onde
   Et le suaire épais des neiges sur le monde.
   Les cris de désespoir de l'Arctique, l'appel
   Poussé par la forêt que torture le gel,
   Toute la nostalgie éparse de la terre
   Pour le soleil, pour la chaleur, pour la lumière,
   Pour l'eau, pour les ébats folâtres des troupeaux,
   Et ton désir, jamais assouvi de repos,
   Tout cela, dans ton chant soupire et se lamente
   Avec un tel émoi d'espérance démente,
   Que nul n'en peut saisir toute la profondeur. 

   Sans toi, l'amour disparaîtrait durant ces heures
   Où l'hiver nous retient cloîtrés dans les demeures.
   Le tête-à-tête pèse et devient obsédant
   S'il ne plane sur lui quelque épouvantement.
   Sans toi, l'amant serait bientôt las de l'amante ;
   Mais quand ta grande voix gronde dans la tourmente,
   La peur unit les corps, l'effroi chasse l'ennui,
   Le coeur sent la pitié chaude descendre en lui,
   L'épaule ingénument recherche une autre épaule,
   La main transie, avec douceur, se tend et frôle
   Une autre main, la chair est un ravissement ;
   La mère sur son sein réchauffe son enfant,
   Et les époux, qu'avaient endurcis les années,
   Ont retrouvé soudain leurs caresses fanées.
   Le lit triste s'emplit des capiteux parfums
   Que répandaient jadis les fleurs des soirs défunts ;
   Le nuage de l'heure ancienne se dissipe ;
   Et dans l'étreinte ardente où l'âme participe,
   Comme le corps, parfois s'incrée un rédempteur.

   Ah ! si l'on te maudit, ô Vent libérateur
   Qui chasses loin de nous la minute obsédante,
   C'est qu'un désir secret de vengeance nous hante,
   Et ce qu'on hait en toi, c'est le pardon qui vient. 

________________


   Comme un vase imprégné des liqueurs qu'il contient,
   Ô Vent dont j'aspirai souvent la violence
   Durant les jours fougueux de mon adolescence,
   Je sens que, dans mon corps tordu de passions,
   Tu te mêles au sang des générations ! 
   Car mes aïeux, au cours de luttes séculaires,
   Subirent tant de fois les coups de tes lanières,
   Que ta rage puissante en pénétra leurs sens : 
   Nous sommes devenus frères depuis longtemps !
   Car, de les voir toujours debout devant ta face,
   Tu compris qu'ils étaient des créateurs de race,
   Et par une magie étrange, tu donnas
   La vigueur de ton souffle aux muscles de leurs bras !

   Le double acharnement se poursuit dans mes veines,
   Et quand je suis courbé sur quelques tâches vaines,
   Ô Vent, qui te prêtas tant de fois à mes jeux,
   Que résonne en mon coeur ton appel orageux.
   Je tiens autant de toi que d'eux ma violence,
   Ma haine de l'obstacle et ma peur du silence,
   Et, malgré tous les ans dont je me sens vieillir,
   De préférer encor l'espoir au souvenir ! 

   Hélas ! la Ville a mis entre nous deux ses briques,
   Et je ne comprends plus aussi bien tes cantiques,
   Depuis que j'en subis le lâche apaisement.
   L'effroi de la douleur s'infiltre lentement,
   Chaque jour, dans ma chair de mollesse envahie,
   Telle, entre les pavés, la fleur s'emplit de suie.

   Je sens des lâchetés qui me rongent les nerfs,
   Et ne retrouve plus qu'un charme de vieux airs
   À tes mots glorieux qui m'insufflaient des fièvres ;
   Un sourire sceptique a rétréci mes lèvres,
   Et je crains, quelquefois, qu'en m'éveillant, demain,
   Je ne sente mon coeur devenu trop humain ! 

   Ô Vent, emporte-moi vers la grande Aventure.
   Je veux voir la force âpre de la Nature,
   Loin, par-delà l'encerclement des horizons
   Que souille la fumée étroite des maisons ! 
   Je veux aller dormir parmi les cimes blanches,
   Sur un lit de frimas, de verglas et de branches,
   Bercé par la rumeur de ta voix en courroux,
   Et par le hurlement famélique des loups ! 

   Le froid et le sommeil qui clorent mes paupières
   Me donneront l'aspect immuable des pierres ! 
   Ô rôdeur immortel qui vas depuis le temps,
   Je ne subirai plus l'horreur ni les tourments
   De l'âme enclose au sein d'un moule périssable ;
   J'oublierai que ma vie est moins qu'un grain de sable
   Au sablier des ans chus dans l'Éternité !

   Et quand viendront sur moi les vagues de clarté
   Que l'aube brusquement roulera sur mon gîte,
   Je secouerai l'amas de neige qui m'abrite ;
   Debout, je humerai l'atmosphère des monts,
   Pour que sa force nette emplisse mes poumons,
   Et, cabré sur le ciel que l'aurore incendie,
   Je laisserai ma voix, comme ta poudrerie, 
   Descendre sur la plaine en rauques tourbillons,
   Envelopper l'essaim maculé des maisons,
   Afin que, dominant le bruit de ton blasphème,
   Je clame au monde veule, ô mon Vent, que je t'aime !

                                       Alfred DesRochers (1929)




Tiré de : Alfred DesRochers, À l'ombre de l'Orford, Montréal, Librairie d'Action canadienne-française, 1930, p. 91-99. 

Pour en savoir plus sur Alfred DesRochers, voyez la présentation du texte de sa conférence donnée en 1953 à Montréal, Pleins feux sur nos lumières poétiques occultées. 

D'Alfred DesRochers, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : ― Je suis un fils déchu et ― Ode au soleil d'hiver. 


Première édition littéraire (1930) du recueil
À l'ombre de l'Orford, d'Alfred DesRochers,
d'où est tiré l'Hymne au Vent du Nord, ci-haut.
Son lancement est considéré comme ayant
été un moment important de l'histoire littéraire
du Québec, comme on peut le voir ICI.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir) 

On peut de nos jours se procurer dans toute
bonne librairie, et à bas prix, cette édition
de poche du recueil À l'ombre de l'Orford.
(Informations ICI).  

Dédicace manuscrite d'Alfred DesRochers à son
petit-fils Vincent, dans une édition de 1974 de son
recueil L'Offrande aux vierges folles.

(Collection Daniel Laprès ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir) 

Alfred DesRochers, dans les années 1960, avec sa fille, la
comédienne, humoriste et chanteuse Clémence DesRochers.

(Photo : Antoine Désilets ; source : BANQ ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Alfred DesRochers repose, « À l'ombre de l'Orford »,
au cimetière de Saint-Élie-d'Orford.

(Photo : Daniel Laprès, juillet 2018 ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

La correspondance entre Louis Dantin et Alfred
DesRochers
 est une riche source d'informations
qui fait découvrir le foisonnement de la vie
littéraire québécoise de la première moité du
XXe siècle. Pour informations, voyez ICI.


Procurez-vous l'un des quelques exemplaires encore disponibles 
de Nos poésies oubliées, un volume préparé par le concepteur 
du carnet-web des Poésies québécoises oubliées, et qui présente
100 poètes oubliés du peuple héritier de Nouvelle-France, avec
pour chacun un poème, une notice biographique et une photo
ou portrait. Pour se procurer le volume par Paypal ou virement 
Interac, voyez les modalités sur le document auquel on accède
en cliquant sur l'image ci-dessous. Pour le commander par
VISA, cliquer ICI.


Cliquer sur l'image pour l'agrandir.