mardi 6 août 2019

Souvenir d'enfance

Emery Desroches (1879-1905)

(Source : La Presse, 25 avril 1905)




   C'était un soir d'été d'une fraîcheur sereine,
   La nuit, sur le ciel bleu, s'avançait lentement.
   Jétais jeune et, jouant sur l'herbe dans la plaine,
   Tout à coup j'entendis un léger pépiement 
               Qu'apportait la brise lointaine. 

   J'arrêtai de jouer, prêtant, silencieux,
   À ces plaintes d'oiseaux une oreille attentive.
   Déjà l'ombre arrivait ; et cependant aux cieux
   Se déroulait encore une lueur tardive
               Brillant d'un éclat lumineux.

   J'avançai vers l'endroit où je croyais entendre,
   Dans la mousse des bois, de petits cris plaintifs
   Et j'aperçus, blottis dans l'herbe douce et tendre,
   Près d'un chêne élevé, trois petits fugitifs, 
               Que dans mes mains je voulus prendre.

   De leur nid maternel, ces trois faibles oiseaux,
   Qu'avait séduits sans doute une riche nature,
   Au caressant zéphyr soufflant dans les rameaux
   Avaient ouvert leur aile inhabile et peu sûre
               Dans l'espoir de plaisirs nouveaux. 

   Mais la brise, trop lourde à leur aile débile,
   Sur le sol loin du nid tous trois les fit tomber ;
   Et c'est là que je vis leur petit corps fragile,
   Qu'offensait la fraîcheur, faiblement s'agiter
               En s'aidant d'une aile inhabile. 

   Et pour les réchauffer je les pris sur mon sein ;
   Près de moi tournoyant, j'entendais de leur mère
   Les cris désespérés. Tressautant sous ma main,
   En petits cris vibrants d'une voix douce et claire,
               Ils répondaient avec entrain. 

   J'avais le coeur serré d'une étrange tristesse,
   Car ce cri maternel retentissait en moi
   Comme un suprême appel de l'amour en détresse,
   Demandant pour calmer son trouble et son émoi
               L'objet chéri de sa tendresse. 

   J'avais pourtant chez moi voulu les apporter
   Pour les faire admirer à toute la famille,
   Puis, dans un nid bien fait, tous trois les douilleter 
   Et suspendre leur cage auprès de la charmille,
               Où les oiseaux venaient chanter. 

   Je sentais comme un poids peser sur ma conscience
   En ravissant au nid, à l'amour maternel, 
   Ces frêles oisillons, symboles d'innocence...
   La mère, tout à coup d'un déchirant appel,
               Vint me rappeler sa souffrance. 

   Alors sans plus tarder, je marchai vers le nid
   Que, sur un rameau vert, balançait avec grâce
   La brise qui déjà nous annonçait la nuit ; 
   Et là tous dans le nid, je les mis à leur place
               Et je m'en retournai sans bruit. 

   Oh ! oui, je m'en souviens, pure était mon ivresse !
   Mon âme débordait d'un enivrant bonheur !
   D'une mère il est doux de calmer la tristesse
   Et de rendre un enfant qu'on enlève à son coeur,
               Ce coeur infini de tendresse ! 

                             Emery Desroches* (1899)



Tiré de : magazine Le Monde illustré, Montréal, 14 janvier 1899. 

*  Joseph-Benoît-Emery Boucher-Desroches est né à Joliette le 12 avril 1879, de Narcisse Boucher-Desroches, commis-marchand, et de Louise Berthe Belleville.
   Etudiant au Séminaire de Joliette de 1892 à 1899, la tuberculose dont il souffrait le força ensuite à prendre un long repos avant de commencer ses études de droit à l'Université Laval de Québec. En 1902, il entra, à Joliette, comme clerc au cabinet de l'avocat Joseph-Mathias Tellier, qui plus tard devint chef du parti conservateur et chef de l'Opposition officielle à l'Assemblée législative du Québec. Mais après deux ans, la maladie le contraignit à quitter ses études pour recevoir des soins médicaux plus soutenus. 
  Il composa un grand nombre de poèmes dont plusieurs furent publiés dans divers journaux et périodiques, dont L'Étoile du Nord (Joliette) et Le Monde illustré.  Mais la part la plus importante de son oeuvre poétique serait restée inédite.
   Emery Desroches est mort des suites de la tuberculose à Joliette, le 21 avril 1905, à l'âge de 26 ans. 
(Sources : Les Anciens du Séminaire : écrivains et artistes, Joliette, 1927, p. 190-192 ; Louis-Joseph Doucet, Contes du vieux temps ; Ça et là, Montréal, J.-G. Yon éditeur, 1911, p. 100-104 ; Camille Roy, Érables en fleurs, Québec, 1923, p. 49-50 ; Ancestry.ca).


D'Emery Desroches, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : Pluie d'hiver



Le poème Souvenir d'enfance, ci-haut, d'Emery Desroches, est
paru le 14 janvier 1899 dans le magazine Le Monde illustré.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)
 

D'abord dans La Presse du 3 juin 1905, puis, en 1911, dans son ouvrage
Contes du vieux temps ; Ça et là, le poète Louis-Joseph Doucet a publié ce
touchant hommage à son ami et condisciple de collège Émery Desroches.
De Louis-Joseph Doucet, les Poésies québécoises oubliées ont présenté
les poèmes Bise d'hiver et Souvenance.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir) 

Ce souvenir d'Emery Desroches a été publié en 1927 dans
le livre Les Anciens du Séminaire : écrivains et artistes. Il 

s'agit du Séminaire de Joliette.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Article paru dans L'Étoile du Nord, de Joliette, le 25
avril 1905, à l'occasion du décès d'Emery Desroches.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Mention du décès d'Emery Desroches
dans l'hebdomaire littéraire et musical
Le Passe-Temps, le 6 mai 1905. Malgré
la promesse d'un article plus substantiel
à paraître dans un numéro à venir du

 journal, rien n'en fut jamais publié.

(Source : BANQ ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)
 

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