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lundi 20 janvier 2020

Évocation

Émile Coderre (1893-1970)

(Source : son recueil Les signes sur le sable, 1922)




        À Alphonse Désilets,
        À l'ami et au poète.


   Ô Divine nature, ô ma sainte maîtresse !
   Accueille-moi, tremblant, dans tes grands bras tendus !
   Que je me pâme enfin sous tes chaudes caresses
   Et que mon âme meure en baisers éperdus !

   Et pour t'appartenir, ô déesse éternelle,
   Pour river à jamais la chaîne qui me tient
   Et m'attache à tes pas comme un amant fidèle ;
   Pour que mon chant, ma vie et mes rêves soient tiens,

   Fais que mon âme lasse, errante et désolée
   Revive transformée en un chêne géant,
   Un chêne magnifique au bord d'une vallée.
   Défiant la tempête et l'abîme béant,

   Je sentirai monter en moi-même, ô nature !
   Ta sève frémissante en flots précipités,
   Et, fier, je dresserai ma hautaine stature
   Comme un hymne d'amour à ta sainte beauté.

   Ma voix dira ta gloire à qui saura l'entendre
   Dans les pâleurs de l'aube et l'or blond des midis,
   Dans le pourpre des soirs et l'air bleu des nuits tendres.
   Puis, quand viendront les jours de l'ouragan maudit,

   Étant plus grand, plus fort, je défendrai mes frères ;
   Et, comprenant leur âme et sentant leur douleur,
   Je dresserai mon front vers les cieux en colère,
   Implorant leur pardon par pitié pour les fleurs.

   Je serai le bon chêne où chantera la brise,
   Le chêne plein de nids, d'oiseaux et de chansons,
   Le chêne, asile sûr, quand le soir agonise
   Et que monte la nuit, semeuse de frissons...

   Quand le soleil mourra dans son apothéose,
   Jetant des reflets d'or sur l'horizon nacré,
   J'aurai des chants très doux pour consoler les roses
   Et leur donner l'espoir dans le Réveil sacré...

   Sous mon ombre viendront, par les soirs de tendresse,
   Des couples de rêveurs amoureux et craintifs ;
   J'entendrai leurs serments, leurs mots pleins de caresses,
   Et leurs lèvres se joindre en des baisers furtifs.

   Et pour sentir encor la divine torture
   Du rêve et de l'amour me déchirer le cœur,
   Je laisserai graver dans mon écorce dure
   Les noms entrelacés des amoureux vainqueurs.

   Je serai le bon chêne ; et mes feuilles tendues
   Au ciel comme des mains, des centaines de mains,
   Porteront vers l'azur et par-delà les nues
   Le douloureux appel de mes frères humains.

   Puis, quand viendra pour moi le soir où l'on succombe, 
   Battu par la tempête ou broyé par le vent,
   Je demande le sol où j'ai chanté, pour tombe, 
   Mais que l'on jette au feu mon feuillage mouvant.

   Fumée aérienne et légère, mon âme, 
   Libre enfin, montera vers l'espace éthéré, 
   Emportée à jamais sur des ailes de flamme
   Vers l'éternel bonheur que j'avais espéré ! 

                                        Émile Coderre* (1916) 




Tiré de : revue Le Pays laurentien, Montréal, mai 1916, p. 127-128. Ce poème est également paru dans le recueil qu'Émile Coderre fit paraître en 1922, Les signes sur le sable

Pour en savoir plus sur Émile Coderre, aussi connu sous son nom de plume de « Jean Narrache », voyez la notice biographique sous son poème Je pose ma candidature.

D'Émile Coderre, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté L'orgue de Barbarie.

On peut également lire les Paroles retrouvées de Jean Narrache en cliquant sur l'image suivante : 


Le poème Évocation, ci-haut, d'Émile Coderre, est d'abord
paru en mai 1916 dans la revue Le Pays Laurentien, puis
en 1922 dans le recueil Les signes sur le sable.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Dédicace manuscrite d'Émile Coderre signant sous son nom
de plume de « Jean Narrache », dans son recueil Bonjour
les gars !
, publié en 1948.

(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Émile Coderre, alias « Jean Narrache », vu
par le caricaturiste Robert La Palme, dans
l'édition 1934 de l'Almanach de la langue
française
.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Un poète et son double, de Richard Foisy,
est l'un des plus intéressants et touchants
ouvrages biographiques à avoir été produits
au Québec, tous sujets confondus. Mais ce
 fait n'est malheureusement pas assez connu.
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lundi 4 juin 2018

L'orgue de Barbarie

Émile Coderre (1893-1970)

(Source : son recueil Les Signes sur le sable)





            "Oh ! je t'aime, vieil air qu'on
                    traîne dans les rues ! "
                                - Jean Richepin


   Dans la rue, un joueur d'orgue s'est arrêté ;
   C'est un vieux mendiant, et sa main qui tremblotte
   Tourne la manivelle en triturant les notes
   D'un vieil air d'opéra cent mille fois chanté. 

   Il regarde un à un, sombres, mélancoliques,
   Les passants qui s'en vont en détournant les yeux.
   L'orgue joue en grinçant : "Éléonore, adieu !"
   Puis, le vieillard s'éloigne en traînant sa musique.

   Le voilà qui s'installe à quelques pas plus loin. 
   L'orgue gémit encore la chanson du "Trouvère",
   Et le joueur attend, musicien de misère, 
   Qu'on lui jette les sous dont il a tant besoin. 

   ... "Éléonore, Adieu !" La vieille main débile
   Se crispe, ankylosée à force de souffrir...
   L'orgue pleure toujours : "Je vais bientôt mourir !"
   Mais personne ne jette un sou dans la sébile 

   Tandis qu'on s'enfuyait aux notes du vieil air,
   Délaissant le joueur et sa "boîte à musique",
   Moi, je le comparais (l'idée est fantastique)
   À nous les inconnus, à nous, faiseurs de vers.
   
   Mendiants nous aussi, nous errons dans la vie
   En jetant aux passants la chanson de nos cœurs ; 
   La foule nous écoute avec un air moqueur,
   Puis s'en va, dédaignant nos musiques ravies. 

   ... Ne chantons plus l'Amour ! Quel ennuyeux refrain !
   Voilà bien des mille ans que ce duo se chante !
   Nous sommes les derniers qu'un si vieil air enchante,
   On rit de nous déjà : que serait-ce demain ?

   Votre époque est passée, Ô Laure, Ô Béatrice !
   On se moque de vous, Pétrarque, Alighieri !
   Et les seules chansons dont personne ne rit
   Sont celles du plaisir, de l'or, des bénéfices.

   ... À quoi bon plaisanter, mon rire sonne faux !
   En ce monde où l'argent est le dieu qu'on proclame,
   Frères, chantons encore la chanson de nos âmes,
   Méprisés si l'on veut, mendiants s'il le faut !

                                         Émile Coderre
(1922)




Tiré de : Émile Coderre, Les signes sur le sable, Montréal, Chez l'auteur, 1922, p. 19-21. 

Pour en savoir plus sur Émile Coderre - Jean Narrache, cliquer ICI


Les Signes sur le sable, recueil de poésies
d'Émile Coderre, d'où est tiré le poème
L'orgue de Barbarie, ci-haut.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Dédicace d'Émile Coderre, sous son nom de plume de Jean
Narrache, dans son recueil Bonjour les Gars !, dont on peut se
procurer de rares exemplaires ICI.

(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

La biographie d'Émile Coderre par Richard
Foisy est certainement l'un des meilleurs
ouvrages biographiques à être parus ces
dernières années au Québec. Elle a de quoi
intéresser, sinon captiver même les non-initiés,
tellement elle nous fait apprécier ce personnage
si sympathique, original et touchant qu'était notre
Jean Narrache national. Disponible dans toute
bonne librairie (pour informations, cliquer ICI).

On peut découvrir l'oeuvre d'Émile
Coderre - Jean Narrache grâce à cette
anthologie préparée qui contient de
nombreux poèmes et textes divers. On
peut la trouver dans toute bonne librairie.

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