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dimanche 15 décembre 2019

Nos aïeux

La bataille des plaines d'Abraham.

(Source : Ville de Québec)




                                                                       « ... mais il régnait une telle
                                                                          émulation dans le peuple que
                                                                          l'on vit arriver au camp des
                                                                          vieillards de quatre-vingts ans... »
                                                                             ― FRANÇOIS-XAVIER GARNEAU


   La scène est à Québec. Là, Wolfe est attendu.
   Montcalm, lui, n'admet pas qu'on s'estime perdu.
   Eux, c'est le nombre ; en nombre, ils sont braves, avides.
   Lui se voit presque seul avec des caissons vides ;
   Pour répondre à leurs bricks hérissés d'obusiers
   Il n'a que le vain poids de ses anciens lauriers.

   Qu'importe ! Un soir au camp, il a nombré ses troupes,
   Lorsque de vieux colons l'entourent de leurs groupes.
   Ils tremblent, non de peur, mais craignent un refus.
   Dès que les régiments, surpris, se furent tus : 

   ― Général, dit l'un d'eux, bien faible est votre armée,
   Les victoires d'hier l'ont cent fois décimée ; 
   Vos drapeaux font appel à nos bras, à nos cœurs, 
   Et d'eux-mêmes alors nos mousquets, vieux vainqueurs,
   Nous tombent dans les mains du clou de la muraille...
   Nous sommes à genoux, permettez qu'on bataille !

   Le chef avait déjà les yeux de pleurs frangés.
   ― Mais comment tiendrez-vous devant leurs corps rangés ?
   Pour charger des fusils il faut des doigts agiles !
   ― Ces mains, mon général, que vous croyez débiles,
   Ont couché sur le sol les dernières moissons.
   ― Il faut pouvoir des yeux scruter l'horizon !
   ― Dès que poindront leurs mâts dans la brume ou dans l'ombre,
   Nos regards, les premiers, auront connu leur nombre.

   ― Craignez donc des longs trajets la fatale langueur.
   ― De fouler nos sillons nous rendra la vigueur. 
   ― Pour l'âge les boulets n'ont pas de déférence.
   ― Qu'importe ! si nos corps vous font une défense !
   ― Vous tomberez sans gloire en des tombes sans noms. 
   ― Ce serait trop de gloire à nous si vos canons
   Trouvaient pour se hisser les tertres de ces tombes ;
   Ce serait trop de gloire à nous qu'aux hécatombes
   Des assaillants ainsi nous ayons une part
   Et que, morts, aux vivants nous fassions un rempart !

   Puis, après un silence où coulèrent des larmes,
   Le vétéran cria : « Vive la France ! Aux armes ! »
   Ce fut tout. Mais ce trait révèle nos aïeux.
   Rome avait des autels pour de semblables dieux. 

   Hélas ! Pourquoi sont-ils demeurés anonymes ?
   Pères, vous fûtes grands et vous fûtes sublimes !
   Ta mort, ô Dandolo, par eux je la comprends : 
   Ces cœurs avaient aussi battu... quatre-vingts ans !

                                     Joseph Gingras (1917)



Tiré de : Joseph Gingras, Fidélité (édition posthume) Montréal,1958, p. 61-62.  

Pour en savoir plus sur Joseph Gingras, voyez la notice biographique et les documents sous son poème Je lève les yeux vers les sommets. 

Pour composer son poème Nos aïeux, ci-haut, Joseph Gingras s'est inspiré du passage suivant de l'œuvre monumentale de François-Xavier Garneau, Histoire du Canada : 

« On avait eu l'intention de n'assembler que les hommes en état de soutenir les fatigues de la guerre ; mais il régnait une telle émulation dans le peuple que l'on vit arriver au camp des vieillards de quatre-vingts ans et des enfants de douze à treize, qui ne voulurent jamais profiter de l'exemption accordée à leur âge ! Jamais sujets ne furent plus dignes des bontés de leur souverain, soit par leur constance dans le travail, soit par leur patience dans les peines et les misères qui, dans ce pays, ont été extrêmes. Dans l'armée, ils étaient exposés à toutes les corvées ».
(Source : François-Xavier Garneau, Histoire du Canada, tome V, livre dixième, chapitre I (huitième édition entièrement revue et augmentée par son petit-fils Hector Garneau), Montréal, Éditions de l'Arbre, 1944, p. 254-255).  

Pour en savoir plus sur François-Xavier Garneau, voyez Celui qui apprit aux Québécois le respect d'eux-mêmes.  

Le poème Nos aïeux, ci-haut, est tiré du recueil posthume
Fidélité, de Joseph Gingras (1896-1954)


(Source de la photo : Fidélité ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Louis-Joseph, marquis de Montcalm (1712-1759)

(Source : Archives de la Ville de Montréal)

La bataille des plaines d'Abraham.

(Source : Amérique française)

Esquisse pour la mort de Montcalm, par Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté. Montcalm fut
blessé mortellement lors de la bataille des plaines d'Abraham et il expira la nuit suivante.

« À l'agonie, Montcalm aurait eu une petite discussion avec le frère du chirurgien,
Joseph Arnoux, qui était apothicaire : — Combien de temps me reste-t-il à vivre ?
— Quelques heures à peine. — Tant mieux, je ne verrai pas les Anglais à Québec. »
(Source de l'illustration : Musée national des beaux-arts du Québec ;
source de la citation : Bathild Bouniol, La France héroïque, tome
troisième, Ambroise Bray éditeur, Paris, 1863, p. 108)

mardi 8 janvier 2019

Les yeux vers les sommets

Joseph Gingras (1896-1954)

(Source : son recueil Fidélité)




                                                  « ... et il est des besoins pour qui cette
                                                         terre est stérile ». ― Lacordaire 

   
   Je suis à mon aurore et je vis mon printemps ;
   Pourquoi donc mépriser le laurier et la rose ?
   Faut-il que du chagrin l'ange au regard morose
   Ombrage de son aile un front de dix-huit ans ?

   Je souffre de nourrir des souhaits trop ardents
   Que n'a pu satisfaire ici-bas nulle chose.
   La terre ne sait pas de remède à la cause
   Et je ne puis hâter les aiguilles du temps ! 

   Je voudrais m'élever de ce qui m'environne,
   Au-delà des vapeurs dont le mont se couronne,
   Bien loin dans les hauteurs où ne va pas l'oiseau.

   J'y monte, mais ― ô soif que rien ne peut éteindre,
   Tourment de l'idéal ! ― un horizon nouveau
   S'ouvre devant moi, je veux encor l'atteindre ! 

                                 Joseph Gingras* (1916)



Tiré de : Joseph Gingras, Fidélité, Montréal, 1958, p. 15. Le poème porte dans ce recueil le titre de « Levavi oculos in montes », qui signifie en latin « Je lève les yeux vers les sommets » et qui est tiré du Psaume 121. 

* Joseph Gingras est né à Roxton Pond le 20 novembre 1896, de Joseph Gingras, notaire, et d'Éveline Thibault, fille de l'avocat Charles Thibault. Après son cours classique au Collège de Montréal, il obtint sa licence en droit à l'Université de Montréal.
   Admis au Barreau en octobre 1921, il exerça d'abord sa profession à Waterloo. En 1937, il fut nommé président de la Régie de l'électricité du Québec, mais il démissionna de ce poste l'année suivante pour reprendre la pratique du droit. En 1941, il reprit l'exercice de sa profession d'avocat à Montréal, dans l'étude légale Asselin, Gingras, Trudel et Saylor. En 1948, il fut nommé président de la Commission d'enquête sur le logement. Il se présenta candidat pour l'Union nationale dans la circonscription de Shefford lors d'une élection québécoise.
   Il visita les Antilles, le Mexique, l'Italie, la France et la Belgique, afin d'enrichir sa culture.
   Il publia des poèmes dans divers périodiques et journaux, sous les pseudonymes de « Jehan »,  « Y. Rondelle », « Guy Rondel », « Yves des Grèves », « Yves le Seul » ou sous les initiales « J. G. ». Quatre ans après sa mort, en 1958, ses amis publièrent un recueil de ses poésies intitulé Fidélité. 
   Le critique littéraire Paul-André Bernard a écrit en 1982 sur la poésie de Joseph Gingras : « ... cette oeuvre demeure intéressante. La poésie de Gingras est belle, simple le plus souvent, éloquente parfois, toujours sensible ». Suite à son décès, la Revue du Barreau a publié un hommage à sa mémoire, dans lequel on peut lire : « Trapu, l'œil bleu, amène, mais peu communicatif, fervent de lecture et de lettres, Joseph Gingras était resté fidèle à la poésie ».
   Joseph Gingras est mort à Montréal le 20 août 1954.
(Sources : Rodolphe Fournier, Lieux et monuments historiques des Cantons de l’Est et des Bois-Francs, Montréal, Éditions Paulines, 1978, p. 156 ; Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec, tome 3, Montréal, éditions Fides, 1982, p. 383 ; introduction au recueil Fidélité par Théophile Bertrand ; Ancestry.ca).  


Fidélité, recueil posthume de Joseph Gingras,
d'où est tiré le poème Je lève les yeux vers les
sommets
, ci-haut. Dans sa préface au recueil,
le curé de Notre-Dame-de-Montréal, Jean-
Baptiste Vinet, p.s.s., a écrit : « Un hommage,
un souvenir, une amitié, une prière pour un
coeur noble et généreux, voilà toute l'ambition
de ce petit volume
». Il ne reste sur le marché
qu'un seul exemplaire de ce beau recueil, que
l'on peut trouver au Chercheur de trésors.

Introduction au recueil Fidélité, de Joseph Gingras, par Théophile Bertrand,
l'un des responsables de la revue littéraire Lectures.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir) 

Extrait de baptême de Joseph Gingras, 22
novembre 1896 1896, dans le registre de la
paroisse Sainte-Prudentienne de Roxton Pond.
(Source : Ancestry.ca ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Article paru dans La Presse du
23 août 1954, à l'occasion du
décès de Joseph Gingras.
(Source : BANQ ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)