Affichage des articles dont le libellé est Dominantes. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Dominantes. Afficher tous les articles

samedi 8 juin 2019

Le plaisir d'entendre les grenouilles dans la campagne

René Chopin (1885-1953)

(Source : L. Mailhot et P. Nepveu, La poésie
québécoise des origines à nos jours
)




   Sur la grève un brouillard flotte,
   L'eau clapote
   Et soulève les copeaux frais,
   Les baguettes du saule et les champs de quenouilles.
   J'écoute au loin dans la campagne les grenouilles
   Parmi les joncs, dans les marais. 

   L'odeur première
   Du printemps,
   C'est celle des étangs ; 
   Vous en êtes la clameur claire,
   Ô grenouillères !
   Moi,
   Toutes 
   Je vous écoute,
   Musiciennes en émoi !

   Venues
   On ne sait d'où
   Et de partout,
   Les plus menues,
   Frêles comme des bourgeons verts,
   Et les aînées
   D'autres années, 
   Que gelèrent de lents hivers.

   Celles qui peuplent les prairies,
   Et les ruisseaux et le limon des marigots,
   Celle qui crie
   Ou sonne l'on dirait d'un millier de grelots.

   Ô soirs rafraîchissants de mai,
   Si purs par elles ! 
   Ô ces notes basses de chanterelles,
   Chutes à l'eau de lourds écus,
   Pendant qu'un trille gai, 
   Un trille aigu,
   Perfore 
   La nuit opaque, la nuit sonore ! 

   Je ne vois plus les îles ni les roches,
   Mais, proches,
   Une barque de pêche allume ses flambeaux ;
   Tout est calme. Seule la fête
   Des rainettes à tue-tête
   S'extasiant : « Ô feux, ô feux sous l'eau ! »

   L'une, plus vieille, 
   La plus avare, 
   Les yeux marrons,
   Larges et ronds : 
   « Ô ces merveilles,
   sous mes saules, vues de ma mare,
   Ô feux, ô lunes,
   Ô tout votre or sous l'eau profonde et sous l'eau brune ! » 

   Puis encore une : 
   « Ma peau est verte,
   Teinture d'herbe ; elle est couverte
   D'un vernis, moucheté de noir, elle est
   Peinte comme un jouet ;
   Un fort sachet
   Qu'imprègnent les senteurs (mousse, fougère)
   Du bois natal, trempé de sources où, légères,
   Fuites, glisse
   Ma taille longue et fine sous mes agiles cuisses ». 

   D'autres encore
   Jusqu'à l'aurore : 
   Indécollables amoureuses
   En pâmoison,
   Sur nos chapelets d'oeufs
   Et deux par deux,
   Nous égrenons et bruissons
   Les fredons ahuris de nos amours heureuses.

   Toutes à gorge pleine
   De se répondre et s'éjouir,
   Et de crier, ces petites païennes, 
   Leur plaisir : 

   « C'est nous les prophétesses
   Du printemps,
   Les poétesses 
   Des étangs. 
   À nous les brumes et les lunes,
   Coassons. 
   Les nénuphars, les iris bleus, qui sont nos fleurs,
   Coassons. 
   Sous l'haleine des soirs, nos liesses communes,
   Coassons.
   Et nos sabbats et leurs minuits ensorceleurs !
   À nous la pluie,
   Ses vives gouttelettes,
   Humbles colliers de grenouillettes,
   Chantons.
   La tribu des roseaux sous l'averse qui plie,
   Chantons.
   À nous le marécage odorant et fermé... ! »

   Sur la grève un brouillard flotte,
   L'eau clapote ;
   Dans la campagne au mois de mai,
   Ô le plaisir de vous entendre, ô clameurs claires
   Des grenouillères ! 

                                     René Chopin* (1933)



Tiré de : René Chopin, Dominantes, Montréal, Éditions Albert Lévesque, 1933, p. 113-118.

* Pour en savoir plus sur René Chopin, cliquer ICI et voir les informations et documents sous son poème Octobre

De René Chopin, les Poésies québécoises oubliées ont également présenté : La mort du hêtre et Octobre



Dominantes, recueil de René Chopin
d'où est tiré le poème ci-haut.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Dédicace manuscrite de René Chopin
dans son recueil Dominantes.

(Collection Daniel Laprès ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

On peut encore de nos jours trouver en
librairie des poésies de René Chopin
dans cette anthologie des poètes
québécois dits « exotiques » dont
il faisait partie avec Paul Morin, Guy

Delahaye et Marcel Dugas.
Pour informations, cliquer ICI.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

vendredi 19 janvier 2018

La mort d'un hêtre

René Chopin (1885-1953)

(Source : Les Herbes Rouges)




   Encore dans sa force au milieu de notre âge
   Cet arbre avait vécu l'histoire du vieux bourg ; 
   De son front végétal il pleuvait de l'ombrage
   Sur l'enclos obstrué d'une sordide cour. 

   J'aimais le déploiement de sa plus longue branche
   À l'angle du toit proche et plat de la maison,
   Et pour y respirer l'odorante avalanche
   Ma fenêtre s'ouvrait comme un large poumon. 

   Je me le figurais un sage invulnérable
   À qui le Temps octroie une immortalité : 
   La peuplade planta sa tente misérable
   Avant qu'autour de lui s'élargît la cité. [...]

   J'imaginais en mai l'arbre qui se réveille,
   À travers ses canaux la sève qu'il filtrait ;
   Ses feuilles à l'été semblaient autant d'oreilles
   Qui rassemblent les bruits épars de la forêt.

   Le dégoulinement d'une chute de pluie
   En glissant sur son fût longuement le trempait,
   Mais son écorce nue à l'aube qui l'essuie
   Des linges bleus qu'agite un vent d'ouest se drapait. 

   Masques de l'infini, les malfaisantes lunes
   Troublèrent son repos de leurs songes glacés ; 
   Par les blancs févriers ses branches une à une
   Gémirent sous l'étau des minuits verglacés. [...] 

   Le hêtre, en liberté poussé dans la broussaille,
   Dôme à la fois tourné vers les quatre horizons,
   Vit sur lui-même enfin se fermer la muraille
   De la ville étouffante ainsi qu'une prison. 

   La nostalgie hanta sa cîme forestière,
   Il fut un beau captif qui s'évade en hauteur ;
   Entre les toits aigus, corniches et gouttières,
   Il souleva son grand faîte dominateur. [...] 

   Moi seul j'aurai compris la noblesse du hêtre
   Inutile au vieux bourg bruyant et besogneux,
   Et qu'il était un sage et vénérable ancêtre
   Et le gardien du songe immuable des dieux. 

   Lorsque fond à midi le bitume des rues,
   Que transpire l'écorce et l'argile se fend,
   J'ai vu contre l'aïeul, ennemi des cohues, 
   S'abattre l'homme, armé de ruses, triomphant. 

    Le quartier en émoi peu à peu qui s'attroupe
    Applaudir à la mort du héros mutilé,
    Et j'entendis craquer les membres que l'on coupe,
    Et les cris des enfants aux ordres se mêler. 

    Ô prodige inouï de la lutte géante !
    L'arbre geint sous l'assaut, se tord, raidit ses noeuds,
    Et sa sève a giclé de l'entaille béante
    Jusqu'au front du bourreau dans un spasme haineux. 

    Les bûcherons, craignant sa soudaine revanche,
    Manièrent un jeu de corde habilement
    Qui balance une à une et courbe chaque branche,
    L'écartèle du tronc dans un déchirement. 

    J'ai vu l'éclatement des copeaux sous la hache, 
    Aller, courir la scie à morsure d'acier,
    Le fragile rameau qui rompt et se détache,
    S'accroche dans sa chute et tombe fracassé. [...] 

    Grands bois que la légende a peuplés d'ombres vaines,
    Berceaux mystérieux des cultes révolus,
    J'anticipe le soir des détresses humaines
    Et cet âge à venir où vous ne serez plus. [...] 

                                      René Chopin* (1933)



Extraits tirés de : René Chopin, Dominantes, Montréal, Éditions Albert Lévesque, 1933, p. 43-53


* « Poète, né au Sault-au-Récollet. Après ses études classiques au Collège Sainte-Marie, il fait son droit à l'Université Laval à Montréal, où il rencontre Paul Morin qui l'encourage à envoyer ses poèmes au [journal LeNationaliste. Reçu notaire en 1910, il va suivre des cours de chant à Paris, puis fait un bref séjour à Rome [...].
   De retour au Québec (1911), il exerce le notariat à Montréal. En 1913, à l'instigation de ses amis Paul Morin et Marcel Dugas, il publie un premier recueil de poésie, Le Coeur en exil, accueilli favorablement par la critique française et québécoise. Après la guerre de 1914, Le Nigog, La Revue moderne et L'Action [de Jules Fournierlui ouvrent leurs pages. En 1944, il devient critique littéraire au Devoir
   Sa poésie, deux recueils à vingt ans de distance, est sans équivalent à l'époque. Elle traite surtout de l'incompréhension et du rejet du poète par la société ; elle est dominée par l'inquiétude, marquée par l'angoisse de la solitude, mais elle aboutit à une sorte de paix dans la communion avec la nature. Les critiques ont souligné sa sensibilité, sa recherche des belles formes et des symboles, son culte de l'art. "Par la vigueur de la pensée, dit Louis Dantin, par le sens du mystère, par l'élan chaleureux, par l'éclat des images et la justesse des sons, les poèmes de René Chopin se marquent au cachet de la vraie poésie"».
 
(Source : Dictionnaire des auteurs de langue française en Amérique du Nord, Montréal, éditions Fides, 1989, p. 305). 

Le recueil d'où est tiré le poème La mort d'un hêtre.

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir).
 

Décidace signée de la main de René Chopin dans
son recueil Dominantes.

(Collection Daniel Laprès ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir). 

Les deux recueils de René Chopin sont devenus
très difficiles à trouver. Par contre, on peut
commander dans toute bonne librairie l'anthologie
Les exotiques, préparée par Sylvain Campeau et
qui contient de nombreux poèmes de René Chopin.
Pour informations, cliquer ICI