dimanche 27 décembre 2020

Adieu à 1865

Effet gris (neige) par Ozias Leduc, 1914.

(Source : Ozias Leduc, une œuvre d'amour et de rêve
Musée des beaux-arts de Montréal, 1996, p. 187) 




   Ô courte illusion que l'on nomme la vie !
   Foyer dont une flamme est éteinte et ravie
              Sitôt si souvent !...
   Faut-il voir de ton cours s'effacer chaque année,
   Comme on voit à l'automne une feuille fanée
              Fuir au souffle du vent ?

   Elle va donc partir ! Pauvre année ! Où va-t-elle ?
   Elle prend le chemin de la rive éternelle,
              D'où l'on ne revient pas ;
   Mais avant de quitter cette triste exilée,
   Du moins dans son trajet vers la sombre vallée,
              Suivons-la quelques pas. 

   Rendons-nous avec elle en ce lieu vaste et morne ;
   Atteignons ces confins, cette lointaine borne
              Où finissent les temps. 
   Avec elle allons voir ces ténébreux rivages ;
   Pénétrons du regard cette nuit où les âges
              Dorment depuis longtemps.

   Là, rapide, des temps coule le fleuve immense ;
   Torrent impétueux que nulle résistance
              Ne saurait retenir.
   Les siècles, en tombant, l'augmentent dans sa course ;
   Son onde doit couler tant que dure sa source, 
              Le fécond avenir. 

   Et son flot solennel, que nul souffle ne ride,
   Roule avec majesté vers le terrible vide,
              Vers ce gouffre béant !
   Emportant avec lui chaque débris qui tombe,
   Pour le précipiter dans cette grande tombe
              Qu'on appelle néant. 

   Mais voilà que finit cette route lointaine,
   Et qu'apparaît là-bas une stérile plaine,
              Avide réservoir.
   Rien n'indique au regard cette triste contrée ;
   Seul, un nuage épais, en planant à l'entrée,
              Semble la faire voir. 

   Comme un marbre glacé que le fossoyeur pose,
   Pour montrer au passant la cendre qui repose
              Dans l'ombre du cercueil, 
   Ainsi sur ce désert, une voûte sans astre,
   De son terrible poids, pèse sur ces désastres
              Et les dérobe à l'œil ! 

   Ô siècles, qui dormez dans ces mers de ténèbres,
   Soulevez un instant de vos voiles funèbres
              Le mystérieux pli ! 
   Faites qu'en ce séjour une lumière s'ouvre ;
   Des âges, montrez-nous les débris que recouvre
              La mousse de l'oubli. 

   Ah ! les voilà !!!... Grand Dieu !... quel effrayant spectacle
   Se déroule au regard en ce noir réceptacle
              Des mondes et des temps !...
   Voilà donc devant moi ces antiques fantômes,
   Qu'en tombant ont formé ces fragiles atomes
              Qui se nomment les ans  !

   Oui, tous ces vieux témoins de l'honneur ou du vice,
   Des sages actions ou des fruits du caprice,
              Sommeillent en repos.
   Les empires tombés, les grands noms de la terre
   Ne se répètent plus en ce lieu de mystère,
              Où dorment les échos  !...

   Ils gisent pour toujours dans cet obscur royaume,
   Ces temps, qui, les premiers, virent façonner l'homme
              Par la divine main.
   Ils virent Lucifer remonter son abîme,
   Apportant avec lui le malheur et le crime
              Au pauvre genre humain. 

   Pour la première fois, ils virent sur la terre 
   La pâle et froide mort, lorsqu'Ève notre mère
              Ne revit plus Abel. 
   Ils furent les témoins de tant d'impénitence,
   Que le monde devint un objet de vengeance
              Pour les ondes du ciel. 

   Ils virent de l'orgueil la fragile colonne 
   S'écrouler en naissant, pour dire à Babylone
              Que Dieu seul est puissant.
   Les peuples devant eux s'arrêtèrent à peine ; 
   Ils les virent passer comme on voit dans la plaine
              Les ombres du couchant. 

   Le passé cependant, avec indifférence,
   Les voit tous s'engloutir, sous sa noire puissance,
              Au gouffre impartial,
   Où l'oubli les attend d'un œil impitoyable,
   Et les marque aussitôt, comme on marque un coupable,
              De son sceau glacial. 

   Mais dis-moi, juste ciel ! Est-ce ainsi que tout passe ?
   Est-ce ainsi que la vie en silence s'efface
              Lorsque finit son cours ?
   Est-ce dans ce néant que tout doit disparaître ?
   Ou bien, est-il un monde où le temps doit renaître
              Et vivre pour toujours ?

   Ne viendra-t-il jamais une nouvelle aurore,
   Où les temps endormis pourront entendre encore
              La voix du Créateur ?
   Le soleil de justice, annoncé des prophètes,
   Se serait-il levé sur ces froides retraites
              Sans laisser sa chaleur ?

   Mais je vois une époque, à la voix souveraine !...
   Elle est là-bas, debout comme une jeune reine
              Pleine de majesté ! 
   Son règne doit passer aux célestes rivages ; 
   Son éclat doit briller bien au-delà des âges : 
              Pendant l'éternité  !

   C'est elle qui reçut la nouvelle sublime
   Qui fit rugir Satan au fond de son abîme,
              En brisant son pouvoir. 
   De l'enfer elle vit la terrible défaite,
   Quand cette grande nuit que chaque âge répète
              Apporta notre espoir. 

   Quand le ciel retentit de mille voix d'archanges, 
   Et que la Vierge Mère enveloppait de langes
              L'Enfant de Bethléem ! 
   Lorsqu'enfin fut payé le grand prix de la terre,
   Au jour où l'Homme-Dieu, pour monter au Calvaire,
              Quittait Jérusalem  !

   Comme un astre lointain, qui traverse les nues,
   Pour montrer de ses feux les routes inconnues
              D'un immense Océan,
   Ainsi du grand séjour, dont le passé s'empare,
   Cette époque, debout comme un lumineux phare,
              Éclaire le néant !...

   Roule vers ce beau phare, ô fleuve des années,
   En portant sur les flots nos belles destinées
              Vers les confins du Ciel !
   N'arrose que des fleurs en ta rapide course,
   Jusqu'au jour où tu dois remonter vers ta source,
              Aux monts de l'Éternel !...

                           James Donnelly (15 décembre 1865)



Tiré de : revue Le Foyer canadien, volume III, 1865, p. 320-324. Le poème a été publié de nouveau, en 1999, dans Yolande Grisé et Jeanne d'Arc Lortie, s.c.o., Les textes poétiques du Canada français (1606-1867), volume 11, Montréal, Fides, 1999, p. 582-586. 

Le docteur J. K. Foran sur James Donnelly : 

« Ayant fait un cours complet d'études, il devient à tour de rôle instituteur, maître-chantre, journaliste, chroniqueur, poète et partout et en tout temps un peu bohème. [...]  Esprit actif et nerveux, il lui semblait toujours impossible de rester en place : une main puissante le poussait sans relâche à la dérive sur l'immense fleuve de la vie. Un jour, je lui demandais pourquoi il n'écrivait pas des vers anglais, et voici ce qu'il me répondit : "Je dois tout ce que je possède aux Canadiens-français ― ma vie, mon instruction, et même mon pain quotidien  et ne serait-ce que par reconnaissance, si j'ai quelque chose à léguer à mon pays, je veux que la littérature canadienne-française en soit l'héritière" ». 

Pour en savoir plus sur James Donnelly, Irlandais de naissance adopté en 1847 par une famille canadienne-française de Saint-Laurent-de-l'île-d'Orléans, voyez le volumineux dossier sous son poème Où vont donc nos années ? 

Le poème Adieu à 1865, de James Donnelly, est d'abord paru en 1865
 dans la revue littéraire Le Foyer canadien, puis en 1999 dans le volume
onzième des Textes poétiques du Canada français

(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

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1 commentaire:

  1. Quel incroyable et MAGNIFIQUE poème ! Lui au moins il avait compris, contrairement à nos dirigeants d'aujourd'hui, ce qui est ESSENTIEL : cette époque éternelle qui ne passe jamais, celle du Christ venu sur la terre pour sauver le Genre Humain ! Et cette heure éternelle, ce phare ESSENTIEL, est rendu présent véritablement à chaque messe sur nos autels. Voilà l'essentiel ! Comment peut-on encore nous priver de la messe après cela !!!

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