samedi 5 janvier 2019

Les beaux jours d'autrefois

Eustache Prud'homme (1845-1927)

(Collection Daniel Laprès)




   Oh ! que j'étais heureux aux jours de mon enfance
   Alors que ma jeune âme admirait en silence
   De la création la sereine beauté,
   Quand mon oeil ébloui de tout ce qu'il ignore
   Contemplait vaguement les reflets de l'aurore
                Et les beaux soirs d'été. 

   Je courais à travers le val et la prairie,
   Promenant tour à tour ma douce rêverie
   Sur la fleur odorante et sur les verts sentiers ;
   Je cherchais à saisir dans son vol fantastique
   Du léger feu-follet la flamme phosphorique
                Errant dans les halliers.

   Je pétrissais parfois sous les grands massifs d'arbres
   Le calcaire argileux pour en faire des marbres
   Que je faisais rouler sur le long du côteau ;
   Et je tendais l'amorce, en palpitant de joie,
   Aux poissons azurés dont je faisais ma proie
                Dans l'onde du ruisseau. 

   J'érigeais des châteaux cernés de citadelles
   Où venait se ployer le vol des hirondelles
   Livrant assaut du bec à ces murs ébranlés ;
   Et puis, faisant crouler ces pierres que j'entasse,
   D'un air victorieux je lançais dans l'espace
                Leurs débris mutilés. 

   J'aimais à parcourir la plaine diaprée
   En pressant sans arrêt sur ma lèvre empourprée
   Mille fraises tremblant ainsi que des grelots ;
   J'ensanglantais mes mains frappant sur les épines
   Pour cueillir quelques fruits penchés sur les ravines
                Dont je bravais les flots.

   Quel plaisir de tresser des couronnes de roses
   Et de jeter au vent tous ses ennuis moroses
   Avec les frêles fleurs que dispersaient mes doigts ;
   De chanter des chansons dont au loin l'écho vibre,
   De jouir du ciel pur et de se sentir libre
                Comme l'oiseau des bois !

   Quel plaisir d'emboucher le cuivre des trompettes
   Ou de faire mouvoir au doux bruit des clochettes
   Un splendide escadron de coursiers en fer-blanc,
   De poster sur l'avant et sur l'arrière-garde
   Tous mes soldats de bois qui portent leur cocarde
                Sur un casque éclatant. [...] 

   Entasser sous le creux d'un rocher formidable
   Des fagots de bois sec et de branches d'érable
   Où pétillait un feu vu dans les alentours ;
   Reconduire à travers halliers et marécages
   Le paisible troupeau vers les gras pâturages...
                Tels étaient mes amours.

   Au cours des clairs ruisseaux j'opposais quelques digues,
   Et puis j'y construisais au prix de mes fatigues
   Un superbe moulin, joli comme un castel.
   Mais s'il croulait, grand Dieu ! brisé par la bourrasque,
   Alors je murmurais ma colère fantasque
                À tous les vents du ciel. 

   Souvent je me reporte à ces scènes passées ; 
   Alors je crois ouïr au fond de mes pensées
   Les sons mélodieux d'un orchestre à cent voix.
   Ils sont beaux et nombreux nos rêves de jeunesse ;
   Mais rien n'est comparable à ces heures d'ivresse
                Des beaux jours d'autrefois.

                             Eustache Prud'homme(1870)




Tiré de : La poésie française au Canada, compilation par Louis-Hypolite Taché, Saint-Hyacinthe, Imprimerie du Courrier de Saint-Hyacinthe, 1881, p. 246-248. Le poème avait été préalablement publié en 1870 dans la Revue canadienne.


Eustache Prud'homme est né à Sainte-Geneviève-de-Pierrefonds le 2 octobre 1845, de Félix Prud'homme, cultivateur, et de Zoë Hurtubise. De 1857 à 1865, il étudia au Collège de Montréal, où il se lia d'amitié avec Louis Riel, son compagnon de classe. Dans son anthologie La poésie québécoises avant Nelligan, Yolande Grisé écrit que Riel et Prud'homme « rivalisent déjà dans l'arène poétique, stimulés par la lecture de leurs poètes préférés : Victor Hugo dans le cas de Riel et Lamartine dans le cas de Prud'homme. Les premiers vers (Chant guerrier d'un Gaulois) d'Eustache Prud'homme, datés du 6 juillet 1862, se distinguent dans le cahier d'honneur du collège ».
   Après des études de droit à l'Université Laval de Montréal, il fut admis au notariat en 1868.
   De 1866 à 1874, il fit publier plusieurs poèmes dans divers périodiques, dont la Revue canadienne, L'album de La Minerve et L'Écho du cabinet de lecture paroissial. En 1868, il obtint la médaille d'argent du concours de poésie de l'Université Laval de Québec, pour son poème épique Les martyrs de la foi en Canada. Dans leur anthologie de la poésie québécoise, Laurent Mailhot et Pierre Nepveu mettent en évidence le fait que les poèmes d'Eustache Prud'homme « sont les premiers en date au Québec à porter l'empreinte du monde urbain ».
   Eustache Prud'homme exerça la profession de notaire jusqu'à sa mort, survenue à Montréal le 26 octobre 1927. Il avait épousé Hermine Martin Versailles le 11 février 1874. 
(Sources : Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec, tome 1, Montréal, éditions Fides, 1980, p. 470 ; La Presse, 27 octobre 1927 ; introduction d'Albert Savignac dans Eustache Prud'homme, Les martyrs de la foi en Canada (édition posthume), Montréal, Thérien Frères imprimeurs, 1928 ; Yolande Grisé, La poésie québécoise avant Nelligan, Montréal, Bibliothèque québécoise, 1998, p. 274 ; Laurent Mailhot et Pierre Nepveu, La poésie québécoise des origines à nos jours, Sillery, Presses de l'Université du Québec / Montréal, Éditions de l'Hexagone, 1981, p. 109).  


Le poème Les beaux jours d'autrefois,
ci-haut, a été publié dans l'anthologie
La poésie française au Canada, parue en
1881 sous la direction de Louis-H. Taché.
Il s'agit de l'une des premières anthologies
de la poésie québécoise. On peut ICI la
télécharger gratuitement. L'édition originale
est très rare, un seul exemplaire étant
présentement disponible ICI.
 

Eustache Prud'homme entretenait des relations amicales
avec Louis Riel, comme en témoigne cette lettre que Riel
lui adressa le 14 décembre 1869. Leur amitié remonte à

leurs années d'études au Collège de Montréal.
(Informations sur la lettre ICI ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Article paru dans La Presse du 27 octobre 1927 à l'occasion du décès d'Eustache Prud'homme.

(Source : BANQ ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)

La Presse, 27 octobre 1927.

Le Devoir, 31 octobre 1927.

(Source : BANQ ;
cliquer sur l'image pour l'agrandir
)


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