samedi 26 mai 2018

Isolement

Henry Desjardins (1874-1907)

(Source : La poésie québécoise 
des origines à nos jours, Montréal, 
éditions de l'Hexagone, 1981)




   Ô bonheur d'être seul et de broyer du noir,
   De mutiler son cœur, de le mettre en poèmes
   Et de jeter ce livre à d'autres faces blêmes
   Qui pleureront peut-être en les lisant, le soir ! 

   Mais, douleur de marcher dans l'humaine cohue,
   Qui nous lance l'injure et croit nous faire mal ! 
   Cohue à qui le nom de poète est fatal...
   Cohue à qui l'on voit battre un chien dans la rue...

   Pauvre enfant qui t'en vas parmi ces horions,
   Toi qui n'as dans le coeur aucun désir de nuire,
   Toi qui cherches là-haut ce qui peut te séduire,
   Rentre dans ton logis rêver tes visions !

   La plèbe ne croit rien, la plèbe est ignorante,
   Et celui qui s'y mêle sera mutilé !
   Si tu ne la sers pas, tu seras exilé,
   Tu boiras la cigüe, ô belle âme souffrante !

   Ne la revois jamais que pour la dominer !
   Si tu ne le peux pas, retire-toi loin d'elle.
   Mais lance-lui plus tard, ― à ton dédain fidèle, 
   Ton livre, et tu pourras l'entendre pardonner ! 

   Ô bonheur d'être seul, de vivre sans les autres, 
   Mais de vivre pour eux, sous le même ciel noir !
   Ô gloire d'être seul, d'écrire chaque soir
   Les sanglots de ces coeurs qui passent par les nôtres !

                     Henry Desjardins* (Hull, 1900)

Tiré de : Suzanne Lafrenière, Henry Desjardins, l'homme et l'oeuvre, Hull, éditions Asticou, 1975, p. 132. Le poème était originellement paru dans L'Alliance nationale, mai 1900, et la même année dans Les soirées du château de Ramezay, premier ouvrage collectif des membres de l'École littéraire de Montréal.

Henry Desjardins est né à Pointe-Gatineau le premier juin 1874, de Paul-Thomas Desjardins, notaire, et d'Anna Clermont. Il entra au Séminaire de Sainte-Thérèse, en 1887, où il étudia aussi le violon et le chant. En 1891, il passa au Collège Sainte-Marie, à Montréal, où il s'intéressa beaucoup à la poésie.
  À l'hiver 1894, il vécut en bohème et s'illustra dans le groupe littéraire des Six Éponges. Il participa aux concours littéraire du périodique Le Samedi, collabora à la fondation de l'École littéraire de Montréal (1895) et poursuivit des études de droit à l'Université Laval, à Montréal. Devenu notaire en 1899, il revint à Hull où il fonda un journal, La Voix du peuple.
  Son oeuvre poétique fut publiée dans divers journaux et périodiques de l'époque. Ses poèmes ont été réunis et publiés pour la première fois en 1975 par Suzanne Lafrenière dans son ouvrage Henry Desjardins, l'homme et l'oeuvre.
  Henry Desjardins mourut à Hull le 9 février 1907, à l'âge de 32 ans. Il était veuf d'Alice Dostaler, décédée un peu plus d'un an avant lui, le 2 octobre 1905. 
(Source : Dictionnaire des auteurs de langue française en Amérique du Nord, Montréal, éditions Fides, 1989, p. 399).

Toute l'oeuvre poétique d'Henry Desjardins,
dont le poème Isolement, ci-haut, a été réunie
et publiée pour la première fois, en 1975, par
Suzanne Lafrenière dans son ouvrage Henry
Desjardins, l'homme et l'oeuvre
. Il n'en reste
qu'un seul exemplaire sur le marché en ligne,
voyez ICI.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Henry Desjardins, peu avant son décès.
(Source : BANQ)

Mention du décès d'Henry Desjardins dans 
La Presse du 12 février 1907. L'article est 
erroné quant à l'âge de Desjardins à son
décès, qui était 32 ans et non 34. 
(Source : BANQ)

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