jeudi 8 février 2018

L'Aigle et le Rocher de Québec

Georges A. Boucher (1865-1956)

(Source : son recueil Je me souviens,
Montréal, éd. Arbour et Dupont, 1933) 



   Lorsque l'Aigle, féconde extase,
   Sent tressaillir en lui l'amour,
   Qu'il voit, à l'ardeur qui l'embrase,
   Qu'un jeune Aigle va naître au jour,
   Fier, il n'a qu'une inquiétude : 
   Trouver sur des bords qu'on élude
   Une terrible solitude
   Pour le fruit de sa volupté ; 
   Car si l'Aigle, noble père, aime,
   Il a surtout, instinct suprême,
   Souvent plus que l'homme lui-même, 
   Le vrai sens de sa dignité. 

   Or, voilà que l'Aigle s'élance
   Et monte planer dans les airs.
   Et puis, pendant qu'il se balance,
   Scrutant du regard les déserts, 
   S'il voit sur de lointains rivages
   Resplendir, parmi les nuages,
   Un pic atteint des seuls orages,
   Que nul être n'ose approcher, 
   Lui, sur cette cime élevée,
   Aux rois de l'éther réservée,
   Vole déposer sa couvée
   Au faîte même du rocher ; 

   Afin qu'en ouvrant la paupière, 
   Et bien avant que son essor
   Ne lui révèle sa carrière,
   L'Aiglon puisse entrevoir son sort
   Et comprenne, éclatant mystère, 
   Que si son nid est de la terre,
   Lui naquit pour une autre sphère
   Plus ample et toute de clarté ; 
   Et pour que ce spectacle immense
   Inspire au fils, dès sa naissance,
   Le sentiment de sa puissance
   Et l'orgueil de sa royauté. 

   Ainsi la France, notre mère, 
   À peine a-t-elle au sein des eaux
   Vu paraître un autre hémisphère,
   Qu'elle accourt vers ces bords nouveaux. 
   Et jugeant quelle Providence
   Serait pour ces lieux une France,
   Elle enfante dans la souffrance
   Ce peuple où revit sa fierté ; 
   Et pour que son empire dure,
   Donne à cette France future
   Ce boulevard de la nature,
   Sûr gage d'immortalité. 

           Georges A. Boucher* (1902)



Extraits du long poème intitulé Québec, dans : Georges A. Boucher, Je me souviens, Montréal, éditions Arbour & Dupont, 1933, p. 38-39. 

* « Né le 12 septembre 1865 à Rivière-Bois-Clair (aujourd'hui Saint-Edouard-de-Lotbinière), Georges Alphonse Boucher est petit-fils du lieutenant-colonel André de Chavigny de la Chevrotière, Seigneur de Deschambault.
   De santé précaire, il fait ses études sous la direction de tuteurs particuliers : un oncle maternel l'initie aux classiques grecs et latins et son parrain, l'abbé Olivier Boucher, l'amène à Lawrence, Massachusetts, étudier l'anglais et la musique. Après un stage préliminaire au collège Bédard de Lotbinière, il s'inscrivit en 1878 au collège d'Ottawa, où il obtient le baccalauréat ès arts. Il reçoit son parchemin de docteur en médecine à l'Université Laval (Québec) en 1889, et termine son internat à la Polyclinic de New-York, avant de venir s'établir à Brockton, Massachusetts, en octobre 1890.
   C'est au Québec qu'il épouse Fabiola Voyer, au mois de janvier 1892.
   Au cours d'une vie professionnelle active qui dure soixante ans, il met au monde plus de dix mille enfants.
  En 1933, il publie son premier recueil, Je me souviens. Suivent ses Sonnets de Guerre, en 1943. Il les retouche et prépare une nouvelle édition des recueils précédents sous le titre de Chants du Nouveau Monde (1946 et 1950).
  Son épouse meurt à l'automne 1949 et lui-même à Concord, New Hampshire, le 8 janvier 1956 ; les deux ont passé la nuit en chapelle ardente chez les Ursulines de Québec, avant de reposer au cimetière Belmont.
   La France l'avait honoré des Palmes académiques et de la Médaille d'honneur des Affaires étrangères, alors que la Société historique franco-américaine de la Nouvelle-Angleterre lui avait remis la médaille Grand Prix ». 
(Source : Paul P. Chassé, Anthologie de la poésie franco-américaine de la Nouvelle-Angleterre, Providence, The Rhode Island Bicentennial Commission, 1976, p. 161).

Dans le préambule de son recueil Je me souviens, Georges A. Boucher a écrit au sujet des strophes présentées ci-haut : 

« En juin 1902, j'écrivis pour le Premier congrès de l'Association des médecins de langue française de l'Amérique du Nord, tenu à Québec, quelques strophes (celles de l'Aigle) qu'on lira à la VIIe Ode et qui furent bien reçues des confrères. M. Edmond de Nevers, qui demeurait alors dans la Vieille Capitale, les entendit. Il en fut frappé et prit la peine de m'écrire à ce sujet une lettre très encourageante dans laquelle il disait : "On a applaudi cette pensée si originale et si superbe de l'Aigle (la France) qui, planant dans les hauteurs et cherchant un site grandiose pour y déposer son Aiglon, a choisi de son oeil perçant le rocher de Québec. Faites deux autres poèmes comme celui-là au cours de votre vie, et vous serez plus sûr de vivre que d'autres qui ont accouché de lourds et nombreux volumes"[...] ».

Pour en savoir plus sur Georges A. Boucher, cliquer ICI  


Je me souviens, recueil de Georges A. Boucher, d'où
est tiré l'extrait ci-haut du long poème Québec.
On peut se procurer le recueil ICI et ICI

Panorama de Québec à partir de Lévis, vers 1865,
année de naissance de Georges A. Boucher.

(Source : Québec éternelle : promenade photographique dans
l'âme d'un pays
, p. 65. Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Portraits de Georges A. Boucher et de son épouse Fabiola Voyer peints 
en 1903 par Arthur Merton Hazard.

(Source : Musée des Ursulines 
cliquer sur l'image pour l'agrandir)


Procurez-vous l'un des quelques exemplaires encore disponibles 
de Nos poésies oubliées, un volume préparé par le concepteur 
du carnet-web des Poésies québécoises oubliées, et qui présente
100 poètes oubliés du peuple héritier de Nouvelle-France, avec
pour chacun un poème, une notice biographique et une photo
ou portrait. Pour se procurer le volume par Paypal ou virement 
Interac, voyez les modalités sur le document auquel on accède
en cliquant sur l'image ci-dessous. Pour le commander par
VISA, cliquer ICI.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire