mardi 30 janvier 2018

Paysage nocturne

Arthur Lacasse (1869-1956)

(Source : Le défilé des heures,1938)





        Minuit vient de sonner. Tout dort. L'ombre enveloppe
        En son voile confus les maisons et les prés...
        Plus de rires bruyants sous l'auvent de l'échoppe ;
        Seul le ruisseau bruit dans les aulnes pourprés.

        Dans la forge où, de grand matin, le feu rougoie,

        Tenailles, lourds marteaux, pinces, gisent épars ;
        L'âtre noir, sans chaleur, semble un foyer sans joie,
        Et les limes ont tu leurs grincements criards. 

        La ferme, tout à l'heure active et bourdonnante,

        Sommeille. Au râtelier ronflent les ardennais
        Herses et tombereaux sont, depuis la brunante,
        Remisés sous le porche où pendent les harnais. 

        Déliés de leur joug, les boeufs, dans l'herbe grasse,

        Repus et ruminant encore, se sont couchés ; 
        Plus loin, des agneaux blancs, groupés, paupière lasse,
        Dans un repli du sol sont à demi cachés. 

        Sinueuse et grisâtre au pied de la montagne,

        La route même, où rien ne bouge, est au repos. 
        Sa tâche, chaque soir, finit, à la campagne, 
        À cette heure paisible où dorment les troupeaux.

        Mais le jour lui fut dur : voyez, le long des haies, 

        Où les boeufs ont tiré des chariots penants
        Ces ornières, ces trous, béants comme des plaies
        Qu'oublieront de panser les rudes paysans !

        Sur l'épaisse forêt que l'ombre à mes yeux cache,

        Plane un morne silence, et mon oreille, en vain, 
        Voudrait ouïr encore le han sec de la hache
        Qu'un bras solide enfonce au tronc vibrant du pin. 

        Ainsi que le chemin, la forêt se repose

        Jusqu'à l'aube nouvelle où le travail reprend ; 
        Et les souples rameaux que la bruine arrose
        Épandent dans l'air leur parfum odorant. 

        Dans les aulnes, discret, toute clameur éteinte,

        Le ruisseau chante encore... Puis, dans la nuit, soudain,
        Un roulement très doux s'élève : c'est la plainte
        Du froment que meurtrit la meule du moulin. 

                                    Arthur Lacasse* (1938)




Tiré de : Abbé Arthur Lacasse, Le défilé des heures, Québec, 1938, p. 87-88.

* Arthur Lacasse est né le 7 octobre 1869 à Saint-Anselme. Ordonné prêtre le 20 mai 1894 dans sa paroisse natale. Il a été, successivement, vicaire à Saint-Michel-de-Bellechasse, au Château-Richer, à Saint-Joseph-de-Beauce, à Saint-Augustin-de-Desmaures, puis curé de Honfleur, de Saint-Tite-des-Caps, de Saint-Apollinaire et de Saint-Henri-de-Lévis, où il est décédé le 15 juin 1956. 
   Féru de littérature et des arts, il a publié trois recueils de poésies : Heures solitaires (1916), L'envol des heures (1919) et Les heures sereines (1927). Le défilé des heures, paru en 1938, contient plusieurs pièces parues dans ces trois recueils, de même que certains poèmes inédits. 

D'Arthur Lacasse, les Poésies québécoises oubliées ont également publié : À la mémoire de Pamphile Le May.


Illustration accompagnant le poème Paysage
Nocturne
, dans le recueil Le défilé des heures.
L'oeuvre est signée Valfleuri, nom d'artiste de
Sr Marie-du-Divin-Coeur, O.P., de Québec.


(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)  

Le défilé des heures, recueil d'où est
puisé le poème Paysage nocturne.


(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Dédicace d'Arthur Lacasse dans son recueil Le défilé des heures.

(Collection Daniel Laprès ; cliquer sur l'image pour l'agrandir)


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